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Yannick Jadot EELV écologie université d'été LFI parti politique
Yannick Jadot EELV écologie université d'été LFI parti politique
©ALAIN JOCARD / AFP

Rentrée politique

L’université d’été d’EELV inaugure un schisme entre "croissantistes verts" et "décroissantistes néomarxistes"

Les universités d'été d'Europe Ecologie les Verts et de La France Insoumise se sont déroulées le week-end dernier. Ces événements ont été l'occasion pour les deux formations politiques de présenter leurs programmes et de clarifier leur ligne politique en cette rentrée.

Philippe Charlez

Philippe Charlez

Philippe Charlez est ingénieur des Mines de l'École Polytechnique de Mons (Belgique) et Docteur en Physique de l'Institut de Physique du Globe de Paris. Expert internationalement reconnu en énergie, Charlez est l'auteur de nombreuses publications et ouvrages sur l’énergie. Son dernier ouvrage généraliste sur la transition énergétique « Croissance, énergie, climat. Dépasser la quadrature du cercle » est paru Octobre 2017 aux Editions De Boek supérieur.

Philippe Charlez enseigne à Science Po, Dauphine, l’INSEAD, l’Ecole des Mines de Paris, le Centre International de Formation Européenne et la Khalifa University (Abu Dhabi)

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La fin août est depuis toujours la période des Universités d’Eté. Malgré la pandémie, 2020 n’a pas échappé à la règle. La semaine dernière a été ponctuée par les UE d’EELV et de LFI alors que le week-end prochain se déroulera celle du PS. Même si leurs programmes ne convergent pas en tous points, les trois principaux partis de gauche montrent une certaine perméabilité d’idées mais aussi de personnes avec notamment la présence de Manon Aubry (LFI) à l’université d’EELV et d’Eric Piolle (EELV) à celle de LFI.

Cette perméabilité confirme une fois de plus la collusion historique entre l’écologie politique et la gauche de la gauche. Elle augure pour le parti écologiste tout enorgueilli de sa victoire aux municipales une querelle de fond entre l’eurodéputé de centre gauche Yannick Jadot partisan d’une croissance verte et ses lieutenants Julien Bayou, David Corman et Eric Piolle défendant un discours décroissantiste d’orientation néo-marxiste. Le marxisme classique nous avait promis l’égalité dans l’opulence, le marxisme écologique prône quant à lui la lutte des classes dans la pénurie.

Ainsi à travers un discours aussi triste que sans saveur, le secrétaire général des Verts note « l’impasse et les failles de notre soi-disant modèle de développement qui donne davantage d’importance au marché qu’à la santé et à l’environnement ». Il fustige « les vieilles recettes libérales et productivistes méprisant le vivant ainsi que les dividendes distribués par les entreprises ». Il prône « la réduction du temps de travail : nous manquerons d’emplois dans le futur donc partageons le travail ». Il faut selon lui « remplacer l’ordre néolibéral par un ordre différent solidaire, égalitaire et écologiquement soutenable ». Pour que « la démocratie reprenne ses droits », il souhaite « de la modération dans le discours mais de la radicalité dans les actes ». Sa voie est sans autre explication celle « de la prospérité sans croissance ».

Peut-être faudrait-il rappeler à Mr Bayou que les progrès sociaux exceptionnels dans les pays de l’OCED durant la seconde moitié du XXe siècle sont le fruit de la démocratie libérale (et de la croissance économique, son corollaire), que depuis le début de ce siècle la mondialisation libérale a sorti un milliard de personnes de l’extrême pauvreté et a fortement réduit les inégalités entre les pays de l’OCDE et les pays émergents. Depuis un siècle et demi, la démocratie libérale a enfin permis à l’être humain de libérer son esprit d’entreprise, ses capacités imaginatives et son génie créatif. Sans croissance économique, il aurait continué à vivre médiocrement se contentant d’être vieux à trente ans, de mourir à quarante, de procréer dix fois pour amener un ou deux de ses enfants à l’âge adulte, d’avoir faim et froid aux moindres rigueurs de l’hiver. Il ne semble manifestement pas conscient que son modèle solidaire et égalitaire conduit là où il a été appliqué à la pauvreté absolue, à l’oppression et au crime généralisé. Comme le mentionnait très justement Proust « les faits ne pénètrent (malheureusement) pas dans le monde où vivent nos croyances ». Pareillement à ses prédécesseurs, Bayou préfère « avoir tort avec Sartre que raison avec Aron ».

Réélu à Grenoble avec le soutien du PS et de LFI, Eric Piolle (il sera aussi à Blois samedi prochain à l’université d’été du PS) nourrit quant à lui l’envie d’un nouveau programme commun de la gauche pour 2022. Il s’adresse aux insoumis avec un discours ordurier de pure lutte des classes : « si nous voulons transformer le pays, nous ne le ferons pas avec les 10% d'en haut…qui s'en mettent plein les fouilles et qui continuent leur pression ultralibérale sur nos biens communs ». Des propos rétrogrades que n’aurait pas renié Maurice Thorez en pleine guerre froide.

Au-delà des phrases politiciennes, un débat entre David Corman et Manon Aubry sur la thématique « sortir de la société de consumation » a attiré notre attention. Alors que l’ancien secrétaire général des Verts réenchérit sur les propos médiocres de ses deux collègues en affirmant que « la croissance économique était devenue une croyance, qu’elle avait promis l’abondance mais qu’elle s’est traduite par de la pénurie pour de plus en plus de monde, les ressources restantes étant accaparées par les plus riches », la jeune députée européenne développe une analyse beaucoup plus pertinente. Là où son collègue d’EELV resasse quelques pensifs idéologiques des années soixante, elle critique le fait que le PIB soit le principal critère d’appréciation du développement. Elle pose notamment la question cruciale de la corrélation entre consommation et bonheur intrinsèque : « Est-ce qu’on se porte mieux si on produit plus de voitures, si on passe de l’iPhone 8 à l’iPhone 10 ou de la 4G à la 5G ?». Très pragmatique elle précise contre toute attente « qu’elle n’est toutefois pas prête à abandonner la société de consommation si cela correspond à une réduction des libertés individuelles ». Surprenant discours de la part d’une insoumise quand quelques jours plus tôt, JL Mélenchon fraichement converti au marxisme écologique déclarait au média Reporterre « qu’il s’interdisait le mot croissance »

Pour répondre aux justes questionnements de la jeune députée européenne, il faut analyser en détails à la fois le fonctionnement de l’être humain mais aussi celui de la société de croissance dans laquelle il vit. En ce qui concerne l’être humain, Manon Aubry a raison : il n’a aucun besoin d’une croissance perpétuelle. Si le téléphone portable représente un véritable progrès, le passage de l’iPhone 9 à l’iPhone 10 ne représente qu’un accroissement de satisfaction incrémental. Comme l’explique Tim Jackson dans son ouvrage « Prospérité sans croissance », l’être humain pourrait se satisfaire d’une économie stationnaire voire décroissante concentrant son intérêt sur un certain nombre d’activités indispensables dont le volume économique représente à peine la moitié de la richesse mondiale : logement, bien être, famille, santé, éducation.

Malheureusement, le modèle économique ne l’entend pas de cette oreille. La société de croissance fonctionne comme un système thermodynamique hors équilibre réclamant une alimentation permanente, un peu comme un château de sable face à la marée : si on ne rajoute pas du sable en permanence, la marée finit par détruire le château. Autrement dit, si l’homme peut s’accommoder d’une économie stationnaire, la nature ne le peut pas. Tous les systèmes naturels, des galaxies aux être vivants, fonctionnent de la même façon. Pour se maintenir hors équilibre, ils doivent minimiser leur entropie interne aux dépends de celle du milieu extérieur. Un état hors équilibre se nourrissant d’inégalités. Au contraire, la logique égalitaire appelée en thermodynamique « état d’équilibre » correspondra à terme au partage de la pauvreté absolue.

La nature ne nous laisse malheureusement le choix qu’entre une spirale de croissance perpétuelle et une logique décroissantiste conduisant inexorablement à la pauvreté absolue. Réduire l’entropie interne (c’est-à-dire continuer de produire des richesses) sans accroitre celle du milieu extérieur (l’environnement) est hélas contraire au second principe de la thermodynamique. Malheureusement, même si ce second principe n’est pas en phase avec la morale égalitaire de la gauche bien-pensante, cette dernière n’a d’autre choix que de s’en accommoder : « on ne commande à la nature qu’en obéissant à ses lois » écrivait très justement Francis Bacon.

L’expérience de société de décroissance que nous venons de vivre durant le confinement le démontre de façon très claire : c’est le superflu qui supporte le nécessaire. Sans les richesses dégagées par le luxe, les restaurants, le tourisme, le cinéma, le théâtre ou les compagnies aériennes…il ne peut y avoir de logements corrects, de système d’éducation ou de santé performants. Ce principe s’applique aussi à l’environnement : l’écologie est un sport de riches. Sans production de richesses, il n’y a pas de politique environnementale. Incapable de produire des richesses, l’Union Soviétique fût un exemple désolant quant à sa capacité à respecter les normes environnementales les plus élémentaires.

En déclarant « qu’il n’y a de progrès économique que s’il y a du progrès humain et du progrès social » Jean-Luc Mélenchon part d’une hypothèse fausse inhérente au marxisme. La vraie proposition est au contraire qu’il n’y a pas de progrès humain, de progrès social et de politique environnementale sans création de richesse. Et cette dernière est malheureusement indissociable d’un système inégalitaire. 

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