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Crédits Photo: Guido Kirchner / dpa / AFP
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Monde d'après

L’étude qui montre que la plus grande peur agitée pour 2022 n’est pas celle de l’insécurité

Selon une nouvelle étude du Pew Research Center, les pandémies ou l'insécurité ne sont pas les principales menaces redoutées par les Européens. La menace climatique est au coeur des inquiétudes en Europe. Quelles sont les conséquences de cette angoisse ?

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Atlantico.fr : Pourquoi selon vous la menace climatique figure-t-elle en haut du classement des peurs ?

Vincent Tournier : Sur l’ensemble des quatorze pays concernés par l’enquête du Pew Research Center, le changement climatique est effectivement considéré comme une « menace majeure » par 70% des personnes interrogées, tandis que seulement 24% y voient une « menace mineure » et 5% disent que ce n’est pas une menace.

En soi, ce résultat n’est pas vraiment une surprise. Quatre facteurs contribuent à accréditer l’existence d’une menace climatique auprès des opinions publiques : le discours des scientifiques, qui est désormais très consensuel ; l’attitude des médias, lesquels parlent beaucoup de ce thème ; l’attitude des partis politiques, dont aucun ne met radicalement en doute la réalité des évolutions climatiques ; et enfin la situation vécue par les gens, laquelle a plutôt tendance à conforter la thèse du changement climatique (notamment l’évolution des températures et des saisons, les incendies, etc.).

Observons par ailleurs que l’enquête du Pew Research Center apporte trois autres résultats très intéressants. D’abord, elle montre qu’i existe des variations assez sensibles entre les pays. Les pays qui sont les moins inquiets pour le changement climatique sont les Etats-Unis (où seulement 62% trouvent qu’il s’agit d’une menace majeure), le Danemark (60%) et l’Australie (59%), trois cas très différents. A l’opposé, avec 83%, la France est le pays où la proportion de gens qui estiment qu’il s’agit d’une menace majeure est la plus élevée (83%), à égalité avec l’Espagne et l’Italie.

En deuxième lieu, on constate que les femmes sont plus nombreuses que les hommes à voir le changement climatique comme une menace majeure (aux Etats-Unis, l’écart est ainsi de 78% pour les femmes contre 55% pour les hommes). Cela ne veut pas dire que les hommes sont insensibles aux questions environnementales, mais il est clair que ces questions touchent plus facilement les femmes que les hommes, ce qui peut expliquer certaines particularités du vote écologiste.

Enfin, on observe que le changement climatique est loin d’être le seul sujet qui suscite des inquiétudes. Très vite derrière le changement climatique, on trouve les maladies infectieuses (69% des personnes déclarent qu’il s’agit d’une menace majeure), le terrorisme (66%), les cyber-attaques (65%), la prolifération nucléaire (61%), la situation économique (58%), la pauvreté (53%), les guerres (48%) ou encore les migrations (40%). Le climat n’est donc que l’une des peurs du moment, dans un contexte globalement très anxiogène.

De surcroît, si on regarde les résultats par pays, on constate que la France est un pays particulièrement inquiet. Elle est en effet au 4ème rang (sur les 14 pays) pour la crainte face aux migrations, aux cyber-attaques, à la prolifération nucléaire ou aux crises économiques ; elle est au deuxième rang pour les risques de guerre, et au premier rang pour le terrorisme.

Bref, le niveau d’inquiétude s’avère élevé dans beaucoup de pays, et tout particulièrement en France. Cela signifie que le climat ne représente qu’une crainte parmi d’autres. C’est l’une des raisons qui peut expliquer pourquoi les écologistes ne sont pas au pouvoir. Les écologistes se positionnent en effet clairement sur l’une des menaces, celle liée au changement climatique, mais pas sur les autres. Par exemple, ils ne prennent pas en compte les peurs liés au terrorisme ou aux migrations, ce qui est assez logique car toutes les peurs ne concernent pas les mêmes électorats, comme le montre très bien l’étude du Pew Research Center.  

Le dérèglement climatique constitue un danger vital... à long ou moyen terme. Le niveau de peur ressenti ne se calque donc pas sur la réalité. Qu’est-ce que cela indique d’une manière plus globale sur les enjeux majeurs de la prochaine campagne présidentielle?

Le dérèglement climatique n’est pas un fantasme. Il va produire des effets bien réels, même si ceux-ci sont difficilement évaluables parce qu’ils vont largement dépendre de la façon dont les pays vont (ou pas) s’organiser et s’adapter pour y faire face. Il est donc plutôt sain que les gens se fassent du souci et demandent à leurs gouvernements de prendre en compte cet enjeu.

Concernant la prochaine campagne présidentielle, compte-tenu du niveau d’inquiétude des électeurs, on peut penser que les écologistes disposent d’un véritable boulevard. Toutefois, ce n’est pas si simple. D’abord, comme on l’a dit, les peurs présentes dans l’opinion publique sont multiples, et les écologistes sont très mal placés pour prendre en compte certaines peurs, d’autant que leur discours libertaire (par exemple sur le cannabis, la délinquance ou l’ouverture des frontières) a tendance à entretenir les peurs qui existent dans les autres électorats. Ensuite, les autres partis politiques ne sont pas stupides et vont évidemment muscler leur discours sur l’écologie.

Enfin et surtout, il faut tenir compte de la faiblesse structurelle des écologistes. Les bons résultats d’EELV aux dernières municipales ne doivent pas abuser. Cela fait maintenant plusieurs années que, malgré un contexte qui leur est favorable (omniprésence des débats sur le réchauffement climatique, opinion publique acquise aux préoccupations environnementales, déconfiture des partis politiques), ils sont très loin d’emporter les élections décisives, comme on le constate maintenant depuis des années.

Cet échec risque de se reproduire en 2022 pour une raison simple, à savoir que le logiciel des Verts a été conçu dans les années 1970 à une époque où la question du réchauffement climatique ne se posait pas, et où l’écologie signifiait surtout une critique du capitalisme et de l’Etat bourgeois. Or, le réchauffement change totalement la donne. Les écologistes peuvent-ils par exemple se contenter de camper sur leur traditionnel refus du nucléaire ? De même, ne doivent-ils pas admettre que, pour développer les transports en commun, il faut préalablement régler le problème des incivilités et des violences dans l’espace public ? Ou encore que l’usage du vélo ne peut se généraliser sans lutter fermement contre les vols de vélos, un peu comme les Américains luttaient férocement comme les vols de chevaux au siècle dernier lorsque le cheval représentait un moyen de locomotion presque vital ?

Un aggiornamento idéologique serait donc nécessaire mais celui-ci n’est pas pour demain. Pour l’heure, les écologistes sont toujours leur pire ennemi. On le voit avec les déclarations étonnantes que multiplient les maires qui viennent élus. Au lieu d’incarner une politique ambitieuse, susceptible de convaincre au-delà de leurs cercles militants, ils s’en tiennent à des polémiques de bas-étages qui semblent même aller à l’encontre de leurs propres valeurs, comme lorsque le maire de Lyon se prend à batailler contre le Tour de France (ne devrait-il pas au contraire défendre cet événement au titre de la promotion du vélo ?) ou lorsque le maire de Bordeaux supprime le sapin de Noël de sa ville en dédaignant un « arbre mort » (est-ce la meilleure manière de soutenir la filière bois ?). Pendant l’été, le maire de Grenoble Eric Piolle a manifesté sa totale opposition à la 5G en expliquant que celle-ci « ne sert qu’à regarder du porno en HD dans l’ascenseur ». Avec cette formule, il a sans doute voulu faire un trait d’humour à la sauce écolo, mais outre que cette phrase est surprenante de la part d’un parti libertaire (dans les années 1980 la gauche se réjouissait du film porno de Canal plus, vu comme un progrès pour les libertés), Eric Piolle avance un argument très problématique car viscéralement hostile au progrès. C’est un argument qu’il aurait pu brandir à chaque étape du développement d’Internet, voire à chaque étape du progrès technologique. A quoi bon en effet développer la radio et la télévision ? Et si Eric Piolle avait vécu au XVIème siècle, ne se serait-il opposé à la diffusion de l’imprimerie au prétexte que tout le monde ne sait pas lire, ou que les livres vont véhiculer des idées néfastes ?

Agiter le spectre vert d’une catastrophe climatique ne revient-il pas à implanter un objet intellectuel dans le raisonnement politique?

Si vous voulez dire par là que la notion de catastrophe n’a pas sa place en politique, cela se discute. On pourrait au contraire soutenir que la politique consiste justement à prévoir le pire. C’est la théorie du dixième homme imaginée par Max Brooks dans son roman World War Z (devenu un film très différent avec Brad Pitt) : si 9 personnes sont d’accord sur une thèse, il faut qu’une dixième personne envisage la thèse inverse, et que les autorités acceptent de la prendre au sérieux. Par exemple, il y a aujourd’hui très peu de gens qui prennent au sérieux l’hypothèse d’une guerre civile en France, alors que, si on suit la théorie du dixième homme, le gouvernement devrait mettre en place une instance de réflexion qui envisagerait cette option avec le plus grand sérieux. Il en va de même pour le réchauffement climatique où, parallèlement à la réflexion sur les moyens de limiter celui-ci, il faudrait consacrer au moins autant d’énergie à se demander comment anticiper ses effets et s’organiser en conséquence. C’est un peu comme pour une préparation pour un match de boxe : il ne faut pas seulement se préparer à esquiver les coups, il faut aussi apprendre à les encaisser.

La difficulté se situe plutôt au niveau du traitement politique. Nos systèmes politiques ne sont pas conçus pour traiter des problèmes de long terme. La décision de faire renaître un embryon de commissariat au plan (avec la nomination de François Bayrou) peut certes être vue de manière ironique, mais elle témoigne d’une prise de conscience. Pourtant, paradoxalement, nous ne manquons pas d’organisme pur éclairer le gouvernement : Conseil économique et social, Conseil d’analyse économique. 

Ce qui est amusant, c’est que des intellectuels viennent de signer une tribune pour dénoncer ce qu’ils appellent la « politique de la peur » menée par le gouvernement face au coronavirus. 

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