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Or noir

Israéliens et Arabes, unis même dans le pétrole

Une mauvaise nouvelle pour les raffineries européennes, une bonne pour l’Asie.

Samuel Furfari

Samuel Furfari

Samuel Furfari est professeur en géopolitique de l’énergie à l’Université Libre de Bruxelles, docteur en Sciences appliquées (ULB), ingénieur polytechnicien (ULB) et Président de la Société Européenne des Ingénieurs et Industriels. Il a été durant trente-six ans haut fonctionnaire à la Direction générale de l'énergie de la Commission européenne.

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Les relations entre Israël et les EAU crée une nouvelle situation géopolitique dans le domaine de l’énergie. Alors que leur état de guerre était la conséquence des crises pétrolières, aujourd’hui c’est l’inverse. Un oléoduc existant entre Eilat et Ashkelon va servir à envoyer des produits raffinés dans le Golfe vers la mer Méditerranée. Ceci va réduire le prix des produits pétroliers dans l’UE et ajouter une difficulté ultérieure aux raffineries de l’UE. Dans l’autre sens, cette conduite va permettre au pétrole de l’Azerbaïdjan et plus tard celui turc encore à produire en mer Noire de rejoindre l’Asie plus facilement. Un nouvel équilibre géopolitique en matière d’énergie est en train de se tisser en l’absence de l’UE.

Quand la paix s’installe, tout change. Le formidable succès historique de l’UE reposait sur la paix et la réconciliation voulue par Robert Schuman après les horreurs de deux guerres mondiales. Schuman avait proposé que l’énergie de l’époque — le charbon — soit le vecteur de cette réconciliation. Après des années d’état de guerre, la paix entre Israël et les Émirats arabes unis (EAU) va renforcer la réconciliation grâce à une autre énergie — le pétrole. Dans une tribune récente, j’ai proposé que le Liban recherche la paix avec Israël pour ainsi utiliser son gaz naturel et mettre fin à la pollution inadmissible de sa production électrique à partir de fioul. Nous allons voir dans cette tribune que la réconciliation israélo-arabe sort des effets surprenants également dans le domaine de la géopolitique de l'énergie, renforçant ainsi la sécurité dans la région, car intégration énergétique est synonyme de sécurité.

Nous assistons à un retournement extraordinaire de l’histoire. Les crises pétrolières des années 1970 étaient dues à la volonté de certains Arabes, notamment le colonel Mouammar Kadhafi, d’exiger que les pays OCDE abandonnent leur soutien à Israël. Ils avaient manipulé l’OPEP en organisant une pénurie pétrolière. Aujourd’hui, comme nous allons le voir, Arabes et Israéliens collaborent pour faciliter le commerce mondial du pétrole.

Lorsqu’il y a quatre ans, j’ai visité le port israélien d’Eilat sur la mer Rouge, les installations de déchargement de pétrole et les énormes cuves de stockage n’ont pas manqué d’attirer mon attention. Elles avaient été installées du temps du Shah Reza Pahlévi, car l’Iran commerçait alors avec Israël. D’ailleurs, ces installations trouvaient leur justification dans les difficultés d’approvisionnement en pétrole que subissait Israël après la Guerre de six jours avec l’Égypte en juin 1967. Devant ses installations à l’arrêt, je me suis fait la réflexion qu’un jour, lorsque le régime des mollahs sera remplacé, il y aura probablement des bateaux iraniens qui reviendront accoster pour alimenter de nouveau l’état hébreu. Cela arrivera peut-être un jour, mais pour l’instant c’est quelque chose de semblable, mais différent, qui s’est avéré alors que cela était impensable il y seulement un an.

Sous le regard réjoui de l’Administration Trump, les deux nouveaux amis ont ouvert des négociations sur une série de projets de coopération. C’est le cas aussi dans le domaine du pétrole. Ils vont collaborer pour transporter du pétrole et des produits pétroliers entre Eilat à Ashkelon sur la côte Méditerranée par un oléoduc existant. Europe Asia Pipeline Co (EAPC), entreprise contrôlée par le gouvernement israélien, et MED-RED Land Bridge ltd ont décidé de concourir à cette paix pétrolière. Cette dernière est une joint-venture détenue par Petromal, le holding du gouvernement des EAU, la société israélienne AF Entrepreneurship, et Lubber Line, un groupe international actif dans les infrastructures énergétiques.

EAPC a gardé le cycle de l’ancienne connexion Eilat Ashkelon Pipeline Co Ltd construite en 1968 par les gouvernements israélien et iranien. Son but était de transporter sur 254 km 600 000 barils par jour au départ d’Eilat et de disposer d’une capacité de stockage de 23 millions de barils sur les hauteurs d’Eilat. Depuis 2003, cet oléoduc peut fonctionner en mode inversé, alimentant Eilat au départ de la côte Méditerranéenne renforçant ainsi la sécurité d’approvisionnement. Deux autres pipe-lines alimentent les raffineries de Haïfa (197 km) et d’Ashdod (36 km).

Tournant résolument le dos aux Palestiniens, les EAU viennent de signer cet accord dans un domaine qui était parmi les plus sensibles d’Israël. La sécurité d’approvisionnement en pétrole est cruciale, car une rupture de ce paramètre de sécurité mettrait immédiatement le pays à l’arrêt et en danger. C’est d’ailleurs pourquoi le pipe-line est sous le contrôle des militaires. Le poids géopolitique du projet se mesure à l’aune de la présence lors de la signature du mémorandum du secrétaire américain au Trésor Steve Mnuchin et l’envoyé des États-Unis au Moyen-Orient Avi Berkovitz. C’est assurément une belle victoire pour l’Administration Trump en cette période électorale, même si la presse francophone n’en a guère parlé.

Cet oléoduc garde les mêmes atouts qu’il avait à l’époque du shah : le pétrole peut couler de la mer Rouge à la mer Méditerranée, mais après 50 ans il est encore plus justifié. Depuis la chute du soviétisme, le pétrole de la mer Caspienne s’écoule par l’oléoduc BTC (Bakou — Tbilissi — Ceyhan) depuis l’Azerbaïdjan vers la mer Méditerranée au port turc de Ceyhan. L’actualité donne raison à ses concepteurs qui avaient choisi un parcours contorsionné passant par la Géorgie afin d’éviter le Haut-Karabakh et l’Arménie. Grâce à cette nouvelle collaboration EAU-Israël, le pétrole de la zone enclavée qu’est la mer Caspienne va pouvoir couler vers l’Asie. A l’origine, l’oléoduc BTC avait pour vocation d’alimenter les pays de l’ex-bloc soviétique de l’UE via le port de Trieste. Il devait aussi servir à ravitailler les États-Unis, mais depuis l’envolée de leur production grâce au pétrole de schiste ils n’en ont plus besoin. Certes, de Ceyhan il y a toujours moyen de rejoindre l’Asie, mais il faut passer par le canal de Suez. Ce qu’Israël et les EAU préparent est un contournement partiel de cette liaison maritime à moindre coût, tout en gagnant énormément de temps. La même logique vaut si l’annonce de la découverte de gisements en mer Noire qu’a faite en août dernier Recep Tayyip Erdoğan se confirme. On comprend pourquoi le nouveau nom de l’oléoduc est Europe Asia Pipeline Co !

Bien entendu, s’il reste avec sa capacité actuelle, cette canalisation n’a pas pour vocation de remplacer complètement l’oléoduc Sumed (pour Suez – Méditerranée) qui permet d’éviter le passage par le canal de Suez aux superpétroliers, en déchargeant au terminal d'Ain Sukhna sur le golfe de Suez au large de Sidi Kerir, pour aboutir à Alexandrie. Les tailles de ces oléoducs ne sont pas comparables, car Sumed possède une capacité de 2,5 millions de barils par jour. Mais cette nouvelle collaboration peut aisément aboutir à un renforcement de la capacité et ce serait alors un sérieux concurrent à la conduite Sumed et une perte de revenus pour l’Egypte.

Les entreprises qui portent ce projet ont annoncé qu’il transportera des produits pétroliers raffinés dans le golfe Persique (que les Arabes appellent fièrement golfe Arabique) vers la mer Méditerranée, probablement à destination de l’UE. L’industrie du raffinage dans l’UE souffre de mesures législatives contraignantes, de la vétusté des installations, ainsi que d’un prix du brut plus élevé. En conséquence, le métier de raffineur est de moins en moins rentable, ce qui explique les fermetures successives des raffineries qui pourtant créent de la valeur ajoutée. A présent que les pays arabes se sont dotés de raffineries modernes, leurs produits pétroliers concurrencent ceux produits dans l’UE. Si en plus on élimine les coûts du transport passant par le canal de Suez, l’avantage s’accroît. La conséquence indirecte de cette paix entre Israël et les EAU est une menace supplémentaire sur l’emploi pourtant très qualifié de l’industrie du raffinage européenne. D’importatrice de pétrole, l’UE est en train de se convertir en importatrice de produits pétroliers qui ont une plus haute valeur ajoutée et donc plus chers à l’achat.

D’évidence, la diplomatie européenne poursuit sa marginalisation au Proche-Orient. Les États-Unis, Israël et les pays du Golfe développent leur géopolitique — et à présent leur géopolitique de l'énergie — sans se soucier de l’UE. Celle-ci ne pensant plus qu’à décarboner, elle laisse filer des opportunités économiques et diplomatiques, car que cela plaise ou non, le pétrole restera encore longtemps incontournable. N’étant pas près d’être remplacé par les biocarburants ni l’hydrogène — « l’utopie hydrogène » est le titre de mon dernier livre — les vrais enjeux du monde se tissent ailleurs. Il est à craindre que l’UE ne reste prisonnière et seule dans la natte qu’elle s’est tissée.

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