Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Economie

Sous pression

Le sondage qui montre que 60% des entrepreneurs sont épuisés : gros plan sur ces travers bien français qui étranglent l'esprit d'entreprise

Il est de plus en plus difficile d'être aujourd'hui entrepreneur en France. Selon une étude publiée par Vistaprint, une large majorité (60%) des entrepreneurs français est émotionnellement et physiquement épuisée.

Hervé Lambel

Hervé Lambel

Hervé Lambel est candidat à la présidence du Medef et co-fondateur du CERF (Créateurs d'emplois et de richesse en France).

D’une lignée d’entrepreneurs, il est diplômé de l’EPSCI (Essec). Il entre en 2000 à la CGPME, puis fonde en 2003 le CERF, dont il devient Président et porte-parole en 2004. Il fait notamment partie des premiers lanceurs d'alerte sur la crise économique et les problèmes de trésorerie des entreprises. Il est également le créateur d’HLDC, société de service et d’investissement.

Voir la bio »Philippe Crevel

Philippe Crevel

Philippe Crevel est économiste, directeur du Cercle de l’Épargne et directeur associé de Lorello Ecodata, société d'études et de conseils en stratégies économiques.

Voir la bio »

Atlantico : Comment expliquer ce phénomène? Concrètement, Quelles sont, aujourd'hui, les pressions qui pèsent sur les entrepreneurs?

Hervé Lambel : Il y a les causes conjoncturelles, au nombre de deux, et structurelles.
Dans un contexte qui aurait dû être celui de sortie de crise, comme cela a été le cas pour l’essentiel des pays européens, les entreprises et les Français ont eu à subir les affres de la présidence Hollande, caractérisée par un manque de vision et d’orientation. Cela a tétanisé le pays au point de le mettre complètement à l’arrêt, avant que celui-ci ne change de discours et prenne quelques demi-mesures, mais sans rien réformer, tout en bénéficiant de ressorts de croissances externes (Euro, taux, pétrole et matières premières). On peut parler de ravages sur le plan de la confiance économique et politique.
Avant cela, une crise sans précédent avait frappé de plein fouet les entrepreneurs, attaquant leur moral et affaiblissant leurs ressources.
Mais cette crise est survenue dans un contexte où les entreprises françaises étaient déjà affaiblies (faiblesse des marges, taux de défaillances d’entreprises plus élevés que dans tous les autres pays comparables, 35 heures, discours anti-entreprises et patrons…).
La fatigue et la lassitude, quand elles sont là, sont profondes.
En fait, peu d’études s’intéressent sérieusement au vécu des patrons : on publie les chiffres des défaillances, sans les commenter ou si peu. Aucune étude ne présente de façon unifiée les revenus des patrons : celui qui cherche bien verra qu’on tourne autour de 2 000€/mois pour plus de 50 h/semaine, que 25% des patrons ne gagnent pas le smic, plus de 10% ne se rémunèrent pas ou remettent des fonds dans l’entreprise, 30% ont des problèmes de financement de trésorerie… pas d’étude à l’heure du compte pénibilité sur les risques psycho-sociaux et sur l’explosion des burn out chez les patrons, les conséquences du stress sur le plan familial (divorces) et de la santé. Par ailleurs, les patrons est la seule catégorie pour laquelle on ne mesure pas le nombre de suicides : un projection empirique à partir des seuls Tribunaux de Commerce permet pourtant de les estimer à au moins un par jour. Mais on peut continuer à se voiler la face et faire comme si tout allait bien dans le monde de l’entrepreneuriat. D’ailleurs, c’est bien ce qu’on demande toujours à un patron d’afficher, non ?
La France est face à un problème structurel.
Certains vous expliqueront un peu vite, que c’est parce que les entreprises françaises sont sous-capitalisées. Qu’elles ont donc peu de marges de manœuvre pour faire face à un imprévu (retard de paiement, panne, baisse d’activité…) et sont donc dépendantes des banques pour se financer. Ce qui n’est pas faux. Mais c’est occulter que l’économie française, la 5ème du monde, s’est forgée aussi grâce à ses myriades de petites entreprises dites « en nom propre », donc sans capital, avec comme garantie le patrimoine de l’exploitant. A cette époque, les marges étaient correctes et la trésorerie « tournait ». En macroéconomie, on dirait que la masse monétaire circulait rapidement et avec elle, le cycle de production de richesses s’opérait. Et il s’opérait parce que cette masse monétaire irriguait tout le système productif : la valeur travail produisait son effet.
Mais voilà, les marges ne sont plus les mêmes. Et c’est ce que personne ne semble avoir analysé. Le volume de la masse monétaire a augmenté, mais les entreprises disposent proportionnellement de moins pour alimenter leur propre cycle de production. Les trésoreries se sont tendues au fil du temps. Alors que s’est-il passé ? Hausse constante du coût du travail (sans lien avec les gains de productivité) ; inflation réglementaire et normative à laquelle  il faut s’adapter (dépenser) sans que cela ne génère plus de rentrées ; des banquiers, devenus commerçants, moins intéressés à accompagner qu’à trouver un peu de gras ou un os à ronger ; des client/donneurs d’ordre qui externalisent leur risque (notamment, dans la sous-traitance, les fluctuations de masse salariale ou des cours des matières premières) tout en captant le maximum de la marge… sans parler de la hausse constante du coût d’un Etat de moins en moins performant.
Alors la préoccupation principale d’un patron est bien de livrer le service promis à son client et de voir le nombre de ses clients augmenter : c’est la reconnaissance de son travail. Mais très vite apparait une tension entre délivrer le service (et avoir suffisamment de clients pour faire face à ses charges fixes – loyers, crédits, salaires), régler ses créanciers et encaisser ses propres factures. Tout ceci, hormis quelques activités, est rarement linéaire. Sachant qu’il survient toujours des imprévus. La cause principale du stress chez les patrons se traduit par cette course à la trésorerie pour assumer leurs échéances. Car ils savent ce qu’il leur en coûte de travail supplémentaire, voire de risque, s’ils n’y parviennent pas.
Dès lors, on comprend mieux, par exemple, leur inquiétude devant un facture non réglée, leur agacement face à une nouvelle norme ou leur réticence accepter une rupture conventionnelle face à un salarié qui souhaite partir. Outre son coût, elle représente un mobilisation de trésorerie. Chaque courrier de l’administration est ouvert avec la crainte latente, moins d’un reproche pour un manquement, que l’impact qu’il aura en terme d’organisation et de trésorerie. A chaque fois, cela conditionne leur capacité à tenir leurs échéances. Et ils sont nombreux chaque mois à se demander si « ça passe »…
Le patron, le plus souvent, coure bien moins après les bénéfices qu’après la trésorerie. C’est souvent une erreur, mais c’est à cela que l’a conditionné la pression extérieure.
Face à tant d’engagement, si peu connu du public, les patrons supportent de moins en moins l’absence d’engagement chez certains collaborateurs. Ils le vivent comme une forme de harcèlement et sont nombreux à ne plus vouloir avoir de salariés et redimensionnent leur activité en conséquence.

 

Mais voilà, les marges ne sont plus les mêmes. Et c’est ce que personne ne semble avoir analysé. Le volume de la masse monétaire a augmenté, mais les entreprises disposent proportionnellement de moins pour alimenter leur propre cycle de production. Les trésoreries se sont tendues au fil du temps. Alors que s’est-il passé ? Hausse constante du coût du travail (sans lien avec les gains de productivité) ; inflation réglementaire et normative à laquelle  il faut s’adapter (dépenser) sans que cela ne génère plus de rentrées ; des banquiers, devenus commerçants, moins intéressés à accompagner qu’à trouver un peu de gras ou un os à ronger ; des client/donneurs d’ordre qui externalisent leur risque (notamment, dans la sous-traitance, les fluctuations de masse salariale ou des cours des matières premières) tout en captant le maximum de la marge… sans parler de la hausse constante du coût d’un Etat de moins en moins performant.

Alors la préoccupation principale d’un patron est bien de livrer le service promis à son client et de voir le nombre de ses clients augmenter : c’est la reconnaissance de son travail. Mais très vite apparait une tension entre délivrer le service (et avoir suffisamment de clients pour faire face à ses charges fixes – loyers, crédits, salaires), régler ses créanciers et encaisser ses propres factures. Tout ceci, hormis quelques activités, est rarement linéaire. Sachant qu’il survient toujours des imprévus. La cause principale du stress chez les patrons se traduit par cette course à la trésorerie pour assumer leurs échéances. Car ils savent ce qu’il leur en coûte de travail supplémentaire, voire de risque, s’ils n’y parviennent pas.

Dès lors, on comprend mieux, par exemple, leur inquiétude devant un facture non réglée, leur agacement face à une nouvelle norme ou leur réticence accepter une rupture conventionnelle face à un salarié qui souhaite partir. Outre son coût, elle représente un mobilisation de trésorerie. Chaque courrier de l’administration est ouvert avec la crainte latente, moins d’un reproche pour un manquement, que l’impact qu’il aura en terme d’organisation et de trésorerie. A chaque fois, cela conditionne leur capacité à tenir leurs échéances. Et ils sont nombreux chaque mois à se demander si « ça passe »…

Le patron, le plus souvent, coure bien moins après les bénéfices qu’après la trésorerie. C’est souvent une erreur, mais c’est à cela que l’a conditionné la pression extérieure.

Face à tant d’engagement, si peu connu du public, les patrons supportent de moins en moins l’absence d’engagement chez certains collaborateurs. Ils le vivent comme une forme de harcèlement et sont nombreux à ne plus vouloir avoir de salariés et redimensionnent leur activité en conséquence.

 

 

Philippe Crevel : En France, il y a énormément de dirigeants de très petites entreprises de moins de dix salariés. L’entreprise repose fortement sur la tête du dirigeant. Si ce dernier est en vacances, alors l’entreprise ne fonctionne plus. D’autre part, il y a un certain nombre de tâches administratives, relatives à la fiscalité, le paiement des charges sociales, qu’il faut accomplir. Il y a également un certain nombre d’impératif commerciaux. On est aujourd’hui dans une société qui est extrêmement rapide avec internet et les réseaux sociaux. Il est évident que prendre même quinze jours apparaît comme très important. Il est très difficile pour un dirigeant d’entreprise de couper totalement avec la vie professionnelle en vacances. En général, un dirigeant de PME ou de TPE en vacances c’est quelqu’un qui travaille pendant ses vacances.

 

Entre les relations avec les différents services de l'état, la fiscalité, les relations avec les salariés, ou la pression commerciale, quelles sont les principaux changements de ces dernières années ? Qu'est ce qui peut rendre l'exercice plus difficile qu'il ne l'était dans le passé ? 

Hervé Lambel : C’est l’accumulation. On rajoute des pages au Code du Travail, des lignes aux prélèvements obligatoires avant de jouer sur leurs taux… La pression sur la trésorerie des entreprises n’a cessé de s’accentuer depuis 40 ans alors que le modèle de l’entreprise française peine à évoluer pour s’adapter. La faible capitalisation combinée à la faiblesse des marges des entreprises les rend particulièrement vulnérables à cette pression qui ne cesse de s’accroître sur la trésorerie. Dans cette perspective on comprend pourquoi le CICE était une ânerie : ponctionner la trésorerie des entreprises puis leur rembourser les charges prélevées, cela revient à faire courir un marathonien sans respirer en lui promettant de l’oxygène à l’arrivée… Ce mépris pour le fonctionnement des entreprises explique que la France est le triste leader en matière de défaillances d’entreprises depuis 25 ans : nous détruisons donc plus d’entreprises qu’ailleurs. En fait, le modèle français, c’est celui de la destruction du capital. Et rien n’est fait, fondamentalement, pour inverser cette tendance qui n’intéresse ni le patronat, ni les syndicats, ni les médias, ni les politiques. Ce taux élevé d’échec, qui engage la vie de l’entrepreneur et souvent sa famille, en plus de peser sur le moral des entrepreneurs et l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes, alimente le climat de défiance. Le résultat, c’est que les entreprises, malgré le volontarisme des entrepreneurs, ne sont armées ni pour faire face aux mutations de la mondialisation et de la digitalisation, ni à un retournement du cycle économique qui est encore favorable pour l’instant.

 

Philippe Crevel : Premièrement, il y a la complexité croissante du droit du travail et du droit fiscal. C’est une pesanteur supplémentaire avec un certain nombre d’obligation supplémentaires qui ont été créé avec l’accumulation des lois. On peut penser au compte pénibilité, qui a été mis en place par la précédente majorité. Mais également tout ce qui est recouvrement social et fiscal, où les exigences sont inclus. Deuxièmement, on est dans une société en flux tendus, avec une nécessité de répondre en temps réel aux donneurs d’ordres. Souvent, les TPE et PME sont des sous-traitants d’autres grands groupes qui exigent d’être fournis le plus rapidement possible sans constitution de stock. De ce fait, pendant le mois d’Août, on ne peut pas se dire qu’on va gérer du stock. Il faut toujours pouvoir en fournir. Un troisièmement changement est donc internet, le fait qu’on est dans une société où tout se fait en communication instantannée. Ce qui n’était pas le cas il y a encore une quinzaine d’années. L’autre phénomène, c’est qu’aujourd’hui on est sur une échelle mondiale. On a une activité mondialisée. De ce fait, ce n’est pas parce que la France prend ses vacances au mois d’Août que le reste du monde. Ainsi, si le chef de TPE ou PME travaille pour des grands groupes ou pour l’étranger, il devra travailler au mois d’Août. Et c’est vrai qu’aujourd’hui, on est moins franco-français dans les contrats, et on est forcément dans des chaînes de valeurs mondialisées.

 

Quelles seraient les principales mesures à prendre pour permettre une amélioration de la situation ? Quelles sont, principalement, les pressions "inutiles" qui peuvent peser sur les épaules des entrepreneurs qu'il serait aisé de soulager ? 

Hervé Lambel : Comme on l’a vu, toute modification dans l’environnement d’une entreprise impacte sa trésorerie. Donc d’abord de la stabilité. Plus de hausses des prélèvements, plus de nouvelle norme ou contrainte (le compte pénibilité par exemple).

Ensuite il faut entrer dans les logiques qui permettront de baisser la pression sur la trésorerie et les marges des entreprises. Baisse de la dépense publique, meilleure gestion des caisses de solidarité… ce qui implique des organisations patronales plus actives et plus représentatives !

Il faut rompre l’isolement du chef d’entreprise par des actions proactives des administrations partenaires qui doivent développer leur rôle de conseil avant de mettre en œuvre leur pouvoir de sanction. Les outils de la médiations doivent être développés et renforcés.

Les gouvernements successifs ont voulu réduire les délais de paiements. C’est une bonne chose qui porte sur un immobilisation de 20 milliards d’Euros de trésorerie. On peut réduire ce délai, mais pas le supprimer. Et c’est compliqué et long à mettre en œuvre, dépendant de la conjoncture. En revanche, la suppression de la TVA interentreprises, qui ne modifie ni l’assiette, ni le taux, serait une simplification qui libérerait le même montant de trésorerie pour les entreprises, tout en réduisant les coûts pour l’Etat et la fraude de plus de 6 milliards d’Euros.

Il faut déjudiciariser la rupture du contrat de travail. Pour cela, développer les médiations et les conciliations. Les barèmes sont une aberration qui va augmenter le coût du licenciement.

L’externalisation du bulletin de paie par l’extension du titre emploi (TESE) à toutes les entreprises volontaires serait une simplification rendant possible le prélèvement de l’impôt à la source avec une économie de plus d’un milliard d’Euros pour les entreprises.

Bien sûr, il faut renforcer et développer l’écosystème du financement des entreprises, c’est un enjeu majeur pour permettre cette mutation majeure sur le plan de la structure financière des entreprises françaises. En parallèle, il est absolument essentiel de développer l’actionnariat en France : c’est un enjeu pour les entreprises, mais aussi pour les revenus à terme des Français. Cela permettra aussi de les réconcilier avec l’économie et les entreprises. Sur le plan du financement, même si je pense qu’il y avait mieux et plus efficace à faire sur l’ISF, nous attendons la traduction dans les faits des promesses de campagne du président de la République.

 

Philippe Crevel : L’enquête souligne que chacun devrait pouvoir prendre des jours de vacances. C’est évidemment ce qui est souhaité pour tous les entrepreneurs. Après, on voit bien qu’aujourd’hui le fameux droit de débrancher supposerait que les administrations aussi débranchent un peu les contrôles tatillon. Il faudrait évidemment essayer d’avoir les relations les plus simples possibles entre les entreprises, les banques, les investisseurs. Cela suppose qu’il y ait un climat plus favorable aux affaires en France. Donc une simplification du droit fiscal, du droit social, du droit du travail, avec des relations plus équilibrées entre petites et grandes entreprises. Que le sous-traitant ne soit pas la dernière roue du carosse. Est-ce que cela doit passer par un Small Business Act comme aux Etats-Unis? Pourquoi pas, même si il faut éviter de trop segmenter le monde de l’entreprise. Mais le droit ne doit pas être penser pour les grandes entreprises, mais surtout pour les petites entreprises qui sont extrêmement majoritaire en France.

 
 

 

 

 

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !