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Guerre des sexes : pourquoi les promoteurs d'une grève des femmes contre les inégalités salariales oublient que le sexisme et la misogynie sont loin d'en être les seules raisons
©Filckr

Pas si simple

Guerre des sexes : pourquoi les promoteurs d'une grève des femmes contre les inégalités salariales oublient que le sexisme et la misogynie sont loin d'en être les seules raisons

Alors que le collectif "Les Glorieuses" appellent les femmes françaises à se mettre en grève le 7 novembre prochain à partir de 16h34, pour protester contre les inégalités salariales entre hommes et femmes, les racines de cette inégalité semblent plus profondes qu'une "simple" histoire de sexisme.

Jean-François Amadieu

Jean-François Amadieu

Jean-François Amadieu est sociologue, spécialiste des déterminants physiques de la sélection sociale. Directeur de l'Observatoire de la Discrimination, il est l'auteur de Le Poids des apparences. Beauté, amour et gloire (Odile Jacob, 2002), DRH le livre noir, (éditions du Seuil, janvier 2013) et Odile Jacob, La société du paraitre -les beaux, le jeunes et les autres (septembre 2016, Odile Jacob).

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Cecilia García-Peñalosa

Cecilia García-Peñalosa

Cecilia García-Peñalosa est directrice de recherche Cnrs à l’Ecole d’Economie d’Aix-Marseille (AMSE) et membre du Conseil d’Analyse Economique.

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Atlantico : Le collectif Les Glorieuses vient d'appeler les femmes françaises à faire grève le 7 novembre prochain à partir de 16h34 pour protester contre les inégalités salariales entre hommes et femmes dans le monde du travail. S'il y a évidemment une part de discrimination irrationnelle dans cet écart, quelles sont les autres raisons professionnelles (et plus rationnelles) qui peuvent l'expliquer ?

Cecilia Garcia-Peñalosa : Deux facteurs principaux expliquent cet écart. D’un côté, les femmes travaillent moins que les hommes, que ce soit à cause des arrêts de travail ou car elles ont un nombre d’heures de travail inferieur. Ces différences impliquent moins d’heures payées, mais aussi une pénalité due au fait que les postes à temps partiel ont un salaire horaire inferieur. D’un autre côté, hommes et femmes travaillent dans des secteurs et postes différents. Outre la ségrégation des femmes dans certains métiers, il existe une ségrégation verticale qui les confine en bas de l’échelle des carrières. In fine, quand nous prenons en compte tous ces facteurs, l’écart salarial entre un homme et une femme qui ont le même poste, avec la même expérience, dans le même secteur est pratiquement inexistant. La discrimination se trouve plutôt dans l’embauche et les promotions qu’au niveau des salaires pour un poste donné.

Par contre, il est difficile de parler de "discrimination irrationnelle" car, malheureusement la plupart des discriminations qu’on voit aujourd’hui sont parfaitement rationnelles. Il s’agit de ce que, nous économistes, on appelle "discrimination statistique". Pour vous donner un exemple, une entreprise veut promouvoir un de ses employés qu’il va devoir former au nouveau poste : rien n’est plus rationnel que de promouvoir un jeune homme qui continuera à travailler après sa formation au lieu d’une jeune femme que, "statistiquement", risque de quitter l’entreprise dans peu de temps pour s’occuper de ses enfants. L’aspect le plus préoccupant de cette situation est que, au sein des ménages, il est aussi rationnel d’attribuer la plus  grande partie du travail domestique à la femme car c’est l’homme qui sera promu. Les anticipations des entreprises s’avèrent ainsi correctes. C’est le serpent qui se mord la queue !

Jean-François Amadieu : Tout d'abord, je ne sais pas s'il faut employer les termes "rationnelles" ou "irrationnelles". Techniquement parlant, on parle plutôt d'écarts de salaire "expliqués" et "inexpliqués", l'inexpliqué pouvant par ailleurs être expliqué par des variables que l'on ne connaît pas.

En France, selon les enquêtes, on considère que l'écart brut de salaire entre hommes et femmes se situe entre 25 et 30%. En réalité, il faut bien sûr raisonner en équivalents temps plein pour neutraliser les effets du temps partiel, ce qui ramène généralement l'écart en-dessous des 20 points. Il faut ensuite tenir compte de la structure d'emploi qui est ici l'élément principal. La moitié de cet écart à temps complet va s'expliquer par les postes occupés par les hommes et les femmes. C'est une explication classique qui joue évidemment un rôle important. Nous pouvons évoquer ici les filières d'études différentes entre hommes et femmes.

À structure d'emploi similaire, à temps de travail identique, à responsabilités similaires, à secteur et taille d'entreprises similaires, on arrive à peu près à un écart de 9% selon les estimations des études du ministère du Travail et de l'Insee. Ce chiffre correspondrait au fameux écart "inexpliqué".

Cet écart inexpliqué peut évidemment résulter d'une discrimination salariale, mais il peut y avoir d'autres explications. Regardez par exemple les ruptures d'activité. Le fait de voir sa carrière connaître des interruptions implique que l'expérience professionnelle n'est pas la même, de même que l'ancienneté dans l'entreprise. Or, les salaires se fixent aussi en fonction de ces deux variables. C'est donc un élément qui compte pour expliquer une partie des fameux 9% dont nous parlons.

Autre facteur explicatif : la négociation. En effet, j'ai pu étudier les écarts de salaire dans des entreprises, et il se trouve que le salaire à l'embauche joue beaucoup. Les femmes ne négociant pas forcément de la même manière à ce moment-là, on constate bien des écarts dès ce stade. Pour le coup, c'est une variable parfaitement "rationnelle".

Une fois dit cela, il y a quelque chose qu'on ne peut jamais savoir, c'est quelle est la productivité comparée des uns et des autres à poste égal.

Enfin, notons que lorsqu'on étudie les bas salaires, il y a peu d'écarts entre hommes et femmes. Les écarts se creusent au fur et à mesure de l'avancée dans la carrière, on le voit bien chez les cadres.

Les choix de carrière des femmes en France peuvent-ils avoir un impact sur ces fameuses inégalités salariales, impact qui ne serait pas uniquement de la responsabilité des employeurs ?

Jean-François Amadieu : Oui, bien sûr. Deux variables expliquent à elles seules la majorité des écarts de salaires bruts : le temps de travail et le type de postes occupés.

Les types de postes occupés dépendent plus ou moins directement des choix des filières de formation et des choix de carrière, qui ne dépendent pas forcément des employeurs. Une fois dit cela, on sait que les filles s'orientent vers certaines filières et les garçons vers d'autres, et que certains arbitrages sont faits en fonction des contextes nationaux.

Il y a un point qui est en revanche de la responsabilité des employeurs (dans leur dimension collective, pas pris individuellement un à un), c'est la question de savoir comment on rémunère un poste donné par rapport à un autre. Il y a des grilles de classification, et c'est vrai que vous pouvez avoir des emplois moins bien rémunérés où il y a plus de femmes que d'hommes… Ces grilles et conventions collectives ont été négociées entre employeurs et organisations syndicales depuis les années 1930 en France, mais on s'interroge d'ailleurs de plus en plus sur l'évolution de ce système.

Cecilia Garcia-Peñalosa : Effectivement, hommes et femmes travaillent dans des secteurs et postes différents. Les femmes sont surreprésentées dans des secteurs offrant des horaires souples et peu d’incertitude dans les progressions de carrière (services à la personne, secteur public, etc.) et qui se caractérisent par des rémunérations plus faibles que celles qu’on trouve ailleurs. Parallèlement, les hommes et les femmes ont des rythmes de promotion très différents qui contribuent à l’écart salarial et qui expliquent pourquoi il est bien plus important en fin qu’en début de carrière. 

Si une grande partie des différences de salaire entre hommes et femmes sont le résultat de choix différents (durée du travail, études, secteur d’activité, etc.), il est nécessaire de s’interroger sur la nature réelle de ces choix. Sont-ils la conséquence de préférences intrinsèques des femmes ou, à l’inverse, sont-ils le résultat de constructions sociales qui les poussent à assumer la plus grande partie du travail non marchand au sein de leur ménage ? Un nombre croissant de travaux empiriques montrent l’importance des constructions sociales. Un des résultats les plus troublants concernant la genèse des attitudes sexuées provient d’études sur les collèges non mixtes, car les filles ayant reçu une éducation non mixte ont des ambitions professionnelles proches de celles qu’on trouve chez les garçons. 

Il devienne ainsi difficile de parler de "responsabilité". Est-ce que les femmes sont responsables de l’écart salarial car elles font certains choix ? Ou sont-elles contraintes dans leurs ambitions professionnelles par nos constructions sociales collectives ?

Dans quelle mesure le contexte social et sociétal français contribue à faire perdurer cette inégalité salariale entre hommes et femmes ?

Cecilia Garcia-Peñalosa : La France fait face à un dilemme compliqué entre liberté de choix et égalité ex post, et c’est surprenant comment dans des différents contextes les solutions envisagées sont opposées. Par rapport aux normes vestimentaires liées à certaines religions, la liberté d’expression est mise derrière l’égalité entre les sexes. Par contre, dans le contexte de la petite enfance des politiques ont été misse en place pour permettre aux femmes de choisir entre travail et vie familial  qui vont reléguer les femmes au ménage et ainsi renforcer les stéréotypes concernant le rôle de la femme. Elles ne pourront avoir que des effets négatifs sur le moyen terme.

Une grande partie des efforts pour améliorer les carrières professionnelles des femmes a consisté, en France comme ailleurs, à mettre en place des quotas visant à réduire l'écart salarial entre femmes et hommes en augmentant la présence des femmes dans des positions clés. L’usage de quotas est pourtant controversé. Alors qu’ils sont motivés par un principe d’équité, ils impliquent une institutionnalisation de la différenciation entre femmes et hommes. Les quotas risquent de nuire à la crédibilité des femmes qui peuvent être soupçonnées d’obtenir des responsabilités grâce à leur sexe, renforçant ainsi l’idée selon laquelle les femmes seraient moins capables que les hommes. La politique de parité dans les comités peut aussi être coûteuse pour les femmes qui sont déjà dans le métier : un faible nombre de femmes dans une profession implique que chacune d’elles devra faire partie d’un plus grand nombre de comités que les hommes, au détriment d’autres aspects de leur carrière plus valorisants et épanouissants.

Jean-François Amadieu : Premièrement, si vous prenez la question du temps partiel, il est certain que notre modèle social peut contribuer au fait qu'un certain nombre de femmes préfèrent parfois s'occuper de leurs enfants et interrompre leur carrière. Idem pour les choix de filière, quand certaines filles s'orientent vers des filières qu'elles valorisent mais qui ne se révèleront pas plus tard comme étant les plus rémunératrices. Il y a tout un contexte qui maintient cet état de fait.

J'ajoute par ailleurs que le débat sur les inégalités hommes-femmes nous fait parfois perdre de vue d'autres inégalités, comme je l'explique dans mon ouvrage La société du paraître. Cet écart de salaire existe, avec une part inexpliquée comme nous venons de le voir. Mais il ne faudrait pas oublier qu'il y a aussi des écarts importants entre les femmes entre elles (ou les hommes entre eux), par exemple entre une femme obèse et une autre qui ne l'est pas. À trop focaliser sur le seul écart homme-femme, on oublie d'autres aspects de cette problématique.

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