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Guerre civile en vue ? Ce que la Corse préfigure de l’escalade des tensions de la société française
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D'une rive à l'autre

Guerre civile en vue ? Ce que la Corse préfigure de l’escalade des tensions de la société française

Les incidents survenus ce week-end à Ajaccio dans le quartier des Jardins de l'Empereur suite à l'agression de deux pompiers et d'un policier reflètent les tensions dans l'île, notamment sur le plan communautaire. Dans le contexte de la montée des nationalismes en Corse et sur le continent, il est impératif que les politiques ouvrent enfin les yeux sur ce qui alimente les tensions pour éviter une aggravation de la situation.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Atlantico : Tensions communautaires, affaissement du sentiment national, repli communautaire, etc. Peut-on dire que ce qui se passe en Corse préfigure la situation à venir sur le continent ? 

Vincent Tournier : Il faut d’abord souligner que les événements ont eu lieu à Ajaccio, dont la situation est assez différente de celle du reste de la Corse. La Corse est une région très rurale, alors qu’Ajaccio est un centre urbain et se rapproche des agglomérations métropolitaines de taille moyenne. On retrouve donc à Ajaccio des problèmes comparables puisque l’île a connu une forte immigration, notamment à cause du tourisme et de la spéculation immobilière. Comme la plupart des centres urbains, Ajaccio a aussi ses quartiers de relégation, où se concentrent les migrants et la délinquance, même si les écarts de richesse sont probablement moins élevés que dans les villes métropolitaines car le niveau de vie sur l’île n’est pas très élevé.

La question est maintenant de savoir si les événements qui se sont produits à Ajaccio pourraient se produire en métropole. On ne peut rien exclure, mais a priori, ce n’est pas évident. Les ingrédients sont certes les mêmes, mais il y a des particularités corses. Rappelons notamment que le point de départ est une réaction collective contre l’attaque subie par des pompiers. Imagine-t-on une telle réaction en métropole ? Cela nécessite un certain niveau de solidarité, une volonté d’agir à plusieurs, y compris par l’action physique. Il faut aussi avoir envie de défendre ceux qui ont été attaqués. La réaction des Ajacciens aurait-elle été la même si des policiers ou des gendarmes avaient été attaqués ? Ce n’est pas sûr car, pour beaucoup de Corses, les forces de l’ordre ne bénéficient pas d’une forte légitimité (elles représentent le bras armé de l’Etat colonial), alors que les pompiers sont généralement des volontaires locaux, qui bénéficient d’une très bonne image dans la population. En France métropolitaine, les pompiers ont une bonne image, mais pas au point d’entraîner une mobilisation collective pour les défendre ou les venger.

Quels renoncements/aveuglements politiques ont été commis pour en arriver à cette situation ? 

Il me semble qu’il faut tenir compte de deux grands facteurs. Le premier, c’est le sentiment national, qui est évidemment très fort en Corse. Il a pu baisser dans la période récente, mais le contexte actuel semble lui avoir donné un nouveau souffle. Ce n’est pas un hasard si les événements d’Ajaccio se sont produits peu de temps après les élections régionales qui ont vu les nationalistes faire alliance avec les indépendantistes pour prendre le pouvoir local, ce qui a donné une nouvelle légitimité aux revendications identitaires. A Ajaccio, on a entendu les manifestants scander « on est chez nous », reprenant un slogan qui se développe en France depuis quelque temps. La crise migratoire, les inquiétudes face à la mondialisation, les échecs de l’Europe, les tensions séparatistes en Grande-Bretagne ou en Espagne ont aussi un écho en Corse et favorisent les revendications nationalistes.

Le second facteur est la question de la délinquance, laquelle est encore plus mal perçue en Corse que dans le reste de la France car, contrairement à une idée reçue, celle-ci est assez faible dans la population locale. Cela peut paraître paradoxal puisque le taux d’homicide en Corse figure parmi les plus élevés des départements français, mais cela s’explique assez facilement. La Corse est une société qui est restée assez traditionnaliste sur le plan des mœurs. Du coup, il existe un fort contrôle social, ce qui limite la délinquance ordinaire, tandis que le code de l’honneur crée au contraire un terreau propice aux homicides.

C’est pourquoi la délinquance est un sujet encore plus sensible. L’Etat est accusé de laisser se développer une délinquance endémique dans certains quartiers. Cette accusation de laxisme est d’autant plus forte que la légitimité de l’Etat est faible. Il en va de même pour la religion : certes, le contexte post-13 novembre ajoute un élément dans la radicalisation contre les musulmans. Mais d’une certaine façon, l’Etat paie aussi le prix de ses ambiguïtés à l’égard de l’islam, lequel bénéficie d’une certaine mansuétude de la part des pouvoirs publics, y compris au niveau des maires, puisqu’il semble que la salle de prière qui a été vandalisée n’ait été ni déclarée, ni autorisée : comment est-ce possible ? Le maire se défend en disant que l’association ne posait aucun problème, mais la question n’est pas là. Bref, si l’on tient compte de ce contexte local marqué à la fois par une faible légitimité de l’Etat et par un fort sentiment d’appartenance collective, il est logique que les réactions soient plus fortes en Corse qu’ailleurs.

Dans une interview accordée au JDD dimanche 27 décembre, Manuel Valls cite l'historien Pierre Nora, affirmant donc que "La France est en péril de paix". Le 11 décembre, il évoquait le risque de "guerre civile" auquel pourrait mener le FN. Au regard de ces deux déclarations, peut-on parler d'excès de langage ou de prédiction ? 

 Il est difficile de répondre de manière tranchée. D’un côté, on ne doit pas sous-estimer la dimension tactique de telles déclarations car il est possible que le Premier ministre cherche à dramatiser pour faire taire l’aile gauche de son parti, laquelle représente toujours son principal souci. Mais d’un autre côté, les responsables politiques ne sont pas toujours dans le mensonge. Ils peuvent faire un constat lucide sur l’état de la société et tenir un discours de vérité.

Ce qui est sûr, c’est que les tensions s’accroissent dans la société française. Nier la montée des périls serait faire preuve d’une certaine mauvaise foi. La menace islamiste n’est pas une invention du gouvernement puisque l’armée française est mobilisée sur plusieurs fronts. En France même, la cohabitation avec l’islam génère des problèmes inédits qui ont été bien soulignés par Pierre Manent dans son livre Situation de la France, paru juste avant les attentats de novembre. La discussion de ce livre s’est polarisée sur les propositions de l’auteur, lesquelles peuvent effectivement être contestées, mais il est dommage de ne pas avoir discuté davantage le constat très sombre que celui-ci propose sur l’évolution de l’islam, évoquant même l’hypothèse d’une " islamisation par défaut " de l’Europe si rien n’est fait.

Le Front national est-il la cause des problèmes ? Aborder le problème sous cet angle paraît réducteur et, d’une certaine façon, contre-productif. Manifestement, certains n’arrivent pas à faire le deuil de l’idée selon laquelle le principal danger n’est pas le FN, ou plutôt que celui-ci est surtout la conséquence d’une inquiétude qui taraude une part croissante de l’électorat. Le FN doit d’abord être vu comme le produit d’un contexte anxiogène qui a été ouvert par la mondialisation et l’immigration de masse. L’angoisse est d’autant plus vive que les gouvernants ne proposent aucun discours global sur les perspectives d’avenir, hormis quelques formules creuses sur le vivre-ensemble, la tolérance ou le respect des croyances. Ce sont certes de belles valeurs, mais encore faut-il pouvoir leur donner un contenu : à quelles conditions peut-on vivre ensemble ? Jusqu’où doit aller la tolérance ? Toutes les croyances sont-elles respectables ? Pour l’heure, personne n’a répondu à ces questions.

Les électeurs ont aussi le sentiment que les élites renient certains principes. La laïcité est aujourd’hui de plus en plus dénoncée par les intellectuels pour sa supposée hostilité envers l’islam. Résultat : la laïcité est progressivement vidée de toute substance, comme en témoigne la mise en place de la " journée de la laïcité ", célébrée le 9 décembre dernier dans les établissements scolaires, sans que personne ne sache ce qu’il fallait faire.


De même, la question de la déchéance de nationalité provoque des réactions disproportionnées dans une partie de la gauche, qui accuse le gouvernement de faire le jeu de l’extrême-droite et de trahir les valeurs républicaines. C’est de bonne guerre de la part de tous ceux qui veulent prendre leur revanche sur Manuel Valls, comme Jean-Marc Ayrault ou Martine Aubry. Cela dit, dans le contexte actuel, ces positionnements tactiques semblent déplacés. Parler d’une mesure anti-républicaine est un comble quand on sait que la déchéance de nationalité était prévue par les Républicains dans le décret de 1848 sur l’abolition de l’esclavage. Etait-il alors anti-républicain d’affirmer qu’on ne peut pas être Français et esclavagiste ? De ce point de vue, il est difficile de donner tort à Manuel Valls lorsque celui-ci déplore qu’" une partie de la gauche s’égare au nom de grandes valeurs en oubliant le contexte, notre état de guerre." Par certains côtés, on a l’impression de revivre la guerre froide, lorsqu’une partie de la gauche s’est montrée incapable de réajuster ses jugements en fonction de la réalité qu’elle avait sous les yeux.

 

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