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Jean Castex Premier ministre opposition classe politique
©CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Classe politique face au Covid-19

Gestion de la pandémie : l’étrange extinction de voix des oppositions

Si des critiques se font entendre, elles restent modérées tant les différents partis semblent à la fois dépassés par la situation, impuissants à poser les bons diagnostics et incapables de convaincre les Français qu’ils feraient mieux.

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

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Atlantico.fr : Alors que la crise du coronavirus continue, les oppositions demeurent assez peu audibles et se font peu remarquer, comment peut-on expliquer ce relatif silence, doit-on y voir une adhésion à la gestion de crise du gouvernement ?

Christophe Boutin : Effectivement, plus de six mois après le déclenchement en France de cette crise sanitaire majeure, il ne semble pas que les oppositions, à droite comme à gauche, soient à même d'utiliser politiquement les éventuels dysfonctionnements gouvernementaux constatés dans sa gestion. Plusieurs éléments peuvent expliquer cela.

Le premier est que, devant un danger, joue naturellement un réflexe « d’union sacrée ». Je ne trancherai pas ici la question de savoir si la France, comme d’autres pays, fait effectivement face, en cet automne 2020, à un danger majeur, n’étant pas un spécialiste d'épidémiologie –contrairement, manifestement, à la plus grande partie des Français -, mais telle est au moins la situation présentée par les médias mainstream et le pouvoir en place. Dans ce cadre, ceux qui émettent des critiques seraient nécessairement accusés de faire primer leurs intérêts particuliers de basse politique sur le bien commun, ce qui suffit, tenant compte de la caisse de résonnance médiatique potentielle, pour dissuader ceux-là même qui ne seraient pas convaincus  de l’absolue nécessité de ce front commun.

Deuxième élément, les oppositions, comme tous les Français, et peut-être aussi comme le gouvernement, manquent de données techniques pour apprécier l'ampleur de la crise et/ou les moyens d’y faire face. Ampleur de la menace par rapport à d'autres maladies, phénomène ou non de seconde vague, priorités sanitaires, les informations sont diverses, comme l’est la gestion de la crise dans des pays qui nous sont relativement proches - on pense par exemple aux pays nordiques -, et comme le sont enfin les appréciations portées par des chercheurs reconnus et des médecins spécialisés dans ce domaine.

Dans ce cadre de flou, les oppositions peuvent juger prudent de laisser à notre Jupiter élyséen la responsabilité entière de la gestion. S’il réussit, cette réussite sera considérée comme normale et vite oubliée – contrairement à cette espérance des macronistes de voir se dégager, au fil de ses interventions, la figure d’un Protecteur dès lors bien placé pour 2022. S’il échoue, les oppositions pensent que cela handicapera l’hôte de l’Élysée, oubliant pourtant que, là aussi, en bien comme en mal, les peuples ont la mémoire courte.

Et si les oppositions se risquaient à critiquer les choix gouvernementaux, que dire ? Si elles demandent plus de restrictions, accusant le gouvernement de faiblesse, d'une part, elles seraient peu crédibles au vu de l’ampleur des mesures mises en œuvre – et plus encore avec cette annonce du couvre-feu de 21 h à 6h dans l’Ile de France et huit métropoles -, et, d'autre part, elles courraient le risque de se couper d'une partie de la population qui subit, notamment sur le plan économique, les conséquences catastrophiques des interdictions existant déjà. Mais si, inversement, elles proposaient d'assouplir les dites mesures, elles courraient cette fois le risque d'être présentées comme totalement inconséquentes, et la moindre reprise de l'épidémie, pour faible qu'elle soit, si elle est bien médiatisée, contribuerait à les démonétiser politiquement.

Pas d’adhésion donc, ou au moins pas toujours d’adhésion, mais une situation dans laquelle tout mouvement est risqué, dans un domaine devenu beaucoup trop sensible et dangereux politiquement pour intervenir, au moins sur la gestion de crise en cours.

Le relatif consensus politique en matière de santé sur la supériorité des services de santé français et du rôle de l'hôpital public, par exemple, peut-il expliquer que les oppositions soient dans l'incapacité à proposer des diagnostics différents face aux défaillances de ce système lors de la crise ?

Je ne pense pas que le système ait été défaillant lors de la crise. Au contraire, l'hôpital public, avec des moyens limités et grâce au dévouement de son personnel, a pu, au plus fort de la crise, lors du confinement, arriver à gérer les flux de patients atteints du Covid. Cela s'est fait au détriment d'autres interventions, d'autres analyses, d'autres soins, en raison d’incapacités matérielles insurmontables, mais cela s'est fait.

La crise de l'hôpital public par contre est indéniable, comme il est indéniable qu’elle ne date pas de la présidence d'Emmanuel Macron. La réduction du nombre de lits, les coupes drastiques au niveau budgétaire, la volonté de « rentabiliser », la gouvernance de notre système de santé publique par des agences essentiellement comptables, tout cela relève de politiques de la Santé mises en œuvre depuis au moins dix ans – Xavier Bertrand et Roselyne Bachelot étant alors ministres de la Santé. Les conséquences de ces politiques ont été amplement dénoncées par les personnels de l'hôpital public, de tous niveaux et de toutes fonctions, sans que cela n’émeuve alors, et pas plus aujourd’hui le gouvernement actuel – Christophe Castaner, alors ministre, faisant allègrement gazer les manifestants demandant plus de moyens pour l’hôpital.

On comprend que si l’opposition de gauche et le RN, n’ayant pas porté ces réformes, et réunis dans une même approche de défense du secteur public, peuvent s’exprimer sur ce point, LR qui, non seulement était aux affaires, mais, en sus, européiste, valide le démantèlement de ce même secteur public, dans le domaine de la Santé comme ailleurs, sous les coups de boutoir des directives de la Commission, ne peut se saisir du dossier. La question de fond – et elle est posée de manière légitime, aussi bien au RN qu’à LFI – est bien celle de la validité et de la viabilité de notre service public hospitalier.

Que pourraient proposer les oppositions pour réussir à se faire entendre à nouveau sans risquer le discrédit politique ?

Mon Dieu, bien des choses !!!! La première proposition viserait par exemple à poser la question des traitements apportés aux malades, et notamment de l'impact spécifique - ou non - du traitement proposé par le professeur Raoult - s'interrogeant aussi alors sur les freins mis à l'application de ce traitement dans notre pays. Il faut, « au pays des Lumières et de Pasteur », pour citer Emmanuel Macron, une clarification sur ce point, c’est une évidence au regard de la crispation autour de ce sujet. Et ce n’est pas en tressant les lauriers, comme l’a fait le Président hier soir, à son Conseil scientifique et en annonçant sa pérennisation que l’on y parviendra.

La seconde proposition, visant elle aussi à une meilleure information des Français sur la manière dont la crise est gérée, consisterait à savoir quelle a été – ou non – l’évolution des capacités d’accueil de malades ayant une forme aigue de la maladie : retrouve-t-on en octobre 2020, de manière quasi identique, les problèmes que l'on connaissait en mars de la même année, et ce alors que certains médecins déclarent que les lits de réanimation seraient saturés tous les ans à la même période, Covid, ou pas ? Des milliards sont débloqués par le gouvernement, n'y avait-il pas des possibilités pour améliorer les choses dans l'hôpital public, même si chacun a bien conscience que tout ne peut se faire dans l'urgence ? Où en est-on des capacités d’accueil du secteur privé en complément ? Sont-elles utilisées ? Pourquoi ?

La troisième proposition viserait à effectuer une remise à plat des dépenses en matière de santé publique en France, pour tenter de repérer pourquoi, avec un budget de cette ampleur, nous n'arrivons plus à financer correctement nos hôpitaux. Car si l'augmentation de la durée de vie des Français joue certainement sur ce point, les derniers rapports concernant la dégradation de notre système de santé et de sécurité sociale font aussi état d'un véritable pillage organisé au profit de certaines populations, auquel il est plus que jamais temps de mettre fin. Certes, l’opposition de gauche sera alors incapacitée, partiellement au moins, par le logiciel communautarisme qu'elle a adopté, ce qui n’est pas le cas de celle de droite, mais encore faudrait-il que cette dernière ose affronter la trop prévisible bronca médiatique qui s’ensuivrait.

Quatrième proposition, sur laquelle cette fois les oppositions pourraient s’accorder - on peut au moins l'espérer -, le contrôle des dispositions attentatoires aux libertés prises pour la gestion de la crise sanitaire. Les oppositions doivent imposer qu'elles ne soient que temporaires, limitées et contrôlées par les juges, bien sur, mais aussi par elles. Les parlementaires d'opposition ont en effet un rôle majeur à jouer dans leurs chambres, en mettant en place de véritables commissions d'enquête, et non de vagues structures qui sont plus d’information que de contrôle.

Ce dernier point est d’autant plus important que le gouvernement continue dans sa gestion de crise d'accumuler des erreurs de débutants, au point qu'il est permis de se demander si ce sont encore des erreurs. Selon les auteurs du rapport sur la gestion initiale, la confiance des Français aurait été « ébranlée au début de la crise par les polémiques sur les masques et, dans une moindre mesure, sur les tests », et les discours du gouvernement « sont apparus contradictoires au point d'être perçus par une partie de la population comme mensongers ».

On veut bien que les débuts aient été difficiles mais quoi, six mois après le début de crise, soit le pouvoir navigue à l’estime, soit il veut donner l'impression qu'il le fait. Contrairement en effet à ce que l'on peut penser, le stress induit dans la population par ces ordres et contre ordres, par cette impossibilité de définir un cap, par cette insécurité permanente, cette ambiance de peur généralisée, ne dessert pas nécessairement un gouvernement qui voudrait porter atteinte aux libertés publiques. Et les oppositions ont ici une tâche essentielle pour préserver le bon fonctionnement de notre démocratie.

On l’aura compris, même si elles ne souhaitent pas, pour les diverses raisons évoquées, critiquer la politique menée, les oppositions doivent remplir leur rôle d’information des Français et de contrôle démocratique de gouvernement. Or on en est là aussi au service minimum…

L’intervention du Président de la République hier soir change-t-elle la donne ?

Pas vraiment pour ce qui de la cohérence… ou de l’incohérence. Alors que l'on met en place un couvre-feu qui concerne en gros un tiers des Français, le gouvernement leur demande de réserver leurs places pour les vacances de la Toussaint, et le Président confirme la nécessité de s’en aller prendre l’air… mais en rencontrant le moins de personnes possibles. Le même déclare aussi que les théâtres, salles de spectacle, restaurants, bars, ont pris des mesures qui font que l’on y est maintenant « très bien protégé »… mais les ferme à 21 h pour empêcher la diffusion du virus. Il entend ainsi limiter le « festif », source de contamination et de « contacts inutiles », mais oublie visiblement que le dit festif n’est pas uniquement nocturne et que les week-ends existent.

Il n’est pas plus convaincant quant à l’effectivité des mesures. Réécrivant l’histoire, Emmanuel Macron ne craint pas de prétendre que le comportement des Français aurait été exemplaire lors du confinement, quand les débordements des « quartiers de reconquête républicaine » étaient pourtant de notoriété publique. Et quand il évoque les amendes que paieront ceux qui se promèneront sans raison valable après 21 h, on imagine bien où les contrôles seront faits… et où on évitera d’en faire. Quant à la règle des « 6 personnes maximum », on voit mal comment elle sera respectée où que ce soit.

Certes, il y a des améliorations techniques, le Président annonçant une avancée en matière de tests – et notamment de durée de réponse. Mais pour le reste ce n’est pas en nous expliquant que la « vie sociale » c’est « le travail, l’école et les associations » - pas festives ces dernières, celles qui travaillent -, mais qu’en famille on doit se limiter à 6 personnes et porter un masque qu’il peut convaincre. Il était difficile hier soir de ne pas penser à Orwell écrivant dans 1984 : « En dehors du travail, tout sera interdit, marcher dans les rues, se distraire, chanter, danser... »

On comprend bien le problème du Président : il est à la limite de ce qu’il peut imposer par la force, et souhaiterait que le contrôle social prenne la relève du contrôle policier, que la réprobation des voisins ou des passants remplace l’amende. Utilisant les techniques « nudge », il rebaptise ainsi l’application StopCovid, un total échec, en TousAntiCovid, espérant jouer sur un sentiment d’adhésion, sinon d’appartenance. Mais cet « archipel » qu’est la France de 2020, dans laquelle le communautarisme, sous toutes ses formes, progresse, au point que le même Emmanuel Macron ait évoqué un « séparatisme » dans l’une de ces dernières interventions, ne semble pas prête à cette nouvelle solidarité. Et il était pour le moins surprenant d’entendre en conclusion le Président nous appeler à « réapprendre à être pleinement une nation » quand son progressisme assumé en détruit chaque jour les fondements.

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