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Et l'homme le plus dangereux du Moyen-Orient est… (indice : vous n’avez probablement jamais entendu parler de lui)

Le fils du roi Salmane se révèle comme un homme colérique et impulsif alors que les relations entre le royaume saoudien et l'Iran se dégradent. D'autant qu'il est désormais ministre de la Défense.

Antoine  Basbous

Antoine Basbous

Antoine Basbous est politologue et spécialiste du monde arabe, de l'islam et du terrorisme islamiste. Il a fondé en 1992, à Paris, l'Observatoire des Pays Arabes (OPA) qu'il dirige depuis.Consulté par les plus grandes entreprises, les gouvernements et les tribunaux européens et Nord-américain dans le cadre des différentes crises secouant le Moyen-Orient, il est également l'auteur de plusieurs ouvrages, dont Le tsunami arabe (Fayard, 2011).

Voir la bio »Alexandre Del Valle

Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France SoirIl Liberal, etc.), il intervient à l'Ipag,  pour le groupe Sup de Co La Rochelle, et des institutions patronales et européennes, et est chercheur associé au Cpfa (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment l'auteur des livres Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, L'Artilleur, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (éditions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (éditions du Toucan), Les vrais ennemis de l'Occident : du rejet de la Russie à l'islamisation de nos sociétés ouvertes (Editions du Toucan) ou bien encore La statégie de l'intimidation (Editions de l'Artilleur). 

Son dernier ouvrage, coécrit avec Emmanuel Razavi, Le Projet: La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde, est paru en novembre 2019 aux éditions de L'Artilleur. 

 

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Atlantico : Alors que l'Arabie saoudite semble plus que jamais un élément central dans les conflits qui ensanglantent le Moyen-Orient et inquiètent le monde, que sait-on de son jeune chef des armées ?

Antoine Basbous : Il est plus stressé que l'an passé et cherche à doubler son cousin prince héritier. Il profite de la présence de son père sur le trône pour devenir un successeur direct. C'est une hypothèse assez folle puisque théoriquement, Mohammed ben Salmane n'est pas concerné par la succession du fait de sa position dans la fratrie. En outre, il manque clairement d'expérience et de légitimité, comparé à ses frères et cousins, mais aussi à l'opinion publique.

Il s'agit de quelqu'un d'impulsif, de colérique, comme c'était déjà le cas par le passé. Il ressemble pour tout dire à son père lorsqu'il était jeune. Auparavant, quand il était moins sous les projecteurs, il pouvait se permettre certains écarts de conduite. Mais depuis sa nomination au ministère de la défense, il incarne la réponse virile du royaume face aux défis de l'Iran. Dorénavant, il a certainement passé des contrats avec des cabinets de communication qui lui ont permis d'acquérir les éléments de langage nécessaire pour se lisser. Ils l'aident également à apparaître sur d'importants médias étrangers : récemment encore, il apparaissait dans le journal The Economist. Depuis sa nomination, on assiste à un véritable effort en matière de communication politique. Il s'agit de se faire une place, de se créer une image d'envergure internationale. Il cherche à devenir l'interlocuteur, si pas l'égal des grands, des occidentaux. Il est important d'être opportuniste à ce niveau : ne pas s'aliéner la frange wahhabite d'Arabie saoudite est primordiale. Un peu d'Occident c'est plutôt bien, trop d'Occident, cela nuit à son image et à sa crédibilité. Par conséquent il avance en cherchant à ne heurter ni les uns, ni les autres. C'est, somme toute, une plongée de découverte dans l'univers international.

A l'intérieur, en revanche, son autorité lui vient de son statut de fils écouté du Roi. En un an, il a grandement étendu son pouvoir. Il contrôle non seulement l'armée, les budgets mais également de nombreux aspects politiques, comme l'économie. Il a dissocié l' ARAMCO (la plus grande société pétrolière au monde) du ministère du pétrole. Cela accroît son pouvoir économiste. De plus, le ministre du pétrole doit bientôt quitter le poste, et devrait être remplacé par son demi-frère. Il lui laisse donc un ministère vidé de sa substance.

Pour ce qui est de son éducation, nous savons qu'il a étudié le Droit en Arabie Saoudite, mais n'a pas, à ma connaissance, suivi d'études en Occident. Actuellement, il supervise les opérations de la Coalition au Yémen, en binôme avec son cousin germain le prince Mohammed ben Nayef, le ministre de l'Intérieur et vice-prince héritier. Pour autant, ils ne sont pas en rivalité au contraire: le ministre de l'Intérieur n'ayant pas de fils, il pourrait le nommer comme prince héritier puisque leur écart d'âge est de 21 ans. D'ailleurs, les deux hommes se présentent ensemble sur le front.

Alexandre del Valle : Indépendamment de son background personnel, il a besoin de prouver qu'il existe, qu'il est un homme dur, qu'il est un bon ministre de la Défense, qu'il est anti-chiite, qu'il est un homme capable de se confronter avec l'Iran. En même temps, il a besoin de satisfaire sa population qui est de plus en plus tentée par le djihadisme. Pour asseoir sa légitimité il est obligé de donner du grain à moudre aux islamistes car une grande partie de la société saoudienne est séduite par le rêve de Daech. Il est également dans une logique de concurrence avec son oncle qui est l'héritier actuel, ainsi qu'avec les autres princes. Il lui faut couper l'herbe sous le pied de ceux qui estiment que la monarchie a trop longtemps été modérée, notamment sous l'ancien roi Abdallah. C'est cette volonté de construire son leadership qui le mène à la confrontation directe avec les chiites, d'où l'exécution du leader chiite Nimr al Nimr et la tension avec l'Iran. Enfin, il représente aussi une tendance de la monarchie saoudienne qui est déçue par les États-Unis. Il aimerait beaucoup troubler l’apaisement des relations irano-américaines car en cas de confrontation avec l'Iran, les Saoudiens se trouveraient en position délicate.

Pourquoi son action inquiète-t-elle les services de renseignements allemands ? Quel bilan peut-on faire de son année passée à la tête des armées saoudiennes ?

Antoine Basbous : Il est important de s'interroger sur la provenance de ce rapport. Il n'est pas à exclure qu'il provienne de quelqu'un ayant intérêt à nuire à l'image du Royaume ou du Prince. Le bilan du Prince Mohammed ben Salmane, à la tête des armées, correspond principalement à un échec. Au Yemen, on assiste à un enlisement. Le conflit a commencé en avril. Nous sommes en janvier. Neuf mois plus tard, malgré les différents bombardements, l'ensemble de l'argent dépensé, le contrôle de la légalité depuis Ryad… il n'a pas réussi à nettoyer, conquérir et installer une zone protégée. Là où il a su chasser les alliés de l'Iran, ce sont les radicaux d'Al Qaeda et de DAESH qui se sont installés. L'Iran est aux portes de l'Arabie Saoudite, par le sud. C'est tout sauf un succès.

Néanmoins il a été applaudi parce qu'il s'est levé et a réagi, a tenté de dire stop à l'Iran. Il a été suivi à ce niveau, mais n'a pas réussi à atteindre l'objectif que l'on attendait de lui. Cela étant, aux yeux des Saoudiens, une réaction "virile" marque la volonté de mettre fin à l'hégémonie Iranienne dans la région. L'Iran a revendiqué le contrôle de quatre capitales arabes. Hassan Rohani a annoncé l'entrainement de 200 000 miliciens dans cinq nations de leur voisinage. Une réaction saoudienne, au vu de ces éléments, n'est pas inattendue ou anormale. Néanmoins, cette dernière a tardé à arriver et ne s'est pas manifestée de la façon la plus opportune, la plus intelligente ou la plus efficace qui soit.

Or, cette opération constituait son baptême du feu. Avant le commencement de celle-ci, le Prince souffrait d'une mauvaise presse. Ce conflit, c'était son heure de vérité à proprement parler. Il devait être jugé sur sa capacité à générer un "sursaut" militaire et diplomatique dans la région, afin que l'Arabie saoudite s’émancipe de la tutelle américaine, et que le pays acquière une meilleure autonomie. Le fait que Barack Obama ait approuvé l’accord nucléaire avec l'Iran a été perçu comme une leçon pour les Turcs et les Saoudiens. En outre, Mohammed ben Salmane a une revanche à prendre : en 2009, que les houthis ont franchi la frontière saoudienne, malgré l'armement très sophistiqué du Royaume. A l'époque gérées par son oncle et ses cousins, les troupes saoudiennes n'avaient su les repousser qu'au bout de 3 mois, et au prix de la mort de 130 soldats.

Alexandre del Valle : Il est perçu comme dangereux en raison de sa guerre inconsidérée et inefficace au Yémen ainsi que par sa stratégie de la tension vis-à-vis de l'Iran. Par ailleurs, pour les Allemands, l'Iran est un marché énorme. Ils ont beaucoup misé sur l'Iran ces dernières années, dans la suite logique de la longue tradition d'échanges commerciaux entre les deux pays. N'oublions pas qu'il s'agit d'un pays qui vit de l'exportation et qu'il est donc très important pour les Allemands qu'on arrive à un accord avec l'Iran. Par ailleurs, l'Allemagne est un pays dont la stratégie est intimement liée à celle des États-Unis et totalement dépendante de l'OTAN en raison du fait qu'il lui est interdit d'avoir une armée propre. L'Allemagne sait donc que s'il arrivait une confrontation directe entre l'Arabie saoudite et l'Iran, elle serait obligée d'être solidaire de l'Arabie saoudite – quels que soient les efforts faits par Barack Obama pour se rapprocher de l'Iran. En effet, depuis le Pacte du Quincy, l'Arabie saoudite est liée par une alliance étroite avec les États-Unis et par ce biais avec les pays occidentaux. Ainsi donc la stratégie du prince Mohammed Ben Salmane est de pousser l'Iran à la faute en provoquant des tensions pouvant aller jusqu'à un risque de guerre ouverte qui forcerait les Occidentaux à choisir l'Arabie saoudite contre l'Iran. Cette tactique repose sur l'alliance ultra-stratégique du Pacte de Quincy qui a été renouvelée en 2006 par George W. Bush et toujours valable aujourd'hui qui fait que dans n'importe quel conflit, dès que l'Arabie saoudite est aux prises avec un rival dans la région, les États-Unis doivent la soutenir. Cela ressemble à ce qu'a fait Erdogan en faisant abattre un avion russe. Il s'agissait d'empêcher un réchauffement des relations entre les Russes et les Américains.

Quelle est sa capacité d'influence en Arabie saoudite ? En quoi son rôle de ministre de la Défense est-il déterminant pour son avenir personnel dans le royaume ?

Antoine Basbous : Le Prince Mohammed ben Salmane est désormais l'homme le plus puissant d'Arabie saoudite. Il a l'accès exclusif à son père, le Roi Salmane, et au nom de celui-ci, il gère. Il est directeur du cabinet, ce qui signifie que personne ne peut entrer en contact ou être reçu par le Roi sans passer par le fils. Ce même fils peut dire à n'importe qui, à l'intérieur comme à l'étranger "c'est la volonté du Roi". Il dispose donc d'un pouvoir phénoménal, qu'il ne manque évidemment pas d'exercer. Quant à savoir si son rôle de ministre de la Défense est déterminant pour son avenir personnel, c'est évident. S'il réussit à ce poste et s'il montre de la virilité, des succès militaires, cela ne peut que l'accréditer et renforcer sa position. En revanche, si cet enlisement ce poursuit, si les échecs se multiplient, il n'est pas exclu que cela ruine complètement ses chances de succéder à son père. Dans une situation comme celle-ci, il aura été une étoile filante. Il est primordial qu'il présente un bon bilan sur le terrain, bien que dans une majorité des pays arabes, le peuple n'est pas forcément très regardant sur la qualité de la gouvernance.

Qu'est-ce que l'analyse de ce personnage clé et le bilan de sa première année de ministre de la Défense peuvent laisser présager du rôle que va jouer l'Arabie saoudite dans les mois à venir sur la scène internationale ? Vers quoi se dirige-t-on dans les rapports du royaume avec l'Iran ?

Antoine Basbous : L'Arabie saoudite est extrêmement dérangée par la réhabilitation de l'Iran sur la scène internationale. On assiste plus ou moins à un renversement d'alliances, de regards, d'images. Il y a peu, l'Iran était diabolisé en Occident. Aujourd'hui, il est admis et réintégré. Il bénéficie par conséquent d'une image relativement favorable, au moment où les monarchies arabes, et particulièrement l'Arabie saoudite, sont considérées comme rétrogrades, incapables d'assurer les réformes et génératrices de mouvements islamiques radicaux… C'est oublier la nature du Hezbollah, des ingérences militaires et terroristes de l'Iran. Mohammed ben Salmane demeure un homme politique en cours de formation. Brutalement, il exerce des fonctions extrêmement stratégiques, et il doit donc montrer s'il peut s'adapter aux situations auxquelles le pays est confronté.

Alexandre del Valle : Je pense qu'il va être très difficile de voir un apaisement avec l'Iran dans les mois qui viennent car l'Arabie saoudite compte deux "durs" dans la jeune génération montante de ses dirigeants. L'héritier et le vice-hériter du Royaume sont tous deux sur la même ligne radicale. Par ailleurs, l'Arabie saoudite paye très cher sa stratégie de baisse de prix du pétrole qui la rend moins en mesure d'acheter la paix sociale qu'auparavant. Il y a donc une demande interne de radicalité, car le mécontentement gronde dans les parties de la population saoudienne les plus touchées par les effets de cette baisse des cours pétroliers. Une augmentation de la sympathie pour le djihadisme se fait sentir dans ces populations. Donc même si le prince Mohammed ben Salmane et le prince Mohammed ben Nayef – l'héritier du trône et ministre de l'Intérieur - étaient modérés, ils seraient obligés de donner des gages à leur peuple qui compte de plus en plus de "bouffeurs de chiites". Si l'on voulait résumer on pourrait dire que pour rassurer un islamiste wahhabite radical, il faut tuer des chiites...Par ailleurs, il y a chez les Saoudiens un véritable complexe d'encerclement par l'arc chiite. Ils essaient donc de le contrer en créant un arc inverse, sunnite radical.

Je ne vois donc pas du tout comment il pourrait y avoir un apaisement avec l'Iran. Ou alors il faudrait que les États-Unis les y obligent comme ce fut le cas entre la Grèce et la Turquie par le passé. Par conséquent, même si cela ne débouche pas sur une guerre ouverte, la tension entre l'Arabie saoudite et l'Iran est durable, ne serait-ce que parce que cette nouvelle génération est combative. Ils se différencient en cela des anciens rois qui appartenaient à une génération qui se distinguait plutôt par sa recherche du compromis et d'un certain consensus. Ce n'est absolument pas le cas des deux héritiers.

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