Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Politique
Crédits Photo: Eric Feferberg
Emmanuel Macron Marine Le Pen rassemblement national

Libertés publiques

Emmanuel Macron et la majorité sont-ils en train de perdre à vitesse grand V l’argument de leur supériorité morale et démocratique face au RN ?

Stéphane Sejourné peut toujours théoriser sur l’affrontement entre l’ombre et la lumière que constituerait un match retour Macron/Le Pen, on voit de moins en moins comment le gouvernement pourrait plaider en 2022 le fait d’être un rempart démocratique…

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

Voir la bio »Paul-François Paoli

Paul-François Paoli

Paul-François Paoli est l'auteur de nombreux essais, dont Malaise de l'Occident : vers une révolution conservatrice ? (Pierre-Guillaume de Roux, 2014), Pour en finir avec l'idéologie antiraciste (2012) et Quand la gauche agonise (2016). En 2018, il publie "Confessions d'un enfant du demi-siècle" aux éditions du Cerf et "L'imposture du vivre ensemble: Quelques points de repères" aux éditions de L'Artilleur. 

Voir la bio »

Atlantico.fr : Le gouvernement affiche de plus en plus sa posture sécuritaire, parfois au mépris des libertés. Or Emmanuel Macron s’est fait élire en affirmant être un rempart démocratique au RN, en continuant dans cette voie, Emmanuel Macron pourra-t-il encore utiliser cet argument en 2022 ?

Christophe Bouillaud : S’il se représente, comme il est probable qu’il le fasse, il ne fait guère de doute qu’Emmanuel Macron fasse un usage massif de cet argument du « rempart démocratique » qu’il constituerait face à la candidate du RN au seuil du pouvoir. Je le vois mal se passer de cet argument visant à délégitimer le RN et sa candidate – surtout que l’extrême-droite n’a jamais gouverné la France depuis les années 1940-44.

Cependant, à ce stade, il est probable que ce discours du « rempart démocratique » ne sera pas cru du tout, par tout ou partie de l’électorat de gauche ou écologiste, voire d’une partie de la droite modérée attachée aux libertés publiques. On peut même faire le pari que les leaders de la gauche et des écologistes, battus au premier tour, auront d’énormes difficultés à faire entendre leur voix auprès de cet électorat pour lui demander de faire barrage à la candidate du RN. L’attitude du « castor » sera indéfendable à gauche après un quinquennat entier de « macronisme ». D’ailleurs, même si les leaders de la gauche  font des appels à « sauver la démocratie », ils ne seront pas du tout suivis par la partie la plus politisée de leurs troupes. Il ne faut pas se leurrer : avec la discussion sur la « loi sur la sécurité globale », et plus généralement avec  le choix d’Emmanuel Macron consistant à pousser « ses » réformes en pleine pandémie, ce dernier s’est définitivement aliéné tout ce que la France compte de militants et de sympathisants de gauche ou écologistes. D’ailleurs, le résultat des élections municipales de mars/juin2020 a déjà bien montré que le « macronisme » ne mord plus du tout sur tout cet électorat. En cas de second tour Macron/Le Pen en 2022, cet électorat situé à sa gauche aura piscine, comme on dit, et sera désespéré, mais indifférent entre l’élection de Marine Le Pen et la réélection d’Emmanuel Macron.

Certes, la part de l’électorat, essentiellement de gauche, fortement politisé, pour lequel les libertés publiques comptent vraiment, représente sans doute une minorité dans un électorat français globalement vieillissant, informé par les chaînes de télévision, et de plus en plus incapable d’admettre l’idée même du moindre désordre. Il ne faut donc pas négliger que la posture d’homme d’ordre, de nouveau Adolphe Thiers, qu’assume Emmanuel Macron peut aussi séduire tout cet électorat de personnes âgées, surtout face à une Marine Le Pen pouvant incarner une forme d’aventurisme.

Paul-François Paoli : Comme l'a rappelé Xavier Lemoine, maire de Montfermeil dans le Figaro du lundi 30 Novembre: "Le nombre de blessés graves parmi les policiers samedi soir à Paris rappelle l'extrème violence qu'ils doivent affronter lors de certaines manifestations". Il ajoute ceci qui me parait essentiel: "Au gré des ordres qu'elle reçoit la police alterne entre laxisme et abus de force". Le bavadarge libéral ou pseudo libéral auquel se livrent certains dans le contexte de violence actuelle est consternant. C'est l'abscence de sécurité dans certaines zones où la police ne peut plus pénétrer pour faire son travail qui explique en partie sa nervosité. On demande à la police d'assurer la sécurité tout en l'empêchant de sévir. Quand quelqu'un d'aussi estimable que Nicolas Baverez exprime son inquiétude sur l'état des libertés il déraisonne, aussi raisonnable prétende t'il être à tout propos. Ce sont les excès de l'Etat de droit qui explique qu'on ne puisse pas sévir contre un mineur délinquant en France ou un dealer récidiviste. Ce sont les idées de Monsieur Dupont-Moretti qui ont le pouvoir en France sur les bonnes consciences replètes qui discourent à n'en plus finir sur leurs "valeurs" dans leurs quartiers cossus. Mr Baverez est t'il allé une fois dans sa vie se promener dans les quartiers nord de Marseille où des déalers de 15 ans montent la garde à l'entrée de certains halls d'immeuble et vous cassent la figure si vous n'obtemperez pas? La crise que nous vivons aujourd'hui à travers le fait divers dramatique du passage à tabac d'un producteur de musique est significative du monde à l'envers où nous vivons. Les policiers sont parfois d'autant plus violents avec des gens inoffensifs qu'ils n'ont pas le droit de l'être avec les voyous, comme c'est le cas aux Usa qui que l'on sache est une démocratie libérale et pas un Etat populiste. Car si demain les policiers égratignent un peu brutalement un nervis des Black block nous verrons toutes les fausses consciences de ce pays, tous les Tartuffes à la petite semaine nous expliquer que nous allons au fascisme. Souvenons nous des Français en 1968 qui étaient soi disant solidaires  des étudiants et qui, un mois après mai 68, ont voté massivement pour le parti de l'Ordre représenté par l'UNR. Ce sont parfois les mêmes qui fulminent contre la police et qui demain iront allumer des bougies quand un nouvel attentat islamiste ensanglentera ce pays tout en déplorant qu'on ne les protège pas. Dans ce contexte de quasi guerre civile il sera en effet difficile à Macron de s'ériger en champion des libertés face à Marine Le Pen qui assume, elle, l'idée d'un Etat sécuritaire.

Stéphane Sejourné, le conseiller politique du Président de la République, a affirmé dans l’Express, à propos du complotisme, que 2022, sera un « combat politique entre l'obscurantisme et les lumières ». En sous-texte, il place Emmanuel Macron du côté des Lumières, mais a-t-il les moyens de tenir cette posture éclairée ?

Christophe Bouillaud : A ce stade, comme le montrent les articles assassins écrits par les correspondants de la presse étrangère d’orientation libérale de centre-gauche ou de centre-droit (Die Zeit, Financial Times, Le Temps, etc.) sur la dérive autoritaire d’Emmanuel Macron, l’opinion éclairée de ce qu’on appelait jadis le « monde libre » ou « l’ouest » a bien compris la nature profonde du personnage. Le temps de l’hypocrisie et des illusions du « Make the Planet Green Again » en fonction anti-Trump est fini. La volonté de contrôle des médias de masse et de son image était déjà patente dès le début de son aventure politique. Ce n’est pas totalement un hasard, si, comme on l’a vu samedi dernier, toute la presse écrite attachée au rôle de « quatrième pouvoir » de la presse, de gauche comme de droite, ait été dans la rue.  Maintenant, la messe est dite.

Du coup, comme il est de notoriété publique, mondiale, que notre Président prend quelques libertés avec les faits et la réalité de son action en termes de politiques publiques, il aura vraiment du mal à défendre les lumières contre l’obscurantisme. Ce genre de combat ne peut être mené que par des dirigeants extrêmement cohérents entre leurs paroles et leurs actes. Le « en même temps » consistant à dire une chose et en faire une autre en sous-main n’est pas une bonne base de départ pour une telle posture, car cela permet très facilement à l’adversaire de vous dénoncer. Il me parait évident qu’il y aurait déjà moins de complotisme dans l’air si le gouvernement ne mentait pas si souvent aux Français. L’affaire des masques n’est que le cas le plus évident de ce manquement à la vérité des faits de la part du pouvoir en place.

Par ailleurs,  cette dichotomie « obscurantisme »  contre « lumières » est une manière de ne pas débattre, de ne pas argumenter sur les enjeux.  Se draper à longueur de temps dans les « valeurs républicaines » risque de ne pas impressionner beaucoup l’électeur tenté de donner sa voix à la candidate du RN. Au contraire, au lieu d’accuser les adversaires d’êtres du côté de l’obscurantisme, il vaudrait mieux être le plus explicite et clair sur ce qu’on cherche vraiment à faire. Il est vrai que le pouvoir est plutôt mal parti de ce point de vue. Il ne sait même pas expliquer très clairement sa stratégie de déconfinement.

Paul-François Paoli : Le complotisme fait en effet des ravages actuellement. Le complotisme est la face ésotérique et délirante d'un populisme chaotique. On en voit l'illustration aberrante aux Usa où les partisans de Trump continuent de dire qu'ils n'ont pas perdu les éléctions. Que la médiasphère en France comme aux Usa soit largement dominée par le politiquement correct est un fait indiscutable, on le voit avec la campagne ignominieuse contre CNEWS menée par  des gens dont le cerveau est tout aussi binaire que sommaire, à l'instar d'un Benoit Hamon qui n'a toujours compris qu'en démocratie il n'existait pas de vérité officielle. Car si une vérité officielle existait, nous ne serions plus en démocratie. A cet égard il est regrettable que certains macronistes entament le refrain manichéen de la défense des Lumières contre l'obscurantisme. Mélanchon est un histrion laïcard rationaliste ce n'est pas un obscurantiste. Et Marine le Pen non plus n'est pas obscurantiste même si son discours est parfois sommaire. Les nouveaux obscurantistes seraient plutôt ceux qui nous expliquent par exemple qu'il existe un racisme d'Etat en France, à l'instar des amis indigénistes de Tarek Ramadan et de Geoffroy de Lagasnerie qui affirmait récemment qu'il fallait prohiber les mauvaises idées autrement dit celles qui ne sont pas les siennes.

Comment Emmanuel Macron a-t-il pu se laisser enfermer dans cette position qui lui fait perdre l’un de ses principaux arguments contre le RN, dont il a sciemment fait son principal opposant avant et après son élection ? 

Christophe Bouillaud : La première raison est qu’Emmanuel Macron a menti en 2017 aux Français sur la radicalité de son « projet ». Certes, son livre-programme s’appelait Révolution.  Mais une bonne part des électeurs n’a pas bien compris qu’Emmanuel Macron, venu de l’entourage du Président socialiste François Hollande, leur proposait en réalité une « révolution thatchérienne » avec 40 ans de retard sur l’original.  Surtout, les réels partisans dans l’électorat d’un tel virage néolibéral forment une minorité. Emmanuel Macron a été du coup très mal élu. Sa base sociale est donc très limitée dès 2017, et il ne l’emporte au second tour que par la force du rejet de Marine Le Pen. Il gagne les législatives dans la foulée, car les électeurs des oppositions sont démotivés par la défaite de leur candidat  à la présidentielle.  Il n’a pas voulu du tout tenir compte de cette circonstance, et il a décidé d’appliquer uniquement son programme de premier tour sans tenir compte de la réelle situation de l’opinion.

De cela, il découle la seconde raison : comme son programme ne reçoit qu’un soutien très limité dans le pays, cela déclenche des mobilisations fortes dans de nombreux secteurs de la population. Or, face à ces mobilisations, Emmanuel Macron a donné l’ordre d’utiliser le maximum de force policière possible pour les éteindre. La stratégie choisie est d’étouffer dans l’œuf tout début de mouvement social. Il a aussi choisi de ne presque jamais écouter ce que les représentants élus de chaque secteur professionnel ou associatif avaient à dire – avec quelques exceptions certes, comme le MEDEF, ou les représentants des chasseurs. Résultat : la répression de toutes les mobilisations, dont celle des Gilets jaunes à compter de l’automne 2018, repose surtout sur les forces de police.

Cet emploi massif de la force publique pour mâter le moindre mouvement d’humeur de la population amène certes la capacité à ne pas céder aux protestataires, permet de faire les réformes tant attendues par certains éditorialistes en passant en force, mais il oblige aussi à céder à toutes les demandes de la base policière puisque c’est elle qui se coltine le « sale boulot ». On se rappelle sans doute que Christophe Castaner a dû quitter son poste au ministère de l’Intérieur lorsqu’il a finalement émis quelques très timides réserves sur l’action des policiers. Son successeur, Gérard Darmanin, a bien retenu la leçon, et il a décidé d’offrir la tête des preneurs d’image (amateurs ou journalistes) aux syndicats de police les plus radicalisés. D’où le désormais « article 24 » de la loi sur la sécurité globale.

Pour dire les choses plus simplement, en voulant faire passer à grand coup de matraques et de gaz lacrymogènes ses réformes plutôt que de choisir la voie de la vraie concertation, de l’association de la base, réformes qu’Emmanuel Macron croit utiles au pays,  il a fini par apparaitre comme un dirigeant des plus autoritaire, de fait aussi autoritaire que le serait une Marine Le Pen devenue Présidente. Et même sans doute bien plus hypocrite qu’elle ne l’aurait été ou qu’elle le serait.

En effet, personne ne s’étonnera que les héritiers des traditions autoritaires présentes à l’extrême-droite, les admirateurs de Vladimir Poutine, ne se comportent pas comme des enfants de chœur une fois enfin arrivés aux affaires, c’est même souvent pour cela qu’une partie de l’électorat apprécie ces partis d’extrême-droite. Ils savent remettre de l’ordre. Par contre, Emmanuel Macron par son choix de l’autoritarisme, par son choix de s’appuyer sur la police plus que sur les militants de LREM, se met en porte-à-faux avec la tradition libérale du pays. Il n’est que de constater l’opprobre que ses réformes en matière de libertés publiques soulèvent auprès de mes collègues des facultés de droit. Rien ne montre malheureusement qu’Emmanuel Macron soit prêt à réviser du tout au tout sa méthode. Il lui faudrait admettre que le pays n’a pas trop envie de la potion qu’il lui fait avaler à toute force depuis 2017.

Paul-François Paoli : Emmanuel Macron est dépourvu de toute pensée véritablement politique aussi intelligent soit il. Il est arrivé au pouvoir par hasard et de manière aléatoire. "C'est la culture qui commande" disait de Gaulle. Or Macron n'est pas à proprement parler un homme cultivé s'il peut être très brillant et compétent. C'est un homme du sérail passé par l'Ena qui est doué d'indéniables qualités mais qui ne sait pas forcément lui même ce qu'il pense. Son "en même temps" est le cache sexe de cett vacuité. Et qu'un Comte Sponville, ex intellectuel communiste reconverti dans la morale et l'humanisme à la papa puisse le comparer à De Gaulle est très affligeant. Cela montre à quel point notre pays est déboussolé et la politique dévastée.

Dernier livre paru de Paul François Paoli: "Aux sources du Malaise identitaire français. Valeurs, identité, instinct de collaboration". Chez Artilleurs.  

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !