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Interview de fond

Emmanuel Macron en dit (enfin) plus mais pourra-t-il sortir de l'ambiguïté sans que ce soit à son détriment ?

S'il se veut le porte-étendard du renouveau politique français, Emmanuel Macron reste relativement flou ou ambigu sur certains sujets pourtant importants aux yeux des Français. Une posture plutôt habile d'un point de vue politicien, mais qu'il devra bien abandonner tôt ou tard pour entrer dans l'arène.

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité des recherches en science politique. Ingénieur de recherche, directeur de Communication, des Relations extérieures et institutionnelles de Sciences Po Bordeaux, il dirige une collection aux éditions Le Bord de l’Eau, « Territoires du politique ». Il a publié une dizaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à l’analyse localisée de la vie politique mais également à l’histoire politique sous la Vè République. Le dernier, à paraitre début octobre 2019, est un livre d’entretiens réalisés avec Philippe Madrelle qui fut président du département de la Gironde pendant 36 ans et parlementaire plus de 50 ans.

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Atlantico : Depuis plusieurs mois, Emmanuel Macron surfe sur l'image d'un homme politique incarnant le renouveau, trouvant un certain écho dans l'opinion publique au vu de sa popularité sondagière. Mais alors que certains Français projettent aujourd'hui leur propre vision du renouveau sur Emmanuel Macron, et ce, sans que ce dernier ne se soit réellement exprimé sur le fond, ne risque-t-il pas de perdre de son crédit au fur et à mesure qu'il lèvera le voile sur sa vision de la France et ses propositions phares ? 

Jean Petaux : La question du "renouveau" est presque aussi compliquée à traiter en science politique que celle du "changement". Le "renouveau" concerne-t-il la forme ? Le fond ? Est-il incarné par la jeunesse ou par le projet ? Est-ce que Marion Maréchal-Le Pen représente le renouveau ? Marion Maréchal-Le Pen est née le 10 décembre 1989. Au plan de l’état-civil elle est donc incontestablement plus jeune que sa tante Marine (qui pourrait être sa mère) de 21 ans son ainée. Comparée à Alain Juppé, en termes d’âge, Marion Maréchal Le Pen est une enfant (44 ans d’écart). La petite-fille de Jean-Marie Le Pen représente donc incontestablement un "renouvellement générationnel" quand on la compare avec la quasi-totalité du personnel politique français. Quand on examine ses idées, en revanche, non seulement il n’y aucune trace de renouveau mais tout son corpus idéologique et programmatique la range du côté de la frange la plus traditionnaliste de l’extrême-droite. Le renouveau ici est synonyme de retour en arrière.

Ce détour par Marion Maréchal-Le Pen permet de remettre en perspective l’image de renouveau que porterait Emmanuel Macron. Du point de vue de l’état-civil là encore, l’homme (né le 21 décembre 1977) est plus jeune que la majorité des personnalités politiques françaises qui occupent la scène médiatique aujourd’hui. Emmanuel Macron a 10 ans de moins que Benoit Hamon ; 15 ans de moins que Manuel Valls et Arnaud Montebourg ; 14 ans de moins que Bernard Cazeneuve ; 2 ans de moins que Cécile Dufflot et il est plus jeune de 2 mois que Najat Vallaud-Belkacem (4 octobre 1977). En comparaison avec des personnalités politiques de la droite ou de l’extrême-droite, Emmanuel Macron ne figure pas parmi les plus jeunes. On a vu que Marion Maréchal-Le Pen est de 12 ans sa cadette. Florian Philippot a 4 ans de moins que lui. Mais il est plus jeune de 8 ans que Benoit Apparu ou Bruno Le Maire et Laurent Wauquiez n’a que 2 ans de plus que l’ex-ministre de l’Economie.

Tout est donc question d’image… Emmanuel Macron avec son physique de "jeune premier" et de "gendre idéal", qui aura 40 ans à la fin de l’année 2017, "fait" jeune. C’est ce qui compte. Est-ce que ses idées et ses propositions sont aussi "jeunes" que lui ? Impossible à dire pour l’instant dans la mesure où le contenu de son programme n’est pas du tout connu et développé. Son activité ministérielle a montré (peu de temps…) qu’il s’intéresse aux nouvelles formes de l’économie (le numérique, l’ubérisation de la société, les mobilités, etc.), formes dans lesquelles les plus jeunes se reconnaissent et qu’ils appréhendent plus aisément (question de culture, d’apprentissage des codes, etc.). Est-ce suffisant pour signifier qu’il incarne le renouveau ? Assurément non !

Si Emmanuel Macron peut avoir un certain intérêt à maintenir le flou autour de ses positions sur certains sujets, jusqu'à quel point cela peut-il durer ? Dans un entretien à l'hebdomadaire Le 1 ce mercredi, il aborde des thèmes comme le rôle de l'État ou la place de la France dans le monde, mais sans aucune annonce significative. N'y a-t-il pas un moment où il devra se dévoiler davantage, quitte à prendre le risque de perdre une partie de son "électorat" ?

Le positionnement d’Emmanuel Macron et son profil l’obligent en quelque sorte à renchérir sur la nouveauté et le renouvellement des pratiques. Y gagnera-t-il en soutiens ? Rien n’est moins sûr. La société française dans sa grande majorité n’admet le changement (et la nouveauté) que lorsqu’il (ou elle) concerne le voisin. Plus Emmanuel Macron précisera son programme, plus il clivera et plus il perdra. Son "mentor" Henry Hermand devrait rappeler à son jeune ami cet aphorisme célèbre qu’affectionnait tout particulièrement celui qui fut aussi, en son temps, aux débuts de la IVème République, un jeune et très ambitieux ministre, plein de charme et séduction, François Mitterrand : "On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment". Son auteur, le Cardinal de Retz, l’un des leaders de la Fronde, grand ennemi de Mazarin, était bien placé pour formuler une telle affirmation. Hermand, soutien "historique" de Michel Rocard, n’a forcément jamais porté François Mitterrand en haute estime. Il pourrait quand même, citant le Cardinal de Retz, mettre en garde le "jeune Macron" sur ce danger qui le guette : comment sortir du "flou" sans y laisser des plumes ?

Emmanuel Macron est considéré par nombre de parlementaires socialistes comme une chance pour le PS. On pourrait presque dire une "dernière chance". Certains d’entre eux ont songé à faire jouer ce rôle de "sauveur" (ou de "sauveteur") à Manuel Valls. Les deux années passées à Matignon (il y en aura trois à la fin du quinquennat, sauf imprévu majeur) ont, à ce jour, littéralement "rincé" le second Premier ministre de François Hollande. Emmanuel Macron, c’est en particulier l’analyse d’un excellent député socialiste Gilles Savary (député de la Gironde), incarne seul désormais une "espérance" pour nombre d’électeurs ou de sympathisants qui pourraient revenir dans l’engagement politique pour lui et grâce à lui. Ce n’est pas un hasard si on retrouve parmi ceux-là des soutiens de Ségolène Royal il y a 10 ans. Celles et ceux qui "vibraient" aux accents de "Mère Ségolène", moitié "princesse des Cœurs" moitié "sœur Sourire", en communiant à un "Désir d’avenir" quasi-religieux (pour ne pas dire "sectaire") retrouvent en Emmanuel Macron des accents de transgression et une forme d’idéalisme propre sur lui et bien sous tous rapports.

Est-ce que cet électorat potentiel s’éloignera de lui quand il aura précisé ses intentions programmatiques ? La logique tendrait à répondre "oui" à cette question. Mais l’irrationalité des comportements politiques, le charisme de l’acteur et ses qualités de jeu sur scène peuvent, au contraire, renforcer l’adhésion au personnage. C’est ce qui s’est passé en 2007. Ségolène Royal a accumulé les approximations et les propositions toutes plus farfelues les unes que les autres (qu’on se souvienne de son discours sur les réunions du Conseil des ministres par exemple.), et, pour autant, ses supporters l’adulaient de plus en plus au fur et à mesure que la campagne avançait. Plus elle essuyait les critiques de son propre camp et plus se renforçait son image de "différente" voire de "victime de la trahison des siens". Emmanuel Macron, s’il va au bout de son entreprise et s’il est sévèrement battu, sera défendu par ses "fans" de la même manière : "il aura été "flingué" parce qu’il représentait le renouveau et la jeunesse"

Par ailleurs, alors que les Français rejettent massivement l'idée d'un nouveau duel François Hollande - Nicolas Sarkozy en 2017 à en croire plusieurs sondages, l'idée de renouveau s'est imposée dans la vie politique française en 2016, en tout cas selon les médias. Est-ce vraiment le cas dans l'opinion ? Tout miser sur la jeunesse ou sur une certaine virginité politique n'est-il pas voué à l'échec ?

Incontestablement le jeune âge n’est pas une garantie systématique de victoire. Tout au contraire. On peut tout à fait considérer qu’aux élections régionales de décembre 2015, en Provence-Alpes-Côte d’Azur, la jeunesse de Marion Maréchal-Le Pen a joué contre elle. Une partie des voix manquantes au second tour réside dans le comportement d’un électorat certes favorable aux idées frontistes mais qui a considéré que la jeune femme était trop novice et inexpérimentée pour diriger une des plus importantes régions françaises. Le rejet du "match retour" de 2012 (un nouveau duel Hollande-Sarkozy), estimé selon les différents sondages entre 75 et 85% des personnes interrogées ne signifie pas pour autant que le "jeunisme" est la réponse à ce refus. La meilleure preuve réside dans les intentions de vote à la primaire et à la présidentielle en faveur d’Alain Juppé, qui aura 71 ans et demi en mai 2017. Nul n’ignore l’âge d’Alain Juppé (à quelques années près peu importe) mais cette variable (n’en déplaise à Nicolas Sarkozy) n’est pas portée, pour l’heure, à son dépend. Au contraire… Les médias encouragent au renouvellement des acteurs politiques tout simplement parce que la nouveauté est censée "attirer le chaland". Mais si l’électorat était aussi friand de nouvelles têtes, il ferait caracoler au sommet des sondages les "quadras" ou "quasi-quadras" que nous avons déjà cités. Dans l’histoire politique du XXème siècle les "jeunes Turcs" du Parti Radical ont eu toutes les peines du monde à "éclore" sous l’ombre écrasante des deux Edouard (Herriot et Daladier) avant 1939 ; les "Quadras" du RPR et de l’UDF (Noir, Séguin, Léotard, Longuet, Madelin) ont explosé sur le mur en béton Chirac-Juppé en 1988-1989 et avant eux les "modernisateurs" de la SFIO (Defferre, Mauroy) dans les années 1960 ne sont parvenus à détrôner Guy Mollet qu’en sabordant la "vieille maison" socialiste au profit du PS fondé et dirigé par François Mitterrand au congrès d’Epinay en juin 1971.

Les jeunes ne gagnent pas toujours en politique. On peut même dire que, dans la plupart des cas, ils se cassent les dents sur l’échine des vieux briscards "blanchis sous le harnois" qui leur font vite payer leur audace et leur "Œdipe politique". Parfois (rarement) certains Brutus rencontrent le succès dans leur entreprise personnelle. Il leur faut alors veiller, tout occupé à célébrer leur victoire, à ce que celle-ci ne soit pas comparable à celle de Pyrrhus. Parfois aussi, dans un destin plus judéo-chrétien que romain, ceux qui ont vaincu par l’épée périssent par l’épée. Les cimetières politiques sont ainsi peuplés de jeunes loups qui ont oublié que la roche Tarpéienne est proche du Capitole. Et qu’après avoir tué son père en politique, ou son mentor, ou son Rabbi Loew (le créateur du Golem, dans la Prague du XVIème siècle), on tombe à son tour sous les coups redoublés de plus ingrat que soi… et de plus traitre aussi.

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