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Degré de risque

Eco-pacité à Pékin : mais qui sait réellement ce que nous réserve l’économie chinoise ?

Vendredi matin, au Congrès national du peuple à Pékin, le Premier ministre Li Keqiang s’est abstenu, dans son discours politique annuel, de fixer un objectif annuel de croissance économique, comme c’est la coutume depuis plusieurs décennies.

Mary-Françoise Renard

Mary-Françoise Renard

Mary-Françoise Renard est professeur à l’Université d’Auvergne (Faculté des Sciences Economiques et de Gestion) et est responsable de l’IDREC (Institut de Recherche sur l’Economie de la Chine) au CERDI

Voir la bio »Jean-Marc Siroën

Jean-Marc Siroën

Jean-Marc Siroën est économiste. Il enseigne actuellement à l’université Paris Dauphine et est professeur au sein du département Master Sciences des Organisations. Il est spécialiste d’économie internationale. Il participe également au programme de recherche Nopoor, financé par l'Union européenne, sur les politiques de lutte contre la pauvreté. 

 

Voir la bio »Emmanuel Lincot

Emmanuel Lincot

Professeur à l'Institut Catholique de Paris, spécialiste de l'histoire politique et culturelle de la Chine contemporaine

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Atlantico : Alors que l'économie chinoise a subi au premier trimestre sa première récession économique grave depuis 1992 (-6,8%), le Premier ministre Li Keqiang s’est abstenu, dans son discours politique annuel, de fixer un objectif annuel de croissance économique. Que révèle cet abandon de l’objectif de croissance ? Dans quelle situation est l’économie chinoise aujourd’hui pour que le gouvernement se refuse à se projeter ainsi ?

Emmanuel Lincot : la situation est très préoccupante. Le gouvernement met un frein à sa politique de désendettement pour soutenir une économie en souffrance et annonce un plan d'investissement d'un montant de 481 milliards d'euros. Comparativement, l’Union Européenne fait beaucoup mieux. Qu’est-ce à dire ? La crise de 2020 n’est pas celle de 2008 au sens où c’est le maillage des PME du pays qui a été atteint au cœur. Et puis, il y a dix ans, à tort certes, mais la Chine et son régime ne suscitaient pas autant de suspicions. Le plus grave c’est qu’à la faveur de cette pandémie, nombre d’industriels japonais mais aussi européens et américains vont se retirer du marché chinois. Enfin, un très grand nombre d’étudiants vont arriver sur le marché du travail sans espoir de décrocher le premier emploi. Le risque, c’est une explosion sociale. Il ne vous a pas échappé que le régime s’est naturellement auto-congratulé de la gestion de la crise tout en fixant à son agenda la question d’une proposition de loi sur la « sécurité nationale » et la question de Hong Kong. Pas d’objectif de croissance mais la menace de recourir à la force en cas de troubles. Et ce qui vaut pour Hong Kong vaut naturellement pour l’ensemble du pays.

Mary-Françoise Renard : Il est tout à fait exceptionnel que le gouvernement n'annonce pas un objectif de croissance. Ceci s'explique par la grande incertitude qui caractérise non seulement l'économie chinoise mais aussi l'économie mondiale. La reprise est réelle en Chine du point de vue de la production mais elle est encore perturbée par les ruptures d'approvisionnement concernant les produits importés; quant à la consommation elle ne redémarre que lentement alors que c'est un moteur de la croissance.

Mais c'est plutôt une bonne nouvelle parce qu'une annonce d'un taux de croissance aurait surtout reflété l'effort que le gouvernement était prêt à faire en matière de relance. Cela signifie que le gouvernement renonce à avoir en 2020 un doublement du taux de croissance par rapport à 2010.

Selon le premier ministre chinois, la grande incertitude concernant la pandémie de Covid-19 et l'environnement commercial mondial empêchent toute projection économique. Quelles sont les grandes incertitudes spécifiques à l’économie chinoise ? Parmi ces incertitudes, lesquelles sont structurelles et lesquelles sont propres à la situation économique actuelle du pays ?

Emmanuel Lincot : l’avenir nous dira si le Covid 19 a décillé les yeux de nos propres dirigeants sur la confiance aveugle qu’ils nourrissaient à l’égard du gouvernement chinois. Mensonges et tromperie de Pékin ont en tout cas brisé pour longtemps la confiance entre la Chine et l’Occident. Or, cette confiance ainsi que la coopération technologique occidentale, la Chine en avait encore besoin pour ses projets numériques et pour autonomiser son savoir-faire dans le domaine de la high tech. C’est pour elle une catastrophe. Pour nous, l’espoir d’un salut. Celui du ressaisissement de nos Etats, d’un retour à une souveraineté stratégique. Pour la France, c’est un retour aux fondamentaux gaulliens. Nous avons donc 50 années à rattraper. Et notre histoire enfin commence !

Mary-Françoise Renard : Les problèmes structurels de l'économie chinoise, notamment l'endettement, les difficultés d'accès au financement bancaire pour les entreprises privées, la faiblesse de la protection sociale...pénalisent la reprise parce les ménages ont tendance à continuer à épargner pour se protéger, plutôt que de consommer, même si la consommation commence un peu à reprendre. La dette limite la marge de manœuvre du gouvernement qui ne veut pas risquer de mettre en péril le système financier. Le plan de relance est donc relativement ciblé.

A cela s'ajoute aujourd'hui l'effondrement de la demande mondiale qui a mis à l'arrêt un certain nombre d'entreprises.

Quels seront les impacts de la récession économique de la Chine sur les autres économies, notamment sur les pays européens et les Etats-Unis, en termes de croissance, d’emploi etc. ?

Jean-Marc Siroën : Ce n’est pas le ralentissement, voire la récession chinoise qui pèsera sur la croissance et les emplois des autres pays, mais bien une crise mondiale qui touche aussi la Chine.

Le ralentissement de la deuxième puissance économique aura nécessairement des effets importants sur les autres pays. Depuis les années 1990, la croissance mondiale avait été largement alignée sur la croissance chinoise, grande consommatrice de produits industriels occidentaux, de matières premières et de biens intermédiaires. Tout le monde en a profité : les pays en développement grâce au prix des matières premières poussé à la hausse par la demande chinoise mais aussi les pays occidentaux qui ont exporté davantage vers la Chine et les pays émergents. Le retournement aura les effets inverses.

Toutefois, la Chine n’est qu’un chaînon du système mondial qui rend les économies nationales fortement dépendantes les unes des autres. Ainsi la crise actuelle aura un effet retour plus négatif encore pour les pays et les secteurs les plus dépendants des exportations. L’Allemagne est ainsi un peu plus exposée que la France. Lors de la crise de 2008, ces effets en chaîne avaient été atténués par une certaine coopération entre les pays, notamment dans le cadre du G-20. On ne retrouve pas cet esprit « multilatéral » aujourd’hui et ce ne sont ni Donald Trump, ni Xi Jinping (quoique la tentation pourrait exister….) qui vont se presser de le faire revivre.

Des économistes interrogés par Bloomberg prévoient que l'économie chinoise n'augmentera que de 1,8 % cette année, sa pire performance depuis les années 1970. Une prévision est-elle possible quant à l’activité économique à venir de la Chine ? Le pays renouera-t-il avec la croissance grâce à la relance de l’emploi et au creusement du déficit public de 8%, comme le prévoit le Premier ministre ?

Emmanuel Lincot : les experts occidentaux en matière d’économie s’appuient généralement sur des statistiques gouvernementales. Or, dites-vous bien que dans une dictature comme la Chine, tous les chiffres communiqués sont truqués. Donc, il faut sonder l’état de l’économie chinoise en tenant compte d’autres critères : la consommation d’électricité est-elle en train de diminuer ? Les importations chinoises de pétrole se maintiennent-elles ? La part des investissements chinois aux Etats-Unis est en chute libre depuis deux ans et la tendance s’accélère. Idem en Europe. Ces données sont fiables en tout cas et montrent à la fois une véritable décélération globale de l’économie chinoise et un repli stratégique. C’est la confirmation historique d’un changement de paradigme : la Chine va se refermer d’abord sur sa périphérie proche puis sur elle-même. Deng Xiaoping, le père des réformes, est mort une deuxième fois ce 21 mai. Car la période d’ouverture économique de la Chine est désormais derrière nous.

Mary-Françoise Renard : Les prévisions sont actuellement difficiles, la croissance pourrait se situer autour de 2% pour l'ensemble de l'année. Le déficit public annoncé est de 3,6% du PIB. L'effort va porter sur les investissements en infrastructures et sur la protection de l'emploi et la création de 9 millions d'emplois, principal objectif annoncé par le premier ministre. La Chine va continuer à investir dans le développement des services et des industries de haute technologie mais la lutte contre la pauvreté va demeurer un objectif à la fois prioritaire et très difficile à réaliser. Il a donc un très grand écart d'une part entre des industries traditionnellement très utilisatrices de main d’œuvre, aujourd'hui en difficulté et de nouvelles industries qui restent performantes, et d'autre part entre une population urbaine, éduquée et une population rurale dont le niveau de vie reste assez faible.

Jean-Marc Siroën : Les prévisions sont impossibles. On sait que le ralentissement sera très important et sans doute inédit, mais de là à le chiffrer dans la durée….

La reprise chinoise est liée à celle de l’économie mondiale et… réciproquement. Si chacun compte sur l’autre, tout le monde s’enlisera. Tous les pays, dont la Chine qui doit injecter 500 milliards de dollars, vont s’engager dans des politiques de relance massive. Reste à voir si elles seront bien ciblées car la crise actuelle n’est pas une crise « keynésienne » traditionnelle due à une insuffisance de la demande. C’est aussi une crise de l’offre qui, restée « confinée » plusieurs mois devra être relancée au plus vite pour être en mesure de répondre à la demande. Sans doute celle-ci devra être stimulée mais à condition d’être bien ciblée sur les secteurs en capacité d’y répondre. Elle devra aussi être bien calibrée : ni trop pour ne pas risquer des tensions inflationnistes ni pas assez pour ne pas prolonger la récession.

La Chine a néanmoins sa spécificité. Lors de la crise de 2008, la Chine avait perdu en 8 mois la moitié de ses exportations, beaucoup plus que la moyenne mondiale. Les répercussions sur le PIB et l’emploi avaient néanmoins été limitées puisque les produits concernés contenaient bien plus de composants importés que de travail chinois. C’est moins vrai aujourd’hui puisque la Chine produit elle-même davantage de composants.

Contrairement aux pays européens qui ont « confiné » sur une plus grande ampleur, la reprise de la production pourrait être plus rapide en Chine même si certains biens intermédiaires importés pourraient manquer. Plus peut-être qu’en Europe, c’est donc la relance de la demande qui pourrait être plus difficile à mettre en œuvre. D’une part, ses exportations dépendent d’une demande étrangère extraordinairement faible, d’autre part la Chine est le recordman mondial de l’épargne. Du fait de l’insuffisante couverture sociale, l’épargne de précaution sera d’autant plus forte que les incertitudes le seront aussi ce qui pèsera sur la consommation.

La Chine semble privilégier une relance par l’investissement dans les infrastructures qui est en droite ligne avec son héritage socialiste (version stalinienne). Elle s’exposera néanmoins au risque de surinvestir sans pour autant traiter un malaise social rampant et que la crise pourrait ranimer.

Finalement, contrairement à 2008, la Chine n’aurait-elle pas davantage besoin d’une relance dans les pays occidentaux que l’inverse… ?

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