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"Bienvenue à Gattaca"

Des chercheurs s’intéressent au lien entre gènes et revenus… : est-ce vraiment une bonne idée ?

Des scientifiques mènent des recherches sur un possible lien entre la génétique et le niveau de revenus. Ces études sont-elles souhaitables?

Bernard Benhamou

Bernard Benhamou

Bernard Benhamou est secrétaire général de l’Institut de la Souveraineté Numérique (ISN). Il est aussi enseignant sur la gouvernance de l’Internet à l’Université Paris I-Panthéon Sorbonne. Il a exercé les fonctions de délégué interministériel aux usages de l’Internet auprès du ministère de la Recherche et du ministère de l’Économie numérique (2007-2013). Il y a fondé le portail Proxima Mobile, premier portail européen de services mobiles pour les citoyens. Il a coordonné la première conférence ministérielle européenne sur l’Internet des objets lors de la Présidence Française de l’Union européenne de 2008. Il a été le conseiller de la Délégation Française au Sommet des Nations unies sur la Société de l’Information (2003-2006). Il a aussi créé les premières conférences sur l’impact des technologies sur les administrations à l’Ena en 1998. Enfin, il a été le concepteur de « Passeport pour le Cybermonde », la première exposition entièrement en réseau créée à la Cité des Sciences et de l’Industrie en 1997.

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Atlantico.fr :  Selon un article de Wired, des scientifiques essayent de montrer le lien possible entre génétique et niveau de revenus. Mais ce genre d'études, comme celle menée sur plusieurs centaines de milliers de personnes au Royaume-Uni, sont-elles vraiment souhaitables ?

Bernard Benhamou : Heureusement nous n’en sommes encore qu’au stade embryonnaire de ces recherches. Ce que souligne l'article de Wired c'est que l'on parle ici de corrélation et non de causalité entre un groupe de gènes et le niveau de revenu. De plus, ce type de recherche en « sociologie génétique » correspond davantage à un projet plus politique qu’à une démonstration scientifique. Ainsi, l'agenda caché derrière le discours du "si nous ne le faisons pas, d'autres le feront" est transparent. En effet, il s’agit ici d’affirmer la prédisposition génétique à l’efficacité et à l’intelligence. Cela alors que les connaissances des interactions entre le génome et le fonctionnement cérébral n’en sont qu’à leurs premiers stades…

Plus proche de nous on pourrait citer la loi HR1313 que l’administration Trump a souhaité mettre en place et qui aurait obligé les employés américains à subir des tests génétiques en entreprise à des fins de prévention des maladies. Les employés qui auraient refusé de se plier à ces tests génétiques auprès de leurs entreprises auraient été contraints de payer annuellement une pénalité de 4000 à 5 000 dollars…

Nous sommes sur des champs éthiquement et moralement dangereux. L'un des problèmes qui se pose est qu'aujourd'hui certains scientifiques pensent qu'à travers la lecture du génome on va être en mesure de pouvoir maîtriser ce qu'est la réalité de l'expression du génome alors que rien n'est moins certain. Les auteurs britanniques de ces travaux ont même échoué à établir un lien précis avec des gènes aussi « simples » que ceux qui sont censés être à l’origine de la taille d’une personne. Aujourd'hui on a des scientifiques qui se perçoivent comme des informaticiens et qui pensent qu’il y a un disque dur avec des informations stockées que l'on peut lire. Mais ce qu’en disent les généticiens c'est que de très nombreux facteurs peuvent modifier l’expression du génome. Les gênes s'expriment de manière variable parfois en raison du repliement spatial de la molécule d'ADN ou encore en raison d’autres facteurs environnementaux, sans que l'on sache vraiment pourquoi…

Ces expérimentations de "socio-génétique" comme les désignent leurs auteurs pourraient tout aussi bien être rebaptisées "ingénierie sociale basée sur le génome". Ainsi, en plus de souhaiter que l’organisation de nos sociétés soit plus « rationnelle » elles touchent à des ressorts idéologiques ainsi qu’à des réflexes identitaires. Pourquoi avons-nous souhaité en France et en Europe encadrer la circulation des données personnelles dites sensibles (médicales, sexuelles ou encore politiques…) ? Parce que nous savons que ces informations décrivent une part inaliénable de nous-même et qu’elles constituent une part essentielle de notre individualité. C’est encore plus vrai lorsque ces données décrivent notre patrimoine génétique. Ainsi lorsque l’on entend Gaspard Koenig faire l'apologie de la vente des données personnelles (au prétexte de « rééquilibrer » le rapport des forces avec les GAFA…) on rentre dans une dérive qui consiste à considérer que chaque partie de nous-même devient un objet marchand.

Mais ces recherches se font aussi au nom du pragmatisme et de l'avancée de la recherche notamment dans le domaine médical non ?

Au nom du pragmatisme qui consiste à dire "cela peut être utile" on peut ouvrir la porte à d’autres formes de dérives. Faut-il rappeler, que ce type d’idées scientistes a été à l'origine des pires dérives de l'humanité lors du siècle précédent ? Que certains aient envie de le faire, comme avec la loi HR1313 (heureusement bloquée désormais par la chambre des représentants à majorité Démocrate) c'est évident. Et d’autres y reviendront sous prétexte de pouvoir prévenir la survenue de cancers ou d’éviter des handicaps sociaux ou culturels. Mais ce n'est que le côté pile de la médaille. Le côté face pourrait correspondre à de nouvelles formes de discriminations liées au génome. On voit déjà qu'aux États-Unis où des tests génétiques simples ne valent plus que quelques dizaines de dollars une des choses les plus fréquemment demandées est la localisation géographique des gênes, afin de savoir si vos ancêtres étaient originaires d'Afrique, d'Asie ou d'ailleurs…

On ouvre ici la boîte de Pandore d’une assignation génétique à résidence sociale et culturelle avec une résonance dans les couches les plus profondes de la psyché collective avec des conséquences qui pourraient être dévastatrices. Car derrière ces recherches il s'agit bien dans un premier temps de développer des activités commerciales mais il s’agit aussi à terme d’établir un projet politique pour créer une société à la « GATTACA » avec de nouvelles castes d’intouchables qui seraient jugés génétiquement déficients. Aujourd'hui on voit que ces recherches tâtonnent encore et c’est heureux. Cependant, la montée en puissance des capacités de traitement des ordinateurs associée à la chute du prix des tests génétiques permettent aujourd’hui à ces apprentis sorciers de la génomique d’analyser de grandes quantités de données et de tester un très grand nombre d’hypothèses sur les corrélations entre les gènes et les pathologies mais aussi entre les gènes et le comportement des personnes et cela à une échelle infiniment plus large que par le passé. Il nous faut désormais prendre garde aux arrière-pensées politiques des promoteurs de ces expérimentations surtout en cette période de résurgence identitaire.

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