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Covid-19 : 10 mesures concrètes (et n’ayant rien à voir avec des restrictions supplémentaires de liberté) qui pourraient nous permettre de lutter efficacement contre l’épidémie
©FRANCOIS NASCIMBENI / AFP

Alternatives dans la lutte contre la pandémie

Covid-19 : 10 mesures concrètes (et n’ayant rien à voir avec des restrictions supplémentaires de liberté) qui pourraient nous permettre de lutter efficacement contre l’épidémie

Alors qu'Emmanuel Macron vient d'annoncer de nouvelles mesures pour freiner l'épidémie comme la fermeture des écoles, des solutions efficaces existent pour lutter contre le virus et limiter les contaminations.

Laurent Chalard

Laurent Chalard

Laurent Chalard est géographe-consultant, membre du think tank European Centre for International Affairs.

Voir la bio »Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent est ancien dirigeant de Elf Aquitaine et Gaz de France, et spécialiste des questions d'énergie.

Ingénieur à l'Institut polytechnique de Grenoble, puis directeur de cabinet du ministre de l'Industrie Pierre Dreyfus (1981-1982), il devient successivement PDG de Rhône-Poulenc (1982-1986), de Elf Aquitaine (1989-1993), de Gaz de France (1993-1996), puis de la SNCF avant de se reconvertir en consultant international spécialisé dans les questions d'énergie (1997-2003).

Dernière publication : Il ne faut pas se tromper, aux Editions Elytel.

Son nom est apparu dans l'affaire Elf en 2003. Il est l'auteur de La bataille de l'industrie aux éditions Jacques-Marie Laffont.

En 2017, il a publié Carnets de route d'un africain.

 

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Jérôme Marty

Président de l'Union française pour une médecine libre, Jérôme Marty, est médecin généraliste et gériatre à Fronton, près de Toulouse.

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Christophe Daunique

Christophe Daunique est consultant en management, spécialisé dans le secteur public. Il publie régulièrement des articles sur son blog personnel (https://christophe-daunique.medium.com/).

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JEROME MARTY :

Le problème actuellement c’est la hauteur du taux d’incidence et des réanimations. Le taux d’incidence moyen est supérieur à 300, il est déjà haut, et certains départements sont en train de monter de plus en plus. Donc la première étape c’est de brîser la chaine de transmission et briser la courbe et la ramener à 5.000 cas par jour pour ensuite pouvoir agir. Donc ça veut dire confinement, au moins dans les régions où cela circule fort. Un confinement suffisamment long et accompagné de fermetures d’écoles et d’une obligation de télétravail pour au moins six semaines. Il faut mettre ce temps à profit pour plusieurs choses. D’abord, la vaccination et commencer à aussi vacciner les personnes aux fortes intéractions sociales (caissières, professeurs) et mettre en œuvre tout ce qui n’a pas été fait jusqu’à présent car la vaccination ne nous sortira pas seule de cette situation dans une optique Zéro Covid. Le virus pourrait repartir, même avec la vaccination. Donc il faut arrêter avec la stratégie d’adaptation.

  1. Rappeler que le virus fonctionne par aérosol. Ils sont restés sur l’idée que cela passe par les mains mais c’est faux. 
  2. Mettre en place une politique de test efficace qui n’oublie pas le tracer et le fait d'isoler. Jusqu’à présent on n’a pas fait tester, tracer, isoler. On a juste testé, ce qui ne sert à rien. On dépense de l’argent pour rien.
  1. Pour le dépistage, il faut mettre en place une vraie stratégie de tests salivaires. Avec du pooling, notamment dans les entreprises, les établissements scolaires et les cliniques et hôpitaux. Il faut tester une ou deux fois par semaine tout le monde afin d’écarter très tôt les cas positifs.
  2. Développer les autotests. On nous dit qu’ils ne seront disponibles qu’en pharmacie. Mais les autotests c’est comme les préservatifs, il faut les trouver partout. Les gens s’autotestent et cela permet une protection non pas individuelle mais collective. Ils ne sont pas les plus sensibles mais comme on les répète régulièrement, cela permet de combler ces failles rapidement. Il faut de l’autotest à un euro qui soit démocratisé. Cela doit devenir un geste facile, automatisé.
  3. Pour le volet tracer, il faut mettre en place du retro-tracing. Chaque fois que quelqu’un est contaminé on va chercher qui l’a contaminé, pour identifier les super-contaminateurs. L’important c’est de savoir qui l’a contaminé et où car 10 % des malades contaminent les autres. On va tenir compte des statistiques et aller chercher là où le virus circule beaucoup. Les plus gros scores réalisés pour le tracing, c’est 1,6. On ne trouve que 1,6 personne à chaque cas positif, c’est ridicule. Surtout que c’est du forward tracing.  
  4. Il faut évidemment engager au moins 50.000 personnes pour tracer les cas positifs.
  5. Il faut des vrais lieux d’isolement, surveillés, où l’on écarte les malades.
  1. Il faut développer de manière nationale et régulière la mesure des eaux usées. Pas à l’échelle d’une ville mais partout, aux sorties des hôpitaux, cliniques, écoles, entreprises… Et chaque fois que le niveau monte mettre le paquet sur ce lieu avant que le virus se développe. Ce sont des choses un peu coûteuses mais qui auront un grand effet vertueux dans les mois qui suivent.
  2. Il faut bloquer les frontières lorsque des nouveaux variants apparaissent. Le variant qui est apparu en Amérique du Sud, il faut y être très attentif.
  1. Mettre en œuvre une vraie politique de l’air intérieur.

      A -Dénombrer les endroits qui sont les plus mal aérés et où il y a du monde. Dans les établissements recevant du public et les groupes privés, il faut travailler sur les évacuations d’air.

     B - Avoir une vraie politique de santé publique qui va diffuser sur tous les médias expliquant qu’il faut aérer de manière abondante dès l’instant qu’il y a plus de trois personnes dans une pièce. Donc il faut aérer et expliquer pourquoi.

     C - Equiper toutes les écoles ou les entreprises avec des bureaux communs de détecteurs de CO2.

  1. Rationnaliser le port du masque

     A - On peut encourager le port d’un masque FFP2 dans les zones où le virus circule beaucoup et celles où l’on est les uns contre les autres. C’est notamment le cas des transports en commun ou les couloirs de facs.

     B – Il faut permettre aux gens de laisser tomber les masques en extérieur quand le virus circule moins. Faire porter le masque sur la plage, ça n’a pas de sens. Le faire porter partout dans la ville pouvait se comprendre au début parce que les gens étaient confus mais on sait désormais que le virus se diffuse en intérieur.

LOIK LE FLOCH-PRIGENT : 

Les mesures concrètes ont besoin d’être proposées et soutenues par les responsables , elles font l’objet la plupart du temps d’ignorance et souvent de mépris alors qu’elles présentent toutes des éléments positifs pour accompagner les campagnes de vaccination, de tests, de traçage et d’isolement

       7. Les oxymètres qui mesurent de façon instantanée la saturation en oxygène du sang avec un petit appareil à piles qui se met au bout du doigt permettent de déceler un début de problèmes respiratoires alors que le patient ne ressent encore aucun symptome. Pour les sujets à risques ces matériels bon marché (autour de 30 euro) devraient être généralisés car c’est une méthode de prévention remarquable. Il est conseillé de réaliser deux tests par jour en vérifiant que le chiffre affiché est à 98%, s’il baisse il faut effectuer rapidement des tests PCR et un traitement préalable permettra de ne pas voir se développer une forme grave. Ceci est largement sous utilisé.

      8. La décontamination des masques FFP2 est un problème plus complexe car les techniques utilisées, UV, autoclave ou chaleur sèche n’ont pas une fiabilité absolue et peuvent donc déclencher des controverses. Mais dans les établissements grands consommateurs de masques on voit bien l’intérêt de posséder ce matériel de pointe à usage collectif. Sans rentrer dans un long processus d’homologation, les pouvoirs publics pourraient diligenter quelques expérimentations pour conseiller aux établissements d’acheter tel ou tel matériel avec un protocole d’utilisation strict. La réalité c’est que les agents des services publics utilisent trop longtemps leurs masques et qu’un remplacement n’est pas toujours possible. Si l’établissement est un hôpital on constate alors le port de petits masques pour le personnel non soignant qui explique sans doute beaucoup les contaminations trop importantes dans ces lieux destinés à soigner et non à attraper le virus. Un échange entre les utilisateurs de décontamineurs devrait suffire à suggérer un matériel performant et pour un cout minime devrait permettre à tous les établissements de décontaminer en cas de besoin pour que chacun puisse disposer tout au long de sa journée de travail d’un masque FFP2.

     9. La nécessité, pour combattre le virus et ses variants, d’un partage des données à travers le monde en temps réel. Communiquer sur le séquençage des génomes a permis dès Janvier 2020 à tous les chercheurs de se pencher sur le nouveau coronavirus et de travailler sur les tests et les vaccins éventuels. Une plateforme dont les Britanniques ont été les promoteurs a permis de centraliser de l’ordre de 10 000 génomes par semaine et de surveiller jour après jour les modifications du virus. C’est ce séquençage qui va conduire  à comprendre la transmission, à prévoir la gravité et l’efficacité des traitements. Cet outil, mal connu, est indispensable pour traquer le virus et ses variants, ses spécialistes appellent son étude la phylodynamique. Beaucoup de chercheurs français sont en liaison avec leurs homologues occidentaux mais leur action est peu connue, ils n’ont guère le temps d’aller exposer leurs travaux sur les plateaux télé. Ce sont cependant eux qui vont être mis à contribution dans les années qui viennent pour mieux prévoir les pandémies futures et orchestrer une politique de prévention qui aurait pu sans doute éviter la troisième vague. Ils doivent être, en tous les cas, utilisés  pour éviter la quatrième  

LAURENT CHALARD :

     10. Ce n’est qu’une hypothèse mais il pourrait être pertinent de s’interroger sur l’état de santé des poumons des Français selon les territoires. Certains ont des poumons en moins bonne santé en raison de la pollution atmosphérique ou des métiers exercés, comme les mineurs ou ceux qui travaillent dans les usines, en contact avec des produits chimiques. Il serait intéressant de voir si dans ces territoires il y a un taux de mortalité plus important du Covid, et d’agir en conséquence. Je ne sais pas si de telles études ont déjà été faites.  Cela peut aussi intégrer la question du pourcentage de fumeurs.

CHRISTOPHE DAUNIQUE :

Un investissement de 3 milliards pour une stratégie Zéro-Covid définitive serait-il envisageable en sortie de troisième vague ? Quels seraient les postes de dépense et initiatives spécifiques à envisager ?

Rien n’empêche les autorités d’investir 3 milliards pour mettre en place une stratégie Zéro Covid définitive en sortie de troisième vague. L’argent nécessaire peut être obtenu simplement en creusant le déficit budgétaire, et en empruntant l’argent nécessaire sur les marchés. Juridiquement, on pourrait imaginer une loi de finances rectificative pour autoriser les dépenses correspondantes et je suis d’ailleurs prêt à parier qu’il doit y en avoir une en préparation.

Cet investissement devrait servir à s’attaquer à la cause racine de la pandémie à savoir les contaminations, autrement dit les transmissions du virus entre les personnes. Pour y parvenir plusieurs mesures sont envisageables :

  • Une campagne massive de communication sur les modalités de transmission du virus, et en particulier le rôle des aérosols respiratoires qui sont des très petites gouttelettes de moins de 10 microns de diamètre, susceptibles de transporter des particules virales, et qui sont, comme leur nom l’indique, émises lorsque nous respirons ou parlons. Cette campagne devrait également insister en conséquence sur l’importance de la ventilation dans un lieu clos pour renouveler l’air et donc diminuer la concentration en aérosols. Cela permettrait enfin à la population de comprendre pourquoi la distance seule n’est pas suffisante pour être protégé dans un local clos et pourquoi même à l’extérieur, une certaine prudence devrait être observée pour ne pas être directement en contact avec une personne en dehors de son foyer. Une telle campagne serait d’ailleurs infiniment plus efficace pour agir sur les comportement que le clip indigent produit par un célèbre duo de youtubeurs.
  • Un investissement en masques plus protecteurs de type FFP2 qui filtrent l’air inspiré, contrairement aux masques chirurgicaux, et qui pourrait être fourni aux personnes en situation plus risquée à savoir celles qui sont amenées à côtoyer du public durant leur temps de travail comme les enseignants ou les caissiers ;
  • Une action directe pour sécuriser tous les locaux clos, accueillant du public (écoles, bureaux, commerces, lieux culturels, et même cantines et restaurants), en travaillant sur l’aération et la purification de l’air à plusieurs niveaux :
    • Déploiement systématique de capteurs de CO2 comme instrument de mesure pour vérifier que le renouvellement de l’air est suffisamment important (plus le taux de CO2 est élevé, moins l’air est renouvelé) ;
    • Ventilation mécanique pour renouveler l’air en ouvrant le plus possible les fenêtres ;
    • Purification de l’air via le déploiement de purificateurs avec filtre HEPA ;
    • Refonte complète des circuits de ventilation dans les bâtiments, option la plus chère mais également la plus radicale, et qui pourrait d’ailleurs utilement être couplée à une réflexion sur la consommation énergétique.

Un collectif de scientifiques, appelé Du Côté de la Science, propose ce type de mesures depuis plusieurs mois, notamment dans les écoles, malheureusement sans avoir rencontré un écho positif de la part des autorités jusqu’à présent. Comme les écoles ferment pendant quatre semaines, cette durée pourrait être mise à profit pour mettre en œuvre ces mesures d’autant plus que l’investissement correspondant rentre parfaitement dans l’enveloppe des 3 milliards. Des estimations ont été faites de l’ordre du demi-milliard pour l’ensemble des écoles en France.

Un effort pourrait également être mené dans les transports en commun mais la marge de progrès est plus faible car l’air des transports est par construction beaucoup plus renouvelé, contrairement à ce que les gens peuvent imaginer.

  • Dernière mesure, le transfert de certaines activités en extérieur, comme les cours, en profitant du beau temps qui devrait arriver. Il est d’ailleurs frappant de voir ces anciennes photos datant des années 1920 qui montrent des élèves étudiant en extérieur !

En agissant de la sorte, les autorités devraient normalement parvenir à  diminuer considérablement les contaminations entre les personnes dans des lieux publics. On peut espérer que cela soit suffisant tout en étant conscient qu’il restera une part incompressible de rencontres dans des lieux privés qui ne pourront être empêchées sauf à imposer un confinement dur interdisant à la population de sortir.

C’est d’ailleurs pour cette raison que le reste de l’investissement devrait être consacré à l’amélioration significative de notre dispositif tester / tracer / isoler, qui n’est pas du tout au niveau aujourd’hui, pour s’assurer que les contaminations résiduelles soient maitrisées. Concrètement il s’agirait d’investir pour :

  • Tester beaucoup plus massivement, par exemple avec des campagnes massives et fréquentes de tests salivaires dans les écoles voire les entreprises ;
  • Tracer mieux en utilisant à la fois des moyens humains et technologiques pour repérer davantage de cas contacts et enfin parvenir à mettre en œuvre le traçage rétrospectif à la japonaise qui permet de remonter jusqu’à la source de la contamination. L’ordre de grandeur à garder en tête est que la France identifie en moyenne 1,4 cas contact par malade contre 17 à Taïwan.
  • Isoler réellement les personnes malades et les cas contacts en leur facilitant la vie ce qui signifie concrètement les indemniser pour ne pas avoir de pertes de revenus, organiser la logistique pour qu’elles puissent bénéficier de ce dont elles ont besoin (soins médicaux, nourriture, garde des enfants) sans sortir de chez elles, voire payer des logements ad hoc de type hôtel de quarantaine si les logements ne sont pas assez spacieux.

Dernier point, cet investissement massif serait largement rentable et bien plus efficace car il agit sur les causes racines de la pandémie au lieu de traiter les conséquences. Bercy a chiffré le coût d’un mois de confinement à 11 milliards d’euros par mois en aides versées. Avec le confinement du mois de novembre et du mois d’avril, cela fait un coût cumulé de 22 milliards alors que 3 milliards auraient probablement été suffisants pour maitriser l’épidémie soit un rapport de 1 à 7 !

Comment augmenter les effectifs de traçage pour atteindre les 50000 nécessaires ?

Cet objectif de 50 000 effectifs a été notamment évoquée dans une tribune de Libération et par le collectif RogueESR. Concrètement il s’agirait de 50 000 épidémiologues de terrain, réparties par groupe de 5, et affectés à des territoires en fonction des poussées épidémiques. Ils interviendraient principalement pour mettre en œuvre le dispositif tester / tracer / isoler à un niveau local :

  • Réaliser les tests sur le terrain ;
  • Retracer les cas contacts via interrogation auprès des malades ;
  • Proposer des méthodes d’isolement aux malades et cas contacts.

De plus ils assureraient également un rôle de prévention sur le terrain et seraient bien entendu soumis au secret médical.

La question se pose donc de savoir où les recruter. Plusieurs possibilités sont envisageables :

  • Une première idée pourrait être de s’appuyer sur les équipes actuelles en CPAM qui sont en charge du contact tracing et de les renforcer mais cela reste peu réaliste car la branche maladie n’a pas les ressources nécessaires pour doter intégralement ces 50 000 épidémiologues. Ses effectifs actuels tournent autour de 75 000 agents et leur charge de travail reste très importante.
  • Une deuxième option consisterait à redéployer des agents publics, a priori plutôt dans la fonction publique étatique voire dans la territoriale. Toutefois, cela impliquerait d’identifier les secteurs ministériels où l’activité le permet car elle aurait diminué à cause de la crise sanitaire mais aucun secteur ne me vient spontanément à l’esprit.
  • La troisième option, qui me semble la plus raisonnable, est de recruter le personnel pour l’occasion en s’appuyant par exemple sur les salariés des secteurs ayant fermé comme les employés de la restauration ou tout autre personne volontaire comme des étudiants. Ceci présenterait l’avantage de fournir des revenus complémentaires à des personnes en ayant besoin et ayant parfois un intérêt personnel à ce que la pandémie se termine le plus rapidement possible ce qui serait un gage supplémentaire de motivation.

Quelle que soit l’option retenue, la question se pose de rendre rapidement opérationnelles ces équipes. La tribune estime qu’il faut trois semaines à plein temps et cinq en alternance pour les former, durée qui correspond quasiment à celle du confinement actuel. Dans tous les cas, leur formation nécessitera probablement un programme de reskilling à grande échelle qui pourrait se faire via un mécanisme de formation en cascade. Cela commencerait avec la formation d’un premier cercle d’équipes déployées dans les zones dans une situation critique et qui continueraient à apprendre sur le tas. Puis ces équipes viendraient former des équipes de deuxième cercle déployées dans les zones moins en tension en leur partageant leur expérience et leurs bonnes pratiques dans une logique de mentorat. On pourrait par exemple imaginer qu’un membre de chaque équipe composant le premier cercle soit redéployé dans les équipes  de deuxième cercle pour accélérer le partage de connaissances et la montée en compétences.

Enfin, concernant l’objectif de 50 000 épidémiologues de terrain il peut paraître très élevé pour la France. Or une comparaison internationale montre que ce nombre doit être très élevé pour pouvoir tout simplement absorber la charge de travail correspondante. A titre de comparaison le Vietnam compte 12 000 contact tracers pour une population de 96 millions d’habitants alors même que ces contaminations sont extrêmement faibles grâce à la mise en œuvre d’une stratégie réussie de type Zéro Covid.

Six mois après sa sortie, l’application Tousanticovid ne semble toujours pas avoir des effets. Plutôt que de s'entêter à utiliser l’application, le recours à des QR Code généralisés dans les lieux publics ne pourrait-il pas permettre un tracing plus efficace et systématique ?

Avec un virus comme celui du Covid, le problème principal pour retracer les contaminations est un problème quantitatif. Comme un porteur peut contaminer même en étant asymptomatique, et que le virus est très contagieux, il est nécessaire de retracer un nombre important de cas contact par porteur pour que le tracing soit efficace et permettre effectivement de repérer les personnes contaminées. Un simple ordre de grandeur, avec 30 000 contaminations par jour, cela veut dire qu’il faudrait identifier 300 000 cas contact par jour en posant comme hypothèse une cible de 10 cas contact par porteur. 300 000 cas contact par jour, ça veut dire 2,1 millions de personnes par semaine ce qui est tout simplement impossible manuellement sans aide technique d’où l’importance d’une application.

Ceci étant posé, quel système de tracing numérique est le plus pertinent ? A l’heure actuelle, aucun pays occidental n’a réussi à mettre en œuvre une application de tracing efficace. Les seuls pays qui y sont vraiment parvenus sont asiatiques et on peut par exemple prendre l’exemple de la Chine qui a imposé la généralisation de QR codes. Ce système fonctionne de la manière suivante :

  • Chaque personne doit scanner un code-barres avec son téléphone, via une application à l’entrée d’un immeuble, d’un commerce ou d’un parc ou pour prendre un moyen de transport ;
  • L’application décrypte le QR code ce qui permet de laisser une trace numérique du passage dans le lieu en question ;
  • Sur l’application, un code santé de couleur apparaît : vert, jaune ou rouge. Si le code n’est pas vert vous n’avez pas le droit de rentrer.
  • Le code est généré en fonction de votre probabilité de contamination calculées en fonction de vos précédents déplacements et contacts avec des personnes potentiellement malades.

Quel est l’avantage de ce système ? Il trace de facto l’ensemble des déplacements d’une personne et donc par définition toutes les situations à risque, lorsqu’elle est dans un lieu fréquenté par une personne malade. Comme ce système de QR est devenu de facto obligatoire, il permet très facilement de remonter les chaines de contamination. En France, par rapport à l’application actuelle Tousanticovid, cela reviendrait concrètement à rajouter ce scan de QR Code dans chaque lieu public, et donc de disposer de l’historique de déplacement et en même temps d’abandonner définitivement le contrôle de proximité avec une autre personne disposant de l’application. Pour rappel l’application considère comme cas contact toute personne à moins d’1 mètre pendant au moins 5 minutes, ainsi que les personnes à moins de 2 mètres pendant au moins 15 minutes. Or ceci reste très imprécis quand on comprend les modalités de transmission du virus par voie aéroportée puisqu’il est possible d’être contaminé par une personne à plus de deux mètres de distance dans un lieu clos et mal aéré.

Est-ce que ce système serait efficace en France ? S’il est utilisé de manière isolée, je ne le pense pas car le système serait trop imprécis. Le fait d’être passé dans un lieu ne constitue pas à lui tout seul un risque de contamination si d’autres facteurs ne sont pas pris en compte comme le port du masque, l’aération ou la durée du contact. Dans un cas extrême, on pourrait imaginer que l’ensemble des clients d’un grand magasin soit considérés comme cas contact à cause d’un seul malade alors que certains clients seraient à un autre étage. En revanche, ce système de QR code peut présenter un intérêt à condition de servir de complément numérique au traçage manuel seul à même de qualifier les risques de contamination en situation. Je m’inspirerais donc davantage des systèmes sud-coréens ou vietnamiens où l’outil électronique est utilisé pour compléter le tracing manuel en permettant au contact traceur de contrevérifier les informations fournies par le porteur du virus et par exemple d’identifier des contacts supplémentaires qui auraient été oubliés, malencontreusement ou non.

Il faut aussi noter que ces pays n’utilisent pas à ma connaissance des systèmes de QR code mais se sont dotés la possibilité d’utiliser des données beaucoup plus personnelles. Depuis l’épisode du MERS en 2015, une loi sud-coréenne autorise les autorités à utiliser les données des cartes bancaires, des téléphones mobiles et de la vidéosurveillance pour retracer les mouvements d’une personne. Au Vietnam, les contact traceurs utilisent les données des téléphones mobiles et même celles de Facebook ou Instagram. A titre personnel, je considère que ces exemples de données sont beaucoup plus intrusives en matière de vie privée et je préfèrerais me contenter d’un QR Code.

Dans tous les cas, au-delà de la technique utilisée, la question se pose de la comptabilité d’un tracing par QR Code avec le respect de la vie privée et surtout la confidentialité des données recueillies. Bien utilisé, ce système de QR Code constitue une aide efficace pour améliorer le tracing et le mettre à niveau mais il donne de facto la possibilité d’accéder à l’ensemble des déplacements d’une personne ce qui peut être utilisé à mauvais escient. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Personnellement je le pense sous réserve que les conditions suivantes soient respectées :

  • Le dispositif fait l’objet d’une législation ad hoc temporaire avec la garantie que les données seront définitivement détruites une fois la pandémie maîtrisée ;
  • La sécurité des données est érigée comme une obligation absolue, sans lésiner sur les moyens pour l’atteindre, avec un cryptage des données ;
  • Les données recueillies ne sont utilisées que pour lutter contre l’épidémie. Seules les personnes dûment habilitées peuvent accéder aux données, à savoir les 50 000 épidémiologues ou contact traceurs. Leurs accès sont contrôlés et surveillés pour pouvoir repérer toute mauvaise utilisation et des contrôles réguliers de probité ont lieu pour s’en assurer. En aucun cas, des autorités de surveillance comme la police ou la gendarmerie ne peuvent y accéder.
  • Le code source est publié pour pouvoir être audité par n’importe quelle personne le souhaitant.
  • Plusieurs niveaux de contrôle sont mis en œuvre par différentes organismes comme par exemple la CNIL, en tant qu’AAI de contrôle des traitements informatiques, le Parlement, en tant que représentant des citoyens, et éventuellement un collectif de citoyen ad hoc constitué à cette occasion.

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