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©ludovic MARIN / POOL / AFP

Nombreux défis

Coronavirus, Europe et économie : Emmanuel Macron annonce une rupture… Mais laquelle ?

Le chef de l'Etat Emmanuel Macron a annoncé un certain nombre de mesures jeudi soir dans le cadre de la lutte contre le Coronavirus. Le chef de l'Etat est-il à la hauteur des enjeux ?

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.
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Atlantico.fr : Face à la crise de 2008, Nicolas Sarkozy avait su réagir rapidement. Dans des circonstances aussi graves, Emmanuel Macron pourra-t-il être à la hauteur de l'enjeu?

Christophe de Voogd : La situation actuelle est en fait pire que celle de 2008. Car la crise économique et boursière se double d’une crise sanitaire majeure qui en est, mais seulement en partie, la cause. Nous étions de fait en fin de cycle d’expansion, artificiellement prolongé par la politique monétaire laxiste de la BCE et de la FED et la bulle financière inouïe qui en a découlé.

C’est donc le moment d’avoir un leadership exceptionnel, comme celui requis dans une guerre internationale ou civile. Impossible de dire, à ce stade, si Emmanuel Macron sera à la hauteur d’un défi d’un tel niveau. Son discours a été plutôt bien accueilli. L’homme est incontestablement un « animal politique » réactif, comme il l’a montré en saisissant sa chance en 2017 et lors de la crise de Gilets Jaunes. Mais comme le montre aussi ce dernier exemple ainsi que le début de la crise actuelle, avec un temps de retard, comblé ensuite par des mesures massives. Mais la question du temps est encore plus décisive en matière d’épidémie. « Qui vivra verra », c’est le cas de le dire !

Après avoir annoncé une série de mesures concrètes, Emmanuel Macron a amorcé un discours plus politique, abordant la question des "failles du système" et a utilisé une rhétorique proche de celles des pro Brexit ("nous devons reprendre le contrôle" similaire au "Take back control" de Boris Johnson). Comment cela peut-il se concrétiser ? 

Nous retrouvons là encore, jusque dans les mots, le précédent Sarkozy dénonçant la « folie » du système actuel. Même mot chez Macron et un message adressé à la gauche (cf. « la France unie », slogan de Mitterrand en 1988) comme à la droite populiste, interventionniste et souverainiste. Et plus généralement aux Français, très attachés aux services publics et à l’étatisme. Mais le précédent Sarkozy invite aussi à se demander quelles « ruptures » seront effectivement faites. Je trouve d’ailleurs ce discours un peu moins bon que ce je lis partout, et surtout trop long, car répétitif : je rappellerai que les grands leaders ont fait leurs plus grands discours en moins de 5 minutes, de Gaulle comme Churchill en 1940, et même G.W Bush après le 11 septembre. Je ne peux pas m’empêcher de voir dans la longueur systématique des discours macroniens - il n’est pas le seul au demeurant- la mesure de l’impuissance croissante des politiques. 

Par ailleurs le président a abordé la question de l'Union Européenne, mais également de la nation française. Ce "en même temps" marque-t-il réellement une rupture à venir ? Cela annonce-t-il un bouleversement économique ?

Comme souvent, chacun a entendu ce qu’il voulait. D’autant que le Président a été flou dans tout ce passage, d’ailleurs très tardif dans le discours, et à mon avis à dessein. Notamment sur la question de la souveraineté. Il me semble que Macron a insisté, comme d’habitude, sur la dimension, non pas nationale, mais européenne (cf. « Nous, Européens) de la réponse.

A mon sens, il va donc d’abord mettre les autres dirigeants au pied du mur et brandir la réponse nationale comme arme de dissuasion, en s’appuyant d’ailleurs sur les traités qui prévoient le cas de force majeure dans tous les domaines. Notamment sur la discipline budgétaire. Avec cette fois une chance d’être entendu, à lire les dernières déclarations des deux gardiens de l’orthodoxie : l’Allemagne et les Pays-Bas.

Mon intuition est donc un peu différente des commentaires entendus partout : la crise du coronavirus va en fait donner l’occasion rêvée d’abandonner toute discipline budgétaire jusqu’en 2022, mais cette fois avec la bénédiction de l’Europe. Rupture ou continuité ? Je remarque que la France n’a quasiment pas réduit ses déficits et a augmenté sa dette et sa dépense publique depuis 2017 comme avant. Contrairement à ce que dit la gauche, Emmanuel Macron, pas plus que ses prédécesseurs, n’a jamais mené la moindre politique d’austérité. Le voilà désormais débarrassé du sujet jusqu’aux élections. C’est le seul changement, mais il est politiquement majeur, car il donne au Président les mains libres, « quoi qu’il en coûte ».

A mon sens donc, et au risque de contredire l’avis général, c’est la continuité de l’inspiration qui l’emporte : Emmanuel Macron a-t-il d’ailleurs annoncé qu’il renonçait à ses réformes ? Et même à la retraite à points ? Mais il peut la reporter à sa guise. Je crois, en fait, que sur tous les sujets, il retrouve, en raison de la crise actuelle, ce qui lui manquait le plus : de l’argent et une certaine liberté de manœuvre, notamment européenne. A une condition, décisive : la gestion la meilleure possible de la crise actuelle, sur laquelle il joue son va-tout. Son discours, bon au moins dans sa thèse centrale (« la plus grande crise sanitaire depuis un siècle ») a montré qu’il en était parfaitement conscient. 

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