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©DON EMMERT / AFP

Menace économique

Corona-krach : Comment échapper à la méga crise américaine qui semble se profiler ?

Le nombre de personne ne pouvant pas rembourser leur emprunt aux États-Unis pourrait être trois fois plus important que celui de 2008. Quelles mesures possibles pour l’Union européenne pour atténuer le choc ?

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'université de Lille. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net

Voir la bio »Mathieu  Mucherie

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

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Atlantico : Aux Etats-Unis, l'économie de coronavirus pourrait -et a déjà- avoir de lourdes conséquences économiques. Près de dix millions d'américains se sont déjà inscrits au chômage au cours de ces deux dernières semaines. Quelle pourrait être l'ampleur globale de cette crise aux Etats-Unis ? 

Mathieu Mucherie : Et bien comme un grand nombre de pays, les Etats-Unis risquent de perdre trois points de PIB par mois de confinement. Et comme les Américains sont assez peu confinés ou confinés depuis assez peu de temps ou de façon imparfaite, l'ampleur globale de la crise économique à venir dépendra de plusieurs facteurs. Ainsi l'imparfait confinement et la mise-en-place d'une politique budgétaire -pour limiter l'impact de la crise- pourraient expliquer, éventuellement, qu'in fine, les Etats-Unis soient moins heurtés par la crise que d'autres Etats. 
 
Un autre facteur expliquant que les Etats-Unis pourraient être moins sévèrement touchées par la crise, et peut-être le plus important de tous, est leur taille. Le pays étant très grand il est de facto un peu plus fermé et moins dépendant du commerce international que d'autres et donc moins rapidement affectée par une crise économique mondiale 
 
Dit autrement, c'est la structure de l'Amérique -c'est à dire un vaste pays où la croissance est essentiellement domestique, qui compte peu sur des flux de tourisme ou sur des flux manufacturiers- qui va les protéger bien plus probablement que leur politique sanitaire ou leurs politiques publiques contracyclique.
 
Alexandre Delaigue : Alors oui, effectivement la crise risque d'être globalement pire que celle de 2008. Mais, il faut se méfier des statistiques de chômage partiel puisque pour une partie des américains, où du moins on peut l'espérer, cette période sera éphémère. Prenez un employé de restaurant, par exemple, à l'heure actuelle il est au chômage partiel mais dès que le restaurant ouvrira à nouveau ses portes il devrait pouvoir rapidement reprendre le travail.
 
Mais malgré tout, si cette période de confinement dure longtemps, il y a beaucoup d'entreprises qui ne pourront pas repartir après et il y aura une période de redémarrage qui sera très longue. Donc tout ça dépendra beaucoup de la manière dont les choses pourraient revenir à la normale, de la durée des différents confinements et des dommages que ça va entraîner pour des entreprises qui progressivement vont faire faillite.
 
Et bien entendu, cela pose aussi la question de la manière dont la reprise se fera après. Par exemple, si on reprend certaines activités graduellement mais que les restaurants restent fermés : cela maintiendra des tas de gens durablement dans cette situation et à plus long termes s'il y a tout une série d'activités que l'on ne peut plus faire, ça va encore prolonger davantage cet entre-deux. 
 
D'ordre général, l'expérience historique montre qu'après des périodes d'épidémies, l'économie reste déprimée pendant plusieurs années. Les redémarrages après les épidémies ont historiquement, toujours été longs. 

Alors que le nombre d'américains dans l'incapacité de rembourser leur prêt bancaire pourrait être trois fois supérieur à ce qu'il était en 2008, quelles pourraient-être les conséquences d'une telle crise pour l'Europe ? 

Mathieu Mucherie : La question, c'est une partie de risque de crédit, et ensuite l'idée serait que ce risque de crédit se transporte vers l'Europe. II est encore trop tôt pour se prononcer sur ce risque éventuel. Mais ce qui est certain c'est que les autorités font le nécessaire pour racheter des dettes, pour les mettre dans le bilan de la Fed et pour éteindre l'incendie le plus vite possible. Je ne sais pas si ce sera suffisant, notamment pour un certain nombre d'acteurs pétroliers.
 
Donc il y aura peut être quelques quelques événements de crédit au Texas et ailleurs, c'est possible mais j'ai tendance à penser qu'on a plutôt tendance à les exagérer. 
 
Maintenant, est-ce cette éventuelle crise peut traverser l'Atlantique comme en 2008? Je n'en ai pas la moindre idée parce que je pense qu'on a bien suffisamment de problèmes domestiques -au niveau européen- sans avoir en plus à craindre les problèmes importés de Chine ou des Etats-Unis. On a déjà une industrie allemande qui est très mal positionnée. On a déjà une industrie automobile qui va devoir se reformater complètement et qui n'est pas du tout prête intellectuellement et financièrement pour le faire.
 
On a déjà des pays qui vont très, très mal, notamment l'Italie. Donc effectivement, si on récupérait des problèmes de crédit liés aux autres, ça serait bien embêtant. Mais on a déjà de quoi faire avec nous nos soucis européens, sans en plus craindre des problèmes importés. L'idée, c'est il va y avoir un massacre sur les PME pas loin de chez nous, et qu'il va falloir mettre le paquet là dessus. Et de toute façon, il faut agir sans, sans même se poser la question de savoir si, en plus, on va pas effectivement récupérer d'autres problèmes.  
 
Alexandre Delaigue : Ici, il n'y a pas le même type de conséquences potentielles parce que les bilans bancaires sont quand même bien meilleurs. Donc, le risqueque  cela entraîne une grosse crise bancaire est inexistant. En effet, nous ne sommes pas tout à fait dans le même contexte qu'en 2008. Par ailleurs, on peut espérer qu'il y ait un soutien très fort de la réserve fédérale américaine pour éviter une situation similaire à celle de 2008.
 
Par contre, ce qui va se passer, c'est que l'économie américaine risque de tourner au ralenti pendant encore pas mal de temps et ce même une fois la crise passée. Un certain nombre d'entreprises risquent de faire faillite et donc tout dépend de la manière dont la crise sera gérée. Et, évidemment les Etats-Unis étant la première économie mondiale, une grave crise économique américaine aurait un impact lourd sur l'économie mondiale. Mais cette impact ne serait pas forcément une crise économique mondiale, en outre il faut plutôt s'attendre à un redémarrage lent de l'activité économique. 
 
Pour ce qui est de l'Europe, elle a ses propres problèmes elle-même parce qu'elle est touchée par le même exact type de crise. Mais ce qui prévaudra c'est la manière dont réagira à notre propre crise. Ce sera bien plutôt important que l'impact éventuel d'une crise américaine. L'Europe va avoir sa propre crise à gérer. On peut espérer que la réaction sera à la hauteur, et que l'on n'aura pas les mêmes atermoiements et les mêmes difficultés que l'on a pu connaître au début des années 2010 et qu'un certain nombre de leçons ont été retenues.
 
Pour résumer, une économie américaine déprimée est donc un élément parmi d'autres qui va déterminer la conjoncture en Europe mais ce n'est pas l'élément principal. Les problèmes internes à l'Europe et la manière dont elle les traitera, seront bien plus importants. 
 
Comment l'Europe peut-elle s'assurer de ne pas être impactée par une éventuelle crise américaine ? Quels mécanismes peuvent être être mis en place? 

Mathieu Mucherie : Avant de se préoccuper des Etats-Unis, je le répète, c'est un travail que nous devons faire faire sur nous mêmes. Cela passerait dans un premier temps par un désarmement réglementaire, une simplification administrative, pas celle que l'on nous promet depuis des années et qui ne voit jamais le jour ! Il faudrait donc enlever le pouvoir à tous ceux qui prônent des réglementations et également profiter de cette crise pour expurger les codes. Je pense au Code de l'urbanisme, par exemple.
 
Toutes ces mesures à prendre ne dépendent que de nous ! Toutes les mesures au regard du chômage, les mesures de trésorerie... ne sont pas parfaites mais elles sont nécessaires. Au-delà de ces mesures il faudrait également activer les choses au maximum de ce qu'on peut faire sur le plan budgétaire et continuer à mettre la pression sur la BCE pour qu'elle fasse au moins le minimum syndical. S'agissant de la politique monétaire, on a beaucoup, beaucoup, beaucoup de choses à faire déjà dans l'ordre interne. 
 
Et ce ne sera pas facile parce que ça sera long. On est en train de mesurer que ce virus ont l'a sous-estimé à chaque étape dans ses conséquences, aussi bien sur le plan épidémiologique que sur le plan économique. Donc, il va falloir serrer les dents. Et puis voilà, je serais tenté de dire que maintenant, c'est plus un travail de politique que d'économie.
 
Il faut en profiter pour remettre à plat un certain nombre de choses, notamment au niveaux européens. Les politiques, les institutions. Et puis, il faut se serrer les coudes et concrètement, il faut aider si besoin.
 
Et à l'heure actuelle on est un petit peu sur notre faim. L'aide apportée à l'Italie ou l'Espagne, n'a pas été gigantesque. La Commission n'est pas très active et la BCE ne fait que le strict minimum. Et puis nous, à un niveau plus local, franco français, c'est pareil. Il faut qu'on tienne politiquement.
 
Alexandre Delaigue : Pour l'instant il y a deux moments : ce qui se passe durant la crise sanitaire -le moment que l'on à présent- et celui qui viendra une fois la gros de l'épidémie derrière nous. Le problème, c'est qu'il faut essayer de maintenir l'économie en activité malgré la crise sanitaire, malgré le confinement. Le maintien de l'économie passe par des mesures budgétaires qui qui permettent de faire en sorte que les salaires soient payés et que des mécanismes dechômage partiel soient mis en place et par la politique monétaire qui permet aux banques de fournir des liquidités aux entreprises.  
 
Après, le problème qui va se poser, c'est que tout ça va coûter extrêmement cher et va augmenter les dettes des Etats.
 
Et c'est là qu'il faudra qu'il y ait une réponse coordonnée au niveau européen. Cela permettra d'éviter de devoir faire face à de graves crises économiques (marché de la dette publique attaqué par exemple). C'est là que doit intervenir la BCE. Comment ? Il est encore tôt pour le savoir mais ce que l'on sait déjà, c'est que pour éviter une crise des dettes, il faut mutualiser les efforts et y faire face ensemble. 

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