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Coup de sabre dans l’eau

Ce très gros détail que l’Arabie saoudite oublie dans la construction de sa coalition contre l’Etat Islamique

La formation, le 15 décembre, d’une coalition islamique antiterroriste de 34 pays placée sous la conduite de l’Arabie Saoudite est, selon les déclarations officielles, censée "soutenir les opérations militaires dans la lutte contre le terrorisme". Mais sa composition, des Etats sunnites seulement, et son objectif ne devraient pas rassurer ceux qui luttent aujourd’hui militairement contre l'Etat islamique. L’Arabie Saoudite cherche à redorer son image, souhaitant faire oublier qu’elle a créé le monstre du djihadisme islamiste.

Alexandre Del Valle

Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France SoirIl Liberal, etc.), il intervient dans des institutions patronales et européennes, et est chercheur associé au Cpfa (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment l'auteur des livres Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, L'Artilleur, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (éditions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (éditions du Toucan), Les vrais ennemis de l'Occident : du rejet de la Russie à l'islamisation de nos sociétés ouvertes (Editions du Toucan) ou bien encore La statégie de l'intimidation (Editions de l'Artilleur). 

Son dernier ouvrage, coécrit avec Emmanuel Razavi, Le Projet: La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde, est paru en novembre 2019 aux éditions de L'Artilleur. 

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Atlantico : Que signifie cette initiative de l'Arabie Saoudite? Est-ce seulement pour l'image et contenter les Américains qui demandaient une plus grande implication des pays arabes dans la campagne militaire menée contre EI? Ou cela marque-t-il un tournant et de réelles inquiétudes de la monarchie moyen-orientale?

Alexandre Del Valle :  Il faut d’abord rappeler qu’historiquement l’Arabie Saoudite est un Daech qui a réussi. La fondation même de l’Arabie Souadite a présidé à un Etat schizophrène par nature dont la main droite du terrorisme ignore ce que fait la main gauche du pragmatisme. Elle a été fondé par une tribu pragmatique bédouine qui s’appelait les Saoud qui gère de manière totalitaire et patrimoniale leur pays. Mais ce ne sont pas eux les véritables islamistes obscurantistes. Ils se sont alliés avec une confrérie religieuse, les Wahhabites, et l’alliance de ces deux pôles différents fait que quand les Saoud veulent être alliés de l’Occident ou pragmatiques ou faire du business, les Wahhab, qui gardent leur autonomie, eux financent partout l’islamisme le plus radical. Les Wahhabites ont pris l’Arabie Saoudite, comme aujourd’hui Daech avec la Syrie et l’Irak, par le djihad. Dans son essence même, ce pays est donc schizophrène. 

Aussi les Saoud peuvent-ils être sincèrement contre la progression de certains mouvements djihadistes. Mais à l’intérieur de cet Etat, ceux qui contrôlent la religion favorisent ce même djihadisme. Donc l’Arabie Saoudite a produit un monstre qui se retourne contre elle. C’est tout l’intérêt de la coalition qui vient d’être annoncée. Les Saoud en tant que dirigeants politiques n’ont pas intérêt à favoriser des gens, Daech, qui ont pour but de faire un califat qui signerait la fin de l’Arabie Saoudite. 

Aujourd’hui, le monstre ne se retourne pas encore totalement contre l’Arabie Saoudite, mais il va le faire. Donc l’Arabie Saoudite est contrainte à un moment ou un autre de résister à l’Etat islamique, de participer à une lutte contre ce courant extrémiste mais à sa manière. Elle n’a pas le même intérêt que les Etats-Unis ou les Russes à liquider tous les mouvements djihadistes. Elle veut uniquement anéantir ou au moins réduire les mouvements islamistes qui menacent son territoire. 

Elle a donc monté une coalition conforme à sa vision. Une coalition qui n’inclut pas les Iraniens ou les Russes qui eux veulent lutter contre tous les djihadistes. L’Arabie Saoudite a monté sa coalition, dans laquelle elle peut lutter uniquement contre les mouvements qu’elle identifie comme dangereux pour son territoire et la vision sunnite.

Et son autre but est de faire oublier qu’elle est le principal fournisseur, formateur, financier du mouvement djihadiste sunnite depuis la Guerre Froide. Car de plus en plus d’analystes pointent sa responsabilité.

Quelles sont les menaces que fait peser l’Etat islamique sur l’Arabie Saoudite ? Sécuritaires avant tout ? Les attaques d’EI contre des mosquées chiites pourraient-elles, notamment, radicaliser cette minorité d’Arabie saoudite qui s’estime déjà moins bien traitée et pourrait se rebeller ?

Ce n’est pas ce que craint le plus l’Arabie Saoudite. D’autant que l’Arabie Saoudite a créé ce monstre, entre autres, pour lutter contre les chiites. Le principal problème c’est qu’il y a en Arabie Saoudite des djihadistes très nombreux qui sont recrutés chaque année dans plein de mouvements. Près de 3000 ont rejoint l’Etat islamique. Les Saoudiens sont ainsi toujours un contingent très important dans la plupart des mouvements djihadistes. Et ce que redoute l’Arabie Saoudite, c’est le retour de ces moudjahidins chez eux, lesquels risqueraient de prendre à la lettre l’idéologie wahhabite et de vouloir renverser les Saoud, accusés d’avoir trahi le véritable wahhabisme. En gros l’Arabie Saoudite veut uniquement contenir les djihadistes salafistes qui voudraient renverser le pouvoir saoudien. 

EI menace-t-il aussi les ressources naturelles et économiques de l'Arabie Saoudite? 

Oui, à terme totalement. Car l’Etat islamique a pour but de réunir tous les territoires composés de musulmans sunnites en particulier et ensuite d’attaquer les musulmans chiites. La Jordanie, la Syrie, tout l’Irak sunnite, et l’Arabie Saoudite bien sûr, le cœur du Moyen-Orient qui serait le cœur de Daech, font partie du territoire que souhaite occuper Daech. Et pour lui posséder les lieux saints de l’Islam serait un atout extraordinaire. C’est ainsi que les Wahhabites, qui étaient des parias avant de prendre les lieux saints, ont fini par être jugés respectables. Si Daech arrive un jour à s’agrandir, à multiplier les territoires et à prendre les lieux saints, le monde serait obligé de composer avec. 

Mais en termes économiques, le pétrole en particulier intéresse Daech et donc menace l’Arabie Saoudite non ? 

Il ne s’agit pas uniquement du pétrole saoudien. Daech est un mouvement prédateur par définition et c’est d’ailleurs pour cela qu’il s’appelle Califat car c’est un empire qui a pour définition de s’étendre indéfiniment. Pour ce faire, il a besoin d’argent. Cet argent peut provenir du pétrole d’Irak, d’Egypte ou d’Arabie Saoudite. 

Mais comme le souligne l’idéologue de l’Etat islamiste Abou Bakr Naji, le Califat vise d’abord les points faibles, les ventres mous de ce qui deviendra son empire. L’Arabie Saoudite fait partie des cibles potentielles - elle est sur la carte que l’Etat islamique a dressé pour désigner son futur empire -  mais ce n’est pas le point le plus faible. Ils vont déjà essayer de s’emparer de pays comme le Liban, la Jordanie avant l’Arabie Saoudite. 

On croit toujours que les intérêts ne sont qu’économiques. Bien sûr l’Etat islamique a besoin d’argent. Et posséder l’Arabie saoudite et ses réserves de pétrole serait un joyau extradordinaire. Mais le pétrole n’est pas la dimension la plus fondamentale. La plus fondamentale, consiste à contrôler un territoire pour établir et étendre l’empire et y faire fonctionner une armée. Daech ne crachera pas sur un pays doté d’énormément de richesses évidemment. Mais il sait très bien que vouloir s’en prendre à l’Arabie Saoudite ça veut dire avoir le monde entier sur le dos. Je ne pense pas que l’Etat islamique soit assez bête pour vouloir privilégier aujourd’hui l’Etat saoudien, aujourd’hui énormément protégée par un armement sophistiqué et surtout par le fameux pacte de Quincy qui fait que les Etats-Unis la défendent quoi qu’il arrive. 

Si l’Arabie Saoudite venait vraiment à mobiliser des troupes et à s’engager, cela ne serait-il pas un énorme point fort dans la lutte contre le terrorisme islamique engagée par les occidentaux notamment ?

Je n’y crois pas. Car, trouver des combattants qui vont vouloir aller se battre contre Daech est quasi impossible alors qu’aujourd’hui les principaux ennemis de Daech sont les Chiites contre lesquels ils luttent au Yemen en particulier. Aujourd’hui, je crains que l’Arabie Saoudite ne fasse comme la Turquie. On fait croire qu’on veut anéantir Daech. On fait comme par hasard une coalition composée de pays sunnites qui exclut l’axe chiite Irak-Iran. Cette seule exclusion rend la coalition suspecte et prouve qu’elle n’est là que pour défendre les intérêts des sunnites. Quand on veut vraiment lutter contre Daech, on inclut aussi les ennemis de Daech. Comme la Turquie d’Erdogan, cette coalition risque de frapper de temps en temps Daech mais surtout de se réunir contre les chiites. L’Arabie Saoudite comme la Turquie est un pays tiraillé. Et on ne peut se fier à des Etats foncièrement divisés.

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