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Suites judiciaires

Attaque contre un producteur de rap : mais à quoi servira vraiment l'emprisonnement de deux des quatre policiers violents ?

Après les violences commises par des policiers lors de l'interpellation d'un producteur de musique et à la suite des incidents et des tensions lors des manifestations contre la loi "sécurité globale" et l'article 24, Loïk le Floch-Prigent s'interroge sur la réalité de la réponse pénale en France.

Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent est ancien dirigeant de Elf Aquitaine et Gaz de France, et spécialiste des questions d'énergie.

Ingénieur à l'Institut polytechnique de Grenoble, puis directeur de cabinet du ministre de l'Industrie Pierre Dreyfus (1981-1982), il devient successivement PDG de Rhône-Poulenc (1982-1986), de Elf Aquitaine (1989-1993), de Gaz de France (1993-1996), puis de la SNCF avant de se reconvertir en consultant international spécialisé dans les questions d'énergie (1997-2003).

Dernière publication : Il ne faut pas se tromper, aux Editions Elytel.

Son nom est apparu dans l'affaire Elf en 2003. Il est l'auteur de La bataille de l'industrie aux éditions Jacques-Marie Laffont.

En 2017, il a publié Carnets de route d'un africain.

 

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L’émotion suscitée par les violences commises par des policiers du 17ème arrondissement contre un producteur de musique a été unanime et abondamment commentée. Inutile de revenir sur le côté choquant des faits eux-mêmes. Que des sanctions –et des sanctions sévères- soient prises, demandées d’abord par le Président de la République, puis confirmées par le Ministère de l’Intérieur paraît également indiscutable.

On peut comprendre les mises à pied et demandes de révocation. Faut-il vraiment en revanche s’enthousiasmer pour les deux incarcérations décidées ?

Car cette conclusion n’est pas aussi simple que présentée, quelle que soit l’émotion suscitée par les faits : quelques jours après l’attaque du 17ème arrondissement, des manifestants cagoulés ont tabassé, eux aussi, des policiers, 98 disent les autorités. La violence des uns ne saurait certainement pas justifier celle des autres et encore moins lorsque ceux qui s’y livrent sont des représentants de l’Etat.

Aucun des manifestants ne s’en étant pris aux forces de l’ordre lors de la marche des libertés ne s’est retrouvé à dormir en prison. On parle pourtant de 200 Black Blocs bien connus des services de police qui sèment désormais le trouble dans toute manifestation populaire quel qu’en soit le motif. Était-il si urgent et surtout nécessaire de retirer de leurs maisons et surtout de leurs familles lourdement traumatisées les deux policiers de la Brigade territoriale de contact du 17e?

Punis ils le sont, on peut chercher à comprendre leurs actes, on ne peut pas les admettre, ils subissent donc la punition maximale, celle d’être rayés des effectifs. Le peuple demandait-il vraiment plus que cela ou la pression est-elle venue d’une presse électrisée par le sujet des « violences policières » d’une part, de militants politiques hostiles à la République et ravis de « l’aubaine » qui leur était soudain servie sur un plateau d’autre part.

Mais quelle est véritablement la demande sociale concernant les délinquants, qu’ils soient –rarement- en uniformes ou qu’ils sévissent dans nos rues ? Ce que souhaitent principalement les Français est d’être protégés des gens dangereux. La compréhension de la traduction concrète de la punition comme de la réalité de l’univers carcéral les intéresse peu. La société veut être débarrassée de ceux qui la menacent. Si la peine de mort est abolie, les Français veulent néanmoins que les vrais criminels soient éloignés, neutralisés, et pour longtemps.

Les deux policiers ont fauté et lourdement fauté mais ils ne sont pas dangereux. La punition la pire pour eux sera déjà vraisemblablement déjà là :  ils n’auront plus d’uniformes. Ils  vont retrouver en prison des surveillants compréhensifs et bienveillants qui connaissent l’hostilité musclée de certains au port de l’uniforme dans l’univers carcéral. Leur séjour ne sera pas agréable pour autant et restera déshonorant. Ils sortiront ensuite de la police nationale et iront rejoindre les effectifs des sociétés de sécurité diverses qui essaient de pallier les manquements en effectifs, encadrement et moyens de la sécurité officielle.

Le paradoxe de la réalité de la réponse pénale française face aux fauteurs de troubles veut que les 200 qui ont attaqué les policiers le samedi suivant ne risquent quasiment rien et que même des djihadistes qui ont fait quelques mois de prison et qui ressortent sans s’être amendés le moins du monde connaissent un sort assez clément. Ce sont pourtant ceux-là dont le peuple demande qu’ils soient mis sur le côté et qu’ils ne représentent plus un danger pour le reste de la société. Mais ce n’est pas cela que la Justice leur propose, il y a un barème pour les peines de prison : certains n’y rentrent jamais, les black blocs, d’autres en ressortent rapidement, les fous de Dieu. Sans que les législateurs s’en soient rendus compte, après des années à considérer qu’il suffit de « surveiller et punir » pour maintenir la paix sociale, la violence actuelle qu’elle soit due au terrorisme ou à des casseurs professionnels, est devenue la préoccupation majeure du peuple et ne reçoit aucune réponse concrète . Vouloir maintenir la rigueur coercitive contre les djihadistes sortis de prison  a été voté par le Parlement  puis retoqué par le Conseil Constitutionnel et donc abandonné. De plus en plus de voix s’élèvent contre les diktats d’instances non élues comme le Conseil Constitutionnel, le Conseil d’Etat et les instances européennes qui viennent définir un Etat de Droit dont les demandes du peuple sont exclues.

Il est clair qu’il faut cependant changer de paradigme, la peine de prison, le barème législatif, est une illusion. Le peuple pense que la peine de prison est à la fois dissuasive et définitive. Il s’aperçoit, un peu tard, qu’il n’en est rien et que la permanence du danger s’accroit, la violence s’étend et la Justice continue sur sa lancée sans s’en préoccuper, toujours « droite dans ses bottes » et irréprochable, ce n’est pas chez elle que l’on trouverait des sanctionnés et des révoqués ! Elle n’a pas l’air de se préoccuper de cette demande du peuple qu’elle écarte tranquillement en demandant des moyens supplémentaires. Législateurs et magistrature vont aller très rapidement vers le mur car le peuple ne paiera pas des magistrats en nombre, des prisons nouvelles si on ne le leur démontre pas que leur protection contre la violence n’augmente pas en conséquence. Or ce n’est pas en emprisonnant plus que l’on va résoudre nos problèmes, mais en emprisonnant mieux, c’est-à-dire en traitant les individus dangereux pour qu’à leur sortie ils ne le soient plus.

Pour le peuple d’aujourd’hui qui n’en connaît la réalité que de loin, incarcérer c’est se prémunir d’un danger que la société traite entre quatre murs. Les Français ont en tête l’image d’une prison active et non de la prison dortoir de la réalité, celle où l’on passe le temps dans la paresse,  l’oisiveté et l’ennui et souvent  à ronger son frein jusqu’à apprendre à devenir plus délinquant que lorsque l’on y est rentré. Pour rendre l’incarcération « utile » ce sont les services d’insertion et de probation qu’il faut renforcer, l’éducation civique, la formation professionnelle… Qui sait de combien de détenus ou de libérés conditionnels s’occupe un seul conseiller d’insertion et de probation ? Plusieurs dizaines, une centaine ! Peut-on ainsi faire un travail sérieux de protection de la société ? Bien sur que non. Ainsi donc  le peuple  qui voit  dans la prison, certes pour certains une  punition méritée  mais surtout un instrument de « neutralisation » des individus dangereux  ne peut être que déçu du résultat.

Le peuple de France n’a  sans doute que peu d’intérêt à savoir que deux policiers tabasseurs occasionnels sont à l’ombre, cette décision réclamée par la presse et certains politiciens était donc inutile. Car le peuple de France aime sa police et ses policiers, sa gendarmerie et ses gendarmes qui sont insérés dans son environnement quotidien protecteur.

Loik Le Floch-Prigent, auteur de « Repenser  la Prison » chez Editions Yves Michalon 2019-2020 et « une incarcération ordinaire » aux Editions Cherche-Midi 2005.   

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