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"Le débat entre godillots et déloyaux n'a pas de sens", indique la tribune signée par 200 députés socialistes publiée par Le Monde ce jeudi 28 août.
"Le débat entre godillots et déloyaux n'a pas de sens", indique la tribune signée par 200 députés socialistes publiée par Le Monde ce jeudi 28 août.
©Reuters

Agit’ prop’

Appel des 200 : de la nécessité pour les “majorités silencieuses” d’apprendre à communiquer dans un système obsédé par les minorités vociférantes

200 députés socialistes ont publié une tribune dans Le Monde ce jeudi 28 août, en réaction à ce qu’ils semblent considérer comme un trop-plein de publicité accordée à la quarantaine de frondeurs anti-Valls, au regard du nombre minoritaire de ces derniers.

Arnaud Mercier

Arnaud Mercier

Arnaud Mercier est professeur en sciences de l'information et de la communication à l'Institut Français de Presse, à l'université Panthéon-Assas, Paris. Responsable de la Licence information communication de l'IFP et chercheur au CARISM, il est aussi président du site d'information The Conversation France.

Il est l'auteur de La communication politique (CNRS Editions, 2008) et Le journalisme(CNRS Editions, 2009), Médias et opinion publique (CNRS éditions, 2012).

Le journalisme, Arnaud Mercier

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Atlantico : "Le débat entre godillots et déloyaux n'a pas de sens", indique la tribune signée par 200 députés socialistes publiée par Le Monde ce jeudi 28 août (voir ici), en réaction à ce qu’ils semblent considérer comme un trop-plein de publicité accordée à la quarantaine de frondeurs anti-Valls, au regard du nombre minoritaire de ces derniers. Quelle nécessité pousse les médias à forcer le trait de cette dissidence, qui jusqu’ici n’a même pas empêché le vote d’un seul projet de loi ?

Arnaud Mercier : C’est un des éléments constitutifs du fonctionnement médiatique. Les médias fonctionnent à la mise en lumière de ce qui dysfonctionne. C’est bien connu, c’est le train qui arrive en retard qui intéresse les gens, et non tous ceux qui respectent leurs horaires. Ce qui est rendu visible, c’est la dissonance, d’autant plus dans le système de la Cinquième république, qui nous a habitué à ce que la majorité soit en ordre de bataille derrière le président. Dès lors que plusieurs dizaines de députés s’affichent comme étant en désaccord avec l’exécutif, cela est jugé par l’ensemble des médias comme méritant d’être mis en lumière. Ajoutons que souvent, ceux qui font dissonance s’arrangent pour se mettre en scène dans leur contradiction avec l’autorité.

Dans ce cas précis, au moment où on a commencé à parler des frondeurs, les spéculations ont été nombreuses sur un possible effet boule de neige, avec toujours plus de députés socialistes en opposition. Finalement le mouvement des 200 s’inscrit dans la même stratégie de communication que celle qui a prévalu au moment de la liquidation du gouvernement Valls I, c’est-à-dire une logique de rétablissement de l’ordre. Arnaud Montebourg était minoritaire au gouvernement, il s’est exprimé un peu trop fort, ce qui a entraîné une dissolution et un recadrage des ministres restants. Une bonne partie des députés qui ont accepté le Pacte de responsabilité, qui ne se définissent pas comme frondeurs, rendent maintenant visible leur soutien à l’exécutif dans l’idée de ne pas laisser seulement la parole aux frondeurs. Désormais ce qui est notable, c’est qu’une écrasante majorité de députés PS soutient le gouvernement, et qu’une minorité a partiellement essayé de s’affranchir de son devoir de solidarité.

Cette "prime aux minorités" sur la majorité silencieuse doit-elle être considérée comme une loi intangible du traitement médiatique de la vie politique ? Le fait d’alimenter la crise politique est-il constitutif de l’analyse de l’actualité ?

Je parlerais plutôt de prime à la dissonance, car ce n’est pas le fait d’être minoritaire qui compte, mais de sortir du schéma habituel. C’est une loi constitutive du champ médiatique, et qui d’ailleurs se voit aussi en dehors du monde politique. On pourra par exemple apporter beaucoup d’importance au tweet de la femme d’un footballeur, simplement parce qu’elle se sera permis d’insulter le sélectionneur national. Les tweets d’encouragement, eux, sont tout ce qu’il y a de plus normal.

On observe un effet de cadrage par les médias qui a été prouvé maintes fois par des études. La manière dont les médias présentent une information peut influencer la perception d’une partie de l’opinion publique. Il est vrai aussi que le cadrage au même moment par tous les médias sur le même sujet a un effet d’amplification considérable.

Dans quelle mesure ce besoin de dramatisation est-il alimenté par la nature nouvelle des supports médiatiques ? Quelle est la part de responsabilité des sites d’actualité et des chaînes d’information en continu ?

L’accélération du tempo de l’information va dans ce sens. Les chaînes d’information en continu, pour justifier leur passage à l’antenne d’un même événement pendant plusieurs heures ont tendance à soutenir l’attention du téléspectateur de façon excessive. Au lieu de parler de crise de régime, on pourrait se réjouir que pour une fois depuis deux ans le gouvernement va arrêter de tolérer la cacophonie qui le caractérisait. La crise de confiance existait bien avant la prise de parole d’Arnaud Montebourg. L’accélération du temps médiatique enlève du recul, mais il faut aussi préciser que la date de l’annonce de la dissolution, un 25 août, a contribué à accentuer l’effet de dramatisation. On a confondu la surprise du moment avec l’ampleur du problème réel.

Du temps où n’existaient que la radio, les tirages papier et les JT de 20h, le traitement médiatique accordé aux frondeurs et à leur prétendue influence aurait-il été moins systématique ? Pourquoi ?

Ce phénomène de concurrence dans la dramatisation, on a pu l’observer avec les privatisations des télévisions dans les années 1980. La volonté de capter l’attention est allée jusqu’au déraisonnable, comme lorsque Guillaume Durand a annoncé en 1988 au 20h de La Cinq qu’il disposait "des assurances selon lesquelles Pauline Lafont est vivante". Il s’en est par la suite excusé auprès de la mère de cette dernière. L’exagération se fait à tous les niveaux : la victoire de Le Pen au Premier tour en 2002, l’insécurité grandissante, etc. Ce sont des données qui existent, qui sont bien réelles, mais qui pourraient ne pas être d’une manière aussi dramatisante.

On retrouve un problème classique des médias, qui doit faire face à ce que je qualifie de loi de la concurrence inversée. Dans un système de concurrence standard, les acteurs essayent de se distinguer les uns des autres par divers moyens, alors que les médias généralistes, eux, font l’exact opposé : plus les autres parlent d’un sujet, plus on va en parler aussi, car il ne faut surtout pas être le seul à faire l’impasse dessus. Les nouveaux médias sur internet, eux, se sont positionnés sur un créneau consistant à dire qu’ils ne parleront pas des mêmes informations, ou au moins d’en parler différemment. Les médias traditionnels, eux, obéissent à des logiques qui étaient présentes dès les débuts de la Cinquième république, quand Jean-Claude Bourret, terminait systématiquement son journal du midi par un débat de dix minutes entre deux personnes les plus opposées possibles.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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