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A la recherche des Gilets jaunes disparus
©CHARLY TRIBALLEAU / AFP

Société

A la recherche des Gilets jaunes disparus

Questionné sur les “violences policières” dans un entretien accordé au New Yorker, Emmanuel Macron considère qu’il serait parfaitement absurde -bullshit dans le texte- de dire que le conflit des Gilets jaunes était un conflit social comme les autres et que sa réponse devait viser à garantir l’ordre public et la stabilité de l’Etat. Mais où est passée la réponse politique ad hoc depuis la fin du grand débat ?

David Nguyen

David Nguyen

David Nguyen est directeur conseil en communication au Département Opinion et Stratégies d'Entreprise de l'Ifop depuis 2017. Il a été conseiller en cabinet ministériel "discours et prospective" au ministère du Travail (2016-2017) et au ministère de l'Economie (2015-2016). David Nguyen a également occupé la fonction de consultant en communication chez Global Conseil (2012-2015). Il est diplômé de Sciences-Po Paris. 
 
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Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

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Atlantico : « Penser que nous sommes en train de parler de simples citoyens qui manifestent, c'est de la pure connerie », a déclaré Emmanuel Macron au New Yorker à l'heure d'évoquer le mouvement des « Gilets jaunes ». Le mouvement est donc davantage qu'un conflit social pour le président, qui accrédite qu'il s'agit d'un mouvement quasi-révolutionnaire. Pourquoi, alors, la politique de l'exécutif semble-t-elle reprendre, depuis les européennes, comme si les « Gilets jaunes » n'avaient jamais existé ?

Christophe Boutin : La réponse est dans votre question : parce que si les « Gilets jaunes » ont bien existé, Emmanuel Macron leur nie d’avoir été « de simples citoyens qui manifestent » - et plus encore d’avoir manifesté au nom d’intérêts légitimes. Ce qu’explique un Emmanuel Macron en sirotant un café dans le Salon doré de Madame de Pompadour, nonchalamment assis sur un divan de cuir noir, et s’exprimant volontairement en Anglais nous dit Lauren Collins, c’est que « nous vivons une époque critique et qu’il faut accélérer nombre de nos changements ». Point.

Il est à craindre que la journaliste américaine ait mieux compris les « Gilets jaunes » en se rendant auprès d’eux à Langon et à Saint-Macaire, comme elle le raconte dans le même article, que notre Président resté enfermé dans ses certitudes et qui a vécu les one-man shows du Grand débat – « une tournée d’humiliation publique » selon la journaliste, comme quoi la lecture faite de l’étranger peut-être douloureuse pour certains egos – comme une explication du texte génial, forcément génial, de ses réformes à quelques malheureux qui ne les comprenaient pas, mais sans prêter pour cela grande attention à ce qu’ils pouvaient avoir à dire, « écoutant » parfois, sans doute, mais n’« entendant » jamais vraiment.

Pourquoi ? En fait, contrairement à ce que vous avancez, être un « mouvement quasi-révolutionnaire » n’est pas, pour le Président, un plus par rapport à un « conflit social », quelque chose qui devrait réclamer de sa part une plus grande attention, mais bien un moins. Un conflit social relève en effet du domaine de la raison : on a un problème et un seul, on présente des revendications, on négocie, on est sérieux, crédible, constructif, pas forcément macronien, mais en passe de le devenir. Un mouvement révolutionnaire - à part bien sûr La République En Marche et sa légitime révolution contre l’ancien monde -, relève au contraire du monde des passions : avec des revendications trop variées pour être cohérentes, un refus de négocier et un enfermement jusqu’au-boutiste, des slogans scandés allant jusqu’à mettre en doute les qualités jupitériennes. « Je hais les solutions sans problèmes » déclare le Président pour lequel décidément les « Gilets jaunes » n’ont pas su en poser de vrais, de raisonnables, de constructifs.

Dans ce cadre, vous comprenez qu’après cet accident de l’histoire, ce cahot sur la route du char de l’État, on reparte comme si de rien n’était.  C’est la politique du délit de fuite : on renverse un passant et on continue à rouler en se disant qu’avec un peu de chance personne ne remarquera rien – et parce qu’au fond on a pour ce passant importun le regard de Patrick Bateman pour les clochards. Que le président dise dans cet article qu’il se sent « interpellé par ce que vivent les gens au quotidien » est une remarque de pure forme. L’instant d’après, il déclare en effet : « Nous avons le devoir de ne rien abandonner de notre idéalisme, mais d’être aussi pragmatiques que le sont les extrémistes. C’est une bataille. Et même si vous mourrez pour une juste cause, vous mourrez ». Le « devoir » donc de ne rien changer à des objectifs louables menacés par des « extrémistes », et d’user d’un pragmatisme dont les forces de sécurité ont même peut-être abusé…

David Nguyen : Cette déclaration est étonnante et est probablement liée à un sentiment de quasi-victoire dans le camp présidentiel au lendemain des élections européennes, après une longue période d’humilité contrainte. Jusqu’à présent l’exécutif avait fait attention à bien distinguer dans sa communication les casseurs de la masse des gilets jaunes. Un choix pertinent dans la mesure où l’opinion publique opérait la même distinction : même au lendemain du samedi 1er décembre, entaché de scènes ultraviolentes aux pieds de l’arc de triomphe, l’Ifop mesurait un total soutien/sympathie au mouvement à plus de 70%. Les Français condamnaient certes très majoritairement ces violences, mais estimaient qu’elles n’étaient pas représentatives des comportements de la majorité des gilets jaunes dont ils soutenaient les revendications. Pour l’opinion publique les gilets jaunes sont ces personnes - artisans, employés, « mamans solo » - qui se sont rendus spontanément sur les ronds-points partout en France ou qui ont mis un gilet sur leur tableau de bord en signe de soutien, pas les casseurs des manifestations (même si il y a eu parfois une porosité entre des gilets jaunes « lambda » et des casseurs « professionnels » comme l’a montré Jérôme Fourquet de l’Ifop dans une note pour la Fondation Jean Jaurès). Bien sûr le président a tout intérêt à considérer que la page gilet jaune est désormais tournée, notamment pour rassurer ses soutiens et relancer ses réformes, mais il serait certainement plus productif de rester sur une ligne plus humble en rappelant que des réponses ont été apportées et en incarnant un changement de comportement. L’idée ne devrait pas être de faire comme si rien ne s’était passé.

Face aux accusations de violences policières, Emmanuel Macron réplique que : « Ce qui est compliqué, c'est que beaucoup de personnes sont agacées par la violence des manifestants, qui pourrait être synonyme d'une sorte de laxisme du gouvernement. Et en même temps, les gens sont bouleversés par tous ces blessés, synonymes de l'autoritarisme. » Le président compte-t-il sur la volonté de réforme et la volonté de retour au calme de la population, ou du moins d'une partie de l'électorat macroniste, pour continuer sur la voie qui était la sienne avant les « Gilets jaunes » ? Quels risques à cela ?

Christophe Boutin : Emmanuel Macron sait fort bien que sa politique de rigueur envers les « Gilets jaunes », ces activistes révolutionnaires débordants de violence, et de rétablissement de l’ordre public grâce à l’action zélée des forces de l’ordre et de la justice, lui a valu ces votes venus de la droite – y compris filloniste – qui se sont portés sur la liste Loiseau lors des élections européennes qui viennent d’avoir lieu. Il s’agit bien évidemment d’une escroquerie : la violence, la vraie violence, ce sont ces zones entières du territoire passées sous le contrôle d’une pègre vivant de trafics, ce sont ces pillages (maisons, métaux, voitures…) organisés par une autre, ce sont ces agressions permanentes pour un regard, une cigarette, un refus de donner son numéro de téléphone. Les ennuis de la porte du ministère de monsieur Griveaux sont peu de chose à côté.

Si l’on comparait par ailleurs le coût des destructions matérielles liées aux « Gilets jaunes », et ce même en les prenant dans leur ensemble, c’est-à-dire y compris celles qui relèvent, comme le note la journaliste américaine, de l’extrême-gauche radicalisée ou des pillards de service, à celles commises durant une année sur le territoire (voitures incendiées, mobilier urbain dévasté, établissements publics vandalisés…) on constaterait l’immense disproportion existant dans leur médiatisation comme dans les réponses répressives qui ont suivi. Mais la droite la plus bête du monde, souvent âgée et frileuse, a réagi comme on pouvait s’y attendre : ce n’est pas un hasard si LaREM est maintenant le parti préféré des EPHAD.

Quant à l’autoritarisme dont on l’accuserait en voyant les blessés sur le carreau, le Président y répond en affirmant que ces blessés sont autant des extrémistes que des fous. Évoquant ainsi le cas de la Niçoise Geneviève Legay, Emmanuel Macron entame avec la journaliste ce dialogue. « Se rendre en un lieu où il est interdit de manifester – déclare le Président - était totalement fou. Si on a besoin de sens commun, c’est bien quand les temps sont durs ». « Mais vous avez une femme âgée à l’hôpital » répond la journaliste. « Et je lui souhaite le meilleur, mais ce que je voulais dire, OK, c’est que cette femme âgée ne faisait pas ses courses. Elle manifestait avec des activistes, s’opposant, en réalité, aux policiers au pire moment de la crise ». On le voit dans les termes spontanément utilisés par le Président (« fou », « activistes »), son seul problème est ici de s’étonner de l’image donnée d’une répression par ailleurs tout à fait normale à l’encontre de telles personnes, et non de l’existence même d’une répression de ce type.

Le risque qu’il court est cependant minime : le contrôle de l’information mainstream, les pressions sur les autres sources d’information - « Nous avons une presse libre, des manifestations libres, des médias sociaux libres » déclare sans rire le Président dont le gouvernement ne cesse de porter atteinte aux trois – permettent, comme dans toute opération de propagande, de faire un « récit » des évènements qui joue sur les peurs, et donne ainsi au Chef de l’État et à son gouvernement cette image d’autorité que réclament les Français.

Pour prendre une image de la méthode actuelle, c’est un peu comme si, brebis, vous aviez peur du loup qui rôde, et que le berger, après vous avoir fait croire, aidé par son chien, que le seul danger réel était un lapin (du type sans doute du lapin tueur de Sacré Graal), assommait ce dernier devant vous. Le problème étant que le loup rôdant toujours, le berger devra trouver régulièrement d’autres lapins pour continuer de faire croire à son autorité… tout en laissant le loup, qui lui sert à maintenir par la peur le troupeau dans la bergerie, emporter de temps à autre des brebis. La question étant de savoir jusqu’à quand la fable plaira.

David Nguyen : Beaucoup d’évènements ont eu lieu depuis novembre 2018 : des milliards d’euros en mesures sociales ont été engagés, un grand débat national a eu lieu et, surtout, des élections européennes ont démontré que le président bénéficiait toujours d’une base de soutiens relativement importante au sein de la population. Il est donc difficile de dire que l’exécutif n’a rien fait ou qu’il est totalement illégitime sur le plan démocratique. C’est pour cela que la mobilisation baisse. Par ailleurs, l’épuisement des forces sociales, syndicales ou non, pourrait limiter les risques d’une nouvelle crise majeure, même si le président tient des propos jugés provocateurs. Mais ce serait une erreur de croire que cette apathie sociale est la marque d’une résolution durable des difficultés françaises révélées avec le mouvement des gilets jaunes. Les ruraux, périurbains, travailleurs précaires, caristes, routiers, mères seules, retraités pauvres continuent de se sentir injustement maintenus en dehors du récit national. Les gilets jaunes et leurs soutiens se voient comme des contributeurs à l’économie française, des travailleurs, des contribuables et ils estiment qu’ils n’ont pas accès au mode de vie, aux loisirs, aux biens de consommations qu’ils se représentent comme « normaux ». Ce mécanisme, ce sentiment de déclassement, d’incapacité à s’insérer dans la vie nationale que ce soit par le biais de la consommation ou de la politique, est évidemment toujours présent. Je pense que le Président est conscient de cette bombe à retardement puisqu’il déclare aussi au New Yorker : "Si je ne suis pas efficace avec les classes moyennes, les gens se débarrasseront de moi. C'est la démocratie." 

Des professeurs aux policiers en passant par les personnels urgentistes, des tensions sociales subsistent dans la société française. Avec les réformes de l'assurance-chômage ou des retraites, le gouvernement ne risque-t-il pas de précipiter un nouveau mouvement social ?

Christophe Boutin : Oui, ces tensions sont effectivement permanentes. Il ne serait d’ailleurs peut-être pas inintéressant de se demander quelles pourraient être les éventuels points communs des dites tensions. Quels éléments communs en effet entre les fauteurs d’insécurité d’une salle de classe et ceux des urgences d’un hôpital ? Comment sont financées les différentes salles de classe et leurs enseignants sur le territoire de la République, avec quelles différences, et sur quels critères ? Pourquoi cette impossibilité d’améliorer la situation financière des urgences, quelles seraient les autres dépenses de santé visiblement croissantes faites avec les impôts et les cotisations sociales de nos concitoyens ? D’où vient cette lassitude des policiers, et sont-ils confrontés aux mêmes problèmes sur l’ensemble du territoire ? Autant de questions, parmi d’autres, dont on a l’impression qu’il est surtout urgent de ne pas se les poser.

Alors, oui, les réformes de l’assurance-chômage vont certes inquiéter les Français, celles des retraites aussi. Mais, d’une part, cette peur salutaire de l’avenir pourrait leur éviter de se rebeller devant les diktats que le libéralisme financiarisé impose aux salariés. D’autre part, les chômeurs, on le sait, facilement abstentionnistes, pèsent moins que d’autres catégories. Enfin, futurs chômeurs et futurs retraités – pas plus d’ailleurs que chômeurs et retraités – ne constituent des bases sociales cohérentes, à même de constituer des oppositions politiques.

Le risque serait donc minime pour le gouvernement si de telles mesures ne conduisaient pas à aggraver ce sentiment d’insécurité économique et/ou sociale qui traverse la vaste classe moyenne de la société française, comme celles des pays soumis aux mêmes logiques. C’est ce même sentiment d’insécurité qui a mis les « Gilets jaunes » sur les ronds-points, c’est lui qui est à la base des révoltes populistes. Comme le rappelle Lauren Collins, les anciens conseillers de Macron, Ismaël Emelien et David Amiel, écrivaient il y a peu que la bonne stratégie consistait à « identifier les causes du vote populiste et à y répondre de manière méthodique ». On a du rater quelque chose.

David Nguyen : Je suppose qu’il veut d’abord poursuivre ses réformes parce qu’il y croit ! Il a été élu sur un programme et c’est normal de vouloir l’appliquer, surtout après une période d’immobilisme total de 6 mois. La croissance se maintient, le chômage baisse progressivement : le président peut y voir une incitation à continuer ses réformes. Sur un plan plus politique, il est évident que ses futurs chantiers, concernant l’assurance-chômage et les retraites, peuvent contribuer à ancrer davantage encore son assise à droite. Déjà, les ordonnances travail ou la réforme de la SNCF avaient permis au président de séduire une partie des sympathisants Les Républicains. Désormais qu’un tiers des électeurs de François Fillon de 2017 ont voté pour La République en Marche en 2019, le président va probablement vouloir les maintenir dans son giron. Comme il ne pourra pas le faire via ses réformes sociétales ou en matière d’immigration, de toute façon trop à gauche aux yeux des sympathisants de droite, il va tout axer sur l’économie. Bien sûr, s’il veut conserver la spécificité du macronisme le chef de l’Etat devra quand même continuer de faire du « en même temps », notamment avec la PMA ou l’effort écologique, mais la faiblesse de la gauche est telle qu’il va probablement continuer de se préoccuper avant tout des électeurs de droite dans les mois à venir.

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