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Same old, same old ?

1995 - 2019 : le jeu des 7 différences d’une France en crise

De la fracture sociale à la grande inquiétude post Gilets jaunes, les Français semblent de plus en plus désemparés, faisait-il meilleur être Français en 1995 ? Un sondage YouGov vient de montrer que 58% des Français redoutent un effondrement de notre civilisation.

UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Atlantico : Allons-nous vers une preuve de force ce jeudi 5 novembre ? Doit-on s'attendre à un "grand matin" ?

Jean-Paul Betbeze : Oui, la France se prépare à un « grand matin » le 5 décembre, jour où entendent se réunir toutes les expressions des insatisfactions, revendications, peurs, interrogations, comme on voudra, qui nous secouent – pour freiner le gouvernement et Emmanuel Macron, il n’est presque plus question des « patrons ». Comme toujours, nous sommes dans la politique, à quelques semaines de Noël (comme par hasard), à quatre mois des municipales et au milieu du mandat Présidentiel, moment sensible, multipolitique où le principal disparaît, la croissance et l’emploi sur longue période, les intérêts catégoriels pouvant avancer masqués. Les mots sont des prétextes : les Français sont majoritairement « favorables aux réformes » nous dit-on, tous les politiques aussi, à condition qu’elles soient claires, bien et longuement expliquées et justes. Bien sûr ! 

S’agissant du régime des retraites, qui est le cœur du débat avec la modification des « régimes spéciaux », l’équation est pourtant toujours la même, et simple : dans un système par répartition, les actifs cotisent pour les retraités. Pour que ce système s’équilibre dans la durée, objectif crucial et oublié, il faut donc plus de cotisations d’un côté, avec plus de salariés cotisant plus longtemps, et une maîtrise des pensions de l’autre. Evidemment, s’il y avait plus de croissance et d’emploi, autrement dit plus de productivité et de compétitivité, résoudre l’équation serait plus facile, sachant que la durée de vie augmente.

La réforme des retraites telles qu'elle est posée actuellement par le gouvernement tombe donc, selon vous, à côté ? Ce n'est pas comme ça que la question devrait posée par le gouvernement ? 

Bien sûr que non, et vous le savez. La question centrale de la croissance qui permettra à long et très long terme le régime de retraite (tous les régimes en fait) n’est pas posée, autrement dit celle des conditions de compétitivité, formation, investissement, donc de profitabilité qui permettront aujourd’hui d’avancer. La Chine fait peut-être peur, mais nous lui achetons de plus en plus. Nous aimons nos agriculteurs, mais notre balance et devenue déficitaire, sachant qu’on leur demande de produire de manière plus écologique, dans des unités petites, et moins cher qu’en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Pologne. Et ainsi de suite.

Pour les retraites, au lieu de regarder les prévisions, avec leurs hypothèses, on nous dit que c’est un Rapport du Conseil d’Orientation des Retraites est un service du Premier ministre (donc…), qui vient de sortir… à propos. On ajoute que ce Conseil n’a pas toujours été aussi alarmiste, que les années 2030 seront peut-être compliquées, mais que 2070 s’annonce meilleur, ou encore que s’il y avait plus de fonctionnaires, il y aurait plus de ressources pour payer leurs pensions (la question du paiement des fonctionnaires, par l’impôt, n’étant pas abordée !).

Au vue de ce que vous décrivez, sommes-nous dans une situation comparable à celle de 1995 ? Le gouvernement fait-il les mêmes erreurs qu'Alain Juppé à l'époque ? 

Presque, et parfois en pire. 

Presque : fin 1995, le Premier ministre de l’époque, Alain Juppé, avait parlé des « régimes spéciaux » (SNCF et RATP notamment), une phrase vague, ajoutée au dernier moment, dans un vaste programme de réformes.  L’erreur était manifeste : quand on veut réformer, on discute, débat, mesure et calibre autant que possible, en faisant attention d’éviter tout point faible. On sait la suite : des blocages qui mènent Alain Juppé, le… 5 décembre, à prendre la parole pour demander de « sortir de la logique d’affrontement », en souhaitant que « les choses s’apaisent ». C’en était fini du programme Juppé de réformes. Michel Rocard en son temps, avec le Livre blanc sur les retraites de 1991, avait prévenu que les réformes des retraites feraient tomber plusieurs gouvernements. « Ne rien faire conduirait à terme à la condamnation de la répartition et à la rupture de solidarités essentielles » écrivait-il ! 

Nous avons butté sur le même problème, sans erreur du Premier ministre cette fois, sans opposition frontale contre l’objectif voulant égaliser cotisations et droits à pension, mais sur la méthode : tout le monde a bien compris, au-delà des « gagnants et des perdants » des calculs infantiles que nous lisons partout, que l’enjeu est stratégique et que le perdant serait l’économie, donc nous, mais sans franchir le Rubicon ! 76% des Français veulent une réforme des retraites (Ipsos, novembre 2019) mais nous ne voulons pas changer, parce que 64% d’entre nous ne faisons pas confiance à l’exécutif pour la mener ! 

2019, c’est donc 1995 économiquement en mieux, politiquement en pire. Fin 95, 44% des français se disaient optimistes, nous en sommes à 41%. Les confiances des consommateurs et des entrepreneurs sont voisines, les deux ayant récemment remonté. Fin 1995, l’espérance de vie des hommes à la naissance est de 74 ans et de 82 pour les femmes, nous en sommes à 80 et 85. Le taux de chômage est passé de 10,5% pour une croissance voisine de 4% à 8,6% pour 1,3%. Et le PIB par tête a augmenté de 28,5%, passant en dollars constants de 34 000 à 43 700.

Et l'économie dans tous ça ? Pourquoi la comparaison entre 1995 et nos jours n'est-elle pas plus contrastée alors que la situation économique de la France n'est pas la même ?

La vraie différence, c’est la montée de la dette. En 1995, la dette publique représente 50% du PIB, 100% aujourd’hui. La dette privée, entreprises et ménages, est passés de 162% du PIB en 95 à 266% aujourd’hui. 73,5% du PIB : tel est, en France, le niveau d’endettement des Sociétés non financières en juin 2019 (Source : Banque de France, Statinfo, 21 novembre 2019). Un ratio très élevé par comparaison avec les grandes économies de marché. C’est le deuxième, après celui du Japon (91,1%), supérieur à ceux de l’Espagne (63,2%) et de l’Italie (64,3%), bien plus élevé que ceux des États-Unis (47,1%) et de l’Allemagne (40,9%).

La France est un pays aussi optimiste que râleur, qui avance aujourd’hui plus que nos voisins mais hésite à aller plus loin, cherchant les mots « qu’il faut », la méthode « nouvelle et adaptée » qui permettra de « changer sans gagnants ni perdants », autrement dit de ne pas le faire. Quand on résiste au réel, on ne résiste pas à la dette. C’est l’opium du peuple français !

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