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Trajectoires de radicalisation des djihadistes : quand la violence apparaît comme une fin en soi

Sujet qui fait l'objet de nombreuses controverses depuis quelques années, la question de la radicalisation a été une nouvelle fois traitée, à partir de témoignages cette fois-ci. Les traits récurrents et particularités découvertes chez les profils djihadistes apportent une pierre conséquente à l'édifice de compréhension du phénomène.

Chute

Publié le - Mis à jour le 15 Septembre 2017
Trajectoires de radicalisation des djihadistes : quand la violence apparaît comme une fin en soi

Atlantico : Le 7 août dernier était publiée une étude sociologique rédigée par Bilel Ainine, Xavier Crettiez, Thomas Lindemann et vous-même, concernant les processus de radicalisation djihadistes. Pourriez-vous rappeler la généalogie de ce travail ?

Romain Sèze : Le sujet suscite débats passionnés et il recouvre enjeu public évident. Il n’existe pourtant guère de recherches qui s’appuient sur des enquêtes (hormis celles initiées par Farhad Khosrokhavar il y a une dizaine d’années), en raison notamment des difficultés d’accès au terrain. Nous avons donc souhaité y pallier en nous tournant vers les établissements pénitentiaires, qui constituent une voie parmi d’autres pour approcher les acteurs concernés. L’objectif était de nous entretenir avec des personnes condamnées pour des faits de terrorisme, a priori « radicalisées » (sans omettre toutes les prudences et réserves inhérentes à l’usage de ce terme controversé), afin de mieux connaître leurs parcours.

Cette initiative a été rendue possible avec le soutien de la mission de recherche « Droit et justice », de la Direction de l’administration pénitentiaire, et à la faveur d’un partenariat entre le Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales (CESDIP) et l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ).

Nous avons mené l’enquête en 2016 et rédigé le rapport début 2017, collectivement. À l’opposé des recherches anglo-saxonnes sur le sujet qui privilégient des méthodes quantitatives, nous avons opté pour une approche qualitative, sur la base d’entretiens biographiques approfondis et de quelques éléments d’informations complémentaires, proposés à des personnes détenues qui y ont répondu sur la base du volontariat, et dont les identités ont été systématiquement anonymisées.

Nous avons donc travaillé sur un échantillon réduit (treize personnes condamnées pour des faits de terrorisme liés à l’islam et sept pour des faits de terrorisme de type nationaliste) et à partir de données qui induisent naturellement plusieurs biais méthodologiques, mais qui représentent aussi près de 800 pages d’entretiens à analyser. Ce choix méthodologique a plusieurs conséquences. Nous ne prétendons à aucune représentativité, et avons bien conscience que ce travail présente des limites. Nous n’entendons pas non plus trancher les débats sur le sujet, mais simplement y contribuer en apportant des éclairages alimentés par des matériaux empiriques.

Au regard de vos résultats, et en indiquant que vous soulignez la diversité des parcours, est-il tout de même possible de tracer un tronc commun à l’ensemble des personnes interrogées ? Existe-t-il un parcours « type » d’une personne radicalisée et comment le caractériser ? 

Une enquête de terrain force toujours à prendre conscience de la diversité du réel, ici les les parcours de ces personnes. Il est toujours possible de repérer des séquences biographiques ou des variables plus présentes que d’autres, mais sans pouvoir parler de parcours type.

Parmi les faits récurrents, il s’agit par exemple de personnes (re)venues tardivement à l’islam (born again ou converti), dans un mouvement à la fois de rupture générationnelle et de « responsabilisation » en retrouvant un cadre de vie normé à l’entrée dans l’âge adulte. Si leur apprentissage religieux est souvent solitaire et autodidacte dans un premier temps, il se poursuit toujours au contact de pairs, plus rarement par la fréquentation de mosquées. L’entrée dans la radicalité est souvent précédé d’un moment de conscientisation politique par le biais de deux media concourants : la découverte de contenus Internet pro-djihad ainsi que l’intégration de groupes restreints où s’exercent des influences fortes, notamment via des personnes clés qui encouragent le passage à l’acte et offrent des ressources à cette fin. On parlera de « conscientisation politique » dans la mesure où il s’agit d’une phase au cours de laquelle ces personnes s’identifient à une minorité opprimée à travers des registres, intellectuels et émotionnels (colère, haine, culpabilité de ne rien), qui justifient la mobilisation. La plupart de ces personnes ont aussi effectué des séjours à l’étranger qui ont joué un rôle important dans leur parcours. Ils partent souvent dans des périodes où ils sont disponibles tant sur les plans familiaux que professionnels, et à la faveur de motivations parfois réellement contradictoires, mêlant confusément projet de hijra, escapisme, intérêt humanitaire, fuite en avant, et tentation pour la violence (comme option possible et projet explicite). Or, ils intègrent sur place des réseaux djihadistes internationaux, leurs convictions évoluent au contact de leurs membres, c’est à ce moment aussi qu’ils peuvent entrer dans la clandestinité, et qu’ils finissent par chercher et trouver des opportunités pour atteindre des théâtres de combat.

Il ne s’agit que de quelques aspects de ce que peuvent être des itinéraires vers la violence, mais ceux-ci sont toujours aléatoires et contingents. Leurs caractéristiques et leur temporalité varient pour chaque personne.

La conclusion du rapport indique notamment que « la radicalisation apparaît bien comme un substitut à un engagement religieux et identitaire parfois difficilement accessible (problème de la maîtrise de l’arabe ou de la difficulté à accéder à une parole religieuse complexe). Dès lors, transparaît le choix d’un discours religieux de prédicateurs mettant en avant une lecture guerrière et géopolitique de l’islam aux dépens d’un islam raisonné ». Comment expliquez-vous un tel substitut, qui accepte la violence ? La violence peut-elle être vue comme un objectif en soi ? 

Au cours de leur parcours, ces personnes ont toutes intériorisé, à des rythmes différents et sous une forme ou une autre, une idéologie qui légitime et appelle à la violence. En entretien, elles présentent des convictions solides et affirment agir en leur nom.

 
Commentaires

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  • Par vangog - 20/08/2017 - 12:01 - Signaler un abus Très intéressant! Mais tellement incomplet!

    En se mettant en opposition avec les méthodes anglo-saxonnes qui cumulent méthodes quantitatives et qualitatives, ces chercheurs se voilent un œil...le principal! Car une approche quantitative aurait probablement révélé (et voilà pourquoi leurs partenaires gauchistes du CESDIP et de l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ) l'ont interdit...) que ces apprenti-terroristes appartiennent à des génération d'immigration particulière, et proviennent de pays d'émigration plus spécifiquement socialistes qu'islamistes...la gauche perçoit le danger d'amalgame...et censure! Car dire que ces terroristes sont appartiennent à la troisième génération d'immigration maghrébine, principalement algérienne, mais aussi tunisienne et, aujourd'hui, de plus en plus marocaine (le roi nous les envoie à cause des révoltes du RIF), permettrait d'envisager des solutions pour contrer cette violence, solutions que la gauche n'a pas le courage d'envisager...éternel défaut de la censure gauchiste qui cantonne cette analyse au constat que nous avons tous fait, mais qui évite soigneusement les solutions. Elles existent pourtant, et simples de mise en œuvre si on a la volonté....

  • Par Michèle Plahiers - 20/08/2017 - 12:12 - Signaler un abus Bah

    nous avons nos bankster genre Macron qui va vider notre portefeuille en douce. Les musulmans ont leurs "pieds nickelés" qui sont moins doués pour casher leurs pulsions violentes et quand cela s'exprime, les chemins sont moins tortueux....Brut de décoffrage,...

  • Par Michèle Plahiers - 20/08/2017 - 17:33 - Signaler un abus A lire: https://cdradical

    A lire: https://cdradical.hypotheses.org/481. Le djihadiste est la recherche d'une image paternelle sur laquelle projeter son besoin narcissique grandiose. Le nazi lui s'attaque directement à cette image paternelle. Les nazis d'aujourd'hui sont ceux qui ont détruit la culture et le sens du sacré. Ou l'ont détourné de manière perverse.

  • Par MIMINE 95 - 21/08/2017 - 10:18 - Signaler un abus Fascination du djihad et fureurs islamistes (hérodote.net)

    Instruit par l'oeuvre de l'historien arabe Ibn Khaldoun, Gabriel Martinez-Gros replace l'islamisme au coeur de l'Histoire dans son livre Fascination du djihad (PUF, 2016)....Dans un entretien lumineux avec Herodote.net, il dessine un surprenant rapprochement entre le djihadisme contemporain et les guerres conduites par les bédouins et nomades d'autrefois contre les empires vieillissants... Je n'ai pas encore eu le temps d'écouter l'entretien mais l'article attenant (cliquez sur : Fascination du djihad : fureurs islamistes et défaite de la paix ) est déjà une bonne approche, même si le site Hérodote.net reste un site plutôt politiquement correct. Ibn Khaldoun a peut être 7 siècles mais il reste un "savant" pour les musulmans pour lesquels les siècles n'existent pas.

  • Par MIMINE 95 - 21/08/2017 - 10:21 - Signaler un abus OUPS

    Petit détail : le titre de mon post précédent, et la première partie du texte jusqu'au trois petits points, est un copié coller du site Hérodote.net.

  • Par J'accuse - 21/08/2017 - 14:32 - Signaler un abus J'm'en fous, de leurs trajectoires

    Pourquoi essaye-t-on de comprendre les islamistes, alors qu'il ne vient à l'idée de personne de vouloir comprendre et déradicaliser les néo-nazis et autres racistes? Pourquoi les uns auraient des excuses et pas les autres? J'ose une réponse: la gauche aime l'islam et hait les fachos. Renvoyez les psys et les sociologues, amenez les flics et les juges, pour tous les criminels, quels qu'ils soient.

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Romain Sèze

Romain Sèze est chercheur à l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ), rattaché au Groupe Sociétés, Religions et Laïcités (EPHE-CNRS). Il est spécialiste de l’islam contemporain. Ses recherches portent sur les processus de radicalisation et de sortie de la violence.

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