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Le système, ce mot tant employé par les candidats à l'élection présidentielle et notamment par Emmanuel Macron…

« Progrès », « laïcité », « travail », « identité » : autant de mots dévoyés après qu’ils sont passés dans le langage politique et médiatique. Natacha Polony les a traqués pour mieux montrer comment ce nouveau langage contribue au conditionnement de la pensée. Bien sûr, les mots et les rites démocratiques sont préservés, mais ils sont vidés de leur substance. Extrait de "Changer la vie" de Natacha Polony, aux éditions de L'Observatoire (2/2).

Bonnes feuilles

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Le système, ce mot tant employé par les candidats à l'élection présidentielle et notamment par Emmanuel Macron…

Système

Voilà bien un terme de complotiste. Il peut, certes, être employé par les commentateurs dans cette expression consacrée qu’a vu fleurir la dernière campagne présidentielle : « candidat hors système ». Mais quiconque tente de définir ce fameux système est immédiatement taxé de complotisme, renvoyé à un populisme dangereux.

Le mot vient du grec et il est introduit dans le vocabulaire scientifique au XVIe  siècle pour désigner « un ensemble de propositions ordonnées pour constituer une vision cohérente du monde ». Mais il y a déjà plus d’un siècle que le terme est employé de manière péjorative dans le vocabulaire politique, pour décrire l’armature politique, économique et morale d’une société. Ce qui signifie que personne ne se proclame jamais comme faisant partie du « système ». Il n’existe que pour ceux qui le combattent.

Ainsi, l’élection présidentielle de 2017 fut l’acmé de cette gigantomachie que construisent les hommes politiques contre « le système ». Tous le combattaient. Tous voulaient le faire tomber pour qu’enfin la France puisse se relever, le peuple être entendu. Même ceux qui avaient gouverné comme Premier ministre, conseiller de l’Élysée ou ministre de l’Économie trouvaient le pays scandaleusement entravé par des immobilismes sournois. Et les médias de reprendre le mot, non sans toutefois exprimer le début d’un doute quant à la validité du concept, à partir du moment où l’on commençait à les y englober.

Existe-t-il donc un « système », c’est-à-dire un ensemble de forces émanant d’individus issus de domaines différents, indépendants les uns des autres, mais concourant, consciemment ou non, à perpétuer les mêmes structures et la même idéologie, selon une vision du monde cohérente ? Formulée aussi clairement, la réponse est évidemment oui. L’usage du terme par un Emmanuel Macron cherchant à détruire les anciens partis politiques et incitant à simplement remplacer les têtes, à faire émerger de nouveaux représentants, permet de masquer totalement le sens de l’expression. Mais il n’était alors besoin que de voir égrener les noms des personnalités se réjouissant de sa candidature pour comprendre qu’il n’effrayait pas les tenants du pouvoir en place. Non pas les élus, les membres de partis, mais ceux qui depuis plusieurs décennies orientent les politiques, décident des grands choix macro-économiques, valident ou non les options idéologiques, bref, les grands arbitres des élégances. Entre grands patrons, conseillers de princes, propriétaires de groupes de médias, philosophes officiels, entrepreneurs « cool » et supposées grandes consciences (de ceux notamment qui ont applaudi à l’invasion de l’Irak et de la Libye, mais n’ont jamais songé à prononcer un mea culpa face au désastre et aux milliers de morts)… tout ce que la France compte de personnalités influentes ayant pesé ou cherché à peser sur tous les pouvoirs en place depuis trente ans.

La notion de système nécessite, bien sûr, de ne pas s’attacher aux individus mais à ce qu’ils incarnent et aux idées qu’ils promeuvent. On comprend alors que ce qui rapproche tous ces acteurs des domaines économique, politique ou intellectuel est une même conception des organisations humaines qui, derrière des proclamations morales, sur « l’ouverture à l’autre », la « tolérance », le « devoir d’ingérence » pour aider des populations en souffrance, promeut un dépassement des États-nations par des instances de gouvernance supranationales et un capitalisme dérégulé. Derrière le libéralisme politique et social, les intérêts financiers. Derrière la globalisation culturelle, la globalisation économique.

On retrouve là une des dimensions de l’analyse marxiste. Les idéologies sont un instrument du système économique. Ainsi du discours sur la mondialisation, proclamé à la fois état de fait et bienfait pour l’humanité, dont on s’offusque que la majorité des Français la considère comme un danger (cf. « Mondialisation »). L’accusation de racisme et d’égoïsme (quelle honte, ces Français qui ne se réjouissent pas de voir sortir de la pauvreté tant de malheureux dans le monde) agit comme un chantage particulièrement efficace. C’est sur le plan moral qu’il faudrait applaudir à un modèle économique qui ruine des pans entiers de l’industrie française, de son agriculture, de son artisanat, et qui détruit les protections sociales conquises depuis plus d’un siècle. Formidable escroquerie !

Qui concourt à ce système ? Ceux, bien sûr, qui en bénéficient, qui sont du côté des gagnants, du dirigeant de multinationale à celui d’un « cabinet de conseil », de l’avocat spécialisé en optimisation fiscale au trader, du banquier au patron de la grande distribution. Mais aussi tous ceux dont l’action consiste à faire accepter ce modèle économique, parfois avec la plus entière bonne foi. Quand 90% des médias font campagne pour le « oui » au référendum sur le traité constitutionnel européen, quand 90% des médias s’offusquent de l’idée même d’un Brexit ou mêlent à dessein critique de l’Union européenne et refus de l’Europe sous un vocable péjoratif, « europhobie », quand ils traitent les questions géopolitiques en termes moraux, pour distinguer les méchants et les gentils au lieu d’analyser en termes de rapport de force, ils consolident les structures économiques qui imposent depuis des décennies les politiques menées en France et en Europe.

Il ne s’agit pas d’accuser tel ou tel journaliste de « rouler pour » un homme politique, comme l’imaginent parfois certains dans un réflexe simpliste et, pour le coup, véritablement complotiste. C’est en toute liberté et en toute honnêteté que chaque individu adhère à un système de valeurs qui lui font analyser les événements suivant un prisme précis. Mais il se trouve que ce prisme est quasiment toujours le même, et que toute autre analyse semble inacceptable moralement. Et c’est bien ce qui explique la puissance de ce discours dominant et sa capacité à se reproduire et se perpétuer.

 
Commentaires

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  • Par Atlante13 - 19/11/2017 - 12:08 - Signaler un abus Quel système?

    En tout cas, pas celui des listes bloquées qui est un scandale démocratique. Cela revient à donner le pouvoir à des partis politiques dans le système actuel, ou, a qui au fait, qui va décider du choix des candidats? Une liste nationale au prorata de quoi, des députés, des maires, des encartés, que sais-je encore. Il n'y a qu'un seul système qui soit démocratique, celui de la candidature individuelle. Tout le reste n'est que l'application du bolchevisme confiscatoire qui veut à tout prix récupérer le pouvoir. Chacune des régions, en fonction de sa population, obtiendra un nombre de députés au prorata du global national.

  • Par gilbert perrin - 19/11/2017 - 12:17 - Signaler un abus le pire des système ?

    ne restez pas figé avec le système des élections : listes bloquées ou pas, vous aurez toujours et c'est de plus en plus fréquent, de la fraude dans toutes les opérations électorales et je vous le dis que ce soient les uns ou les autres ils savent tous faire voter les morts ??? le plus grand des systèmes c'est la COMBINE de l'EXECUTIF allié ave le parlement pour faire voter des lois et prendre des décisions qui soient conformes à leurs intérêts à TOUS... IMAGINEZ ce que vous voulez, PENSEZ comme vous voudrez, tant que rien ne changera à ce niveau, que l'ETAT et les POUVOIRS PUBLICS ne seront pas controlés / REVEZ ?????????????

  • Par JLH - 19/11/2017 - 21:16 - Signaler un abus la réification des concepts

    Je viens de lire l'extrait que vous publiez et vous fait part de ce de plus en fort je crois. Les fameuses lumières du 18ième siècle ont été suivies des pires horreurs que l'humanité a produites, c'est un fait, et j'y vois là deux raisons : la première, ce que Kant nomme "éclaircissement" en allemand, devient Lumières en Français, et sapere aude, qui peut se traduire par Ose Savoir ou Ose la sagesse, est oubié puisque éclaircissement implique une dynamique alors que les Lumières tombent du ciel et imposent leur dictature. Il me semble que la seconde raison est depuis deux ou trois siècles le passage de concepts à un objet autonome, justement avec les Lumières. Le système, objet autonome, non certainement pas, le système en lui-même n'a aucune existence propre, il est indispensable d'y attacher au moins un adjectif, système nerveux, système mécanique, un système ne vaut que par les actions de chacun des éléments qui le composent. Il me semble de plus en plus que le vide sidérale de la Pensée vient du mauvais du sujet. Qu'est ce que la société ? la société est un contrat entre des individus, il s'agit au mieux d'un objet juridique mais qui n'a aucune pensée autonome.

  • Par JLH - 19/11/2017 - 21:29 - Signaler un abus la réification des concepts suite

    L'autonomie est du ressort de l'individu, l'étude doit porter en conséquence sur l'individu, libre, unique et autonome, simplement dans une relation interactive rationnelle avec les autres individus. Mais en assistant à cette totemisation des concepts, on se prive de l'essentiel, de l'individu que l'on contraint de plus en plus, qui est de plus en plus sujet sans s'en rendre compte. En ce trompant de sujet, on ne risque que des catastrophes, c'est un principe de base de gestion d'ailleurs. Écoutez donc les radios ou les télévisions, et "la société évolue vers...", "les marchés pensent que...", "le système implique ...." l'Etat souhaite telle politique", Eh bien non, non et non, la société n'évolue pas, mais les techniques et les individus évoluent, les marchés ne pensent, le système n'est en fait rien, l'Etat ne souhaite rien mais toutes ces propositions tentent de déresponsabiliser l'individu dans son interaction avec l'autre. J'arrive à un âge où on commence à s'apercevoir de ses propres dérives, et quelques fois de leurs conséquences collectives.

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Natacha Polony

Natacha Polony est journaliste pour Le Figaro et essayiste. Elle a publié Ce pays qu’on abat. Chroniques 2009-2014 (Plon) et Changer la vie (éditions de L'Observatoire, 2017).

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