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Pascal Bruckner : “En France, l’adversaire a toujours le visage du nazi”

Dans “Un bon fils” (Grasset), Pascal Bruckner révèle le passé nazi de son père. Et dévoile, en creux, le portrait d’une France qui n’a pas fait le deuil de la guerre et “rejoue sans cesse l’Occupation” : tout s’est arrêté, dit-il, en 1944…

L'entretien culture

Publié le - Mis à jour le 18 Avril 2014
Pascal Bruckner : “En France, l’adversaire a toujours le visage du nazi”

Barbara Lambert : Les origines de l’antisémitisme de votre père, vous les voyez dans ses origines familiales. Il appartenait à une famille de huguenots qui avaient été contraints de quitter la France pour se réfugier en Allemagne...

Pascal Bruckner : D’abord, il y a le climat de l’époque. Il ne faut pas oublier que la France d’avant-guerre était globalement antisémite. C’était “l’esprit du temps”. Et puis, il y avait les origines allemandes, et le besoin de contrer le père qui s’était battu contre l’Allemagne en 1914 : entre mon père et mon grand-père, le conflit était très fort. Je pense aussi que mon père a été happé par l’atmosphère de la Seconde Guerre mondiale, par la "race supérieure" des vaincus. Les Français étaient à genoux, comme beaucoup de gens de sa génération, il a, je crois, été totalement fasciné par la puissance allemande.

BL : Votre mère, aussi, était fascinée par l’Allemagne… de la même façon qu’elle était fascinée par votre père, qui la maltraitait…

PB : C’est la loi du plus fort. Il y avait aussi cette idée à l’époque que les démocraties étaient en train de mourir, qu’elles étaient faibles, divisées par les partis. On pensait que le fascisme d’un côté, le communisme de l’autre allaient les écraser. Le trait commun qu’avaient mon père et ma mère, c’était leur haine de la démocratie. Je crois que mon père a été littéralement dévoré par la grande victoire du Reich.

BL : Votre père a devancé le STO et est parti travailler en Allemagne chez Siemens. Vous dites que vous auriez préféré qu’il soit un vrai tortionnaire plutôt qu’un sous-fifre…

PB : C’est une remarque esthétique… Quitte à avoir un père dans le camp des méchants, autant qu’il le soit jusqu’au bout (sourire). En même temps, s’il avait été un vrai tortionnaire, j’aurais pu le détester complètement. Or je n’y arrivais pas. Quand je ne le voyais plus, j’avais des remords, alors je le rappelais...

BL : Vous avez culpabilisé de ne pas le détester complètement ?

PB : C’est un mélange : il y avait l’ancienne culpabilité de ne pas le détester et le constat que je ne pouvais pas aller jusqu’au bout et l’abandonner. Là, je me serais senti, pour le coup, très coupable. On n’abandonne pas son père, ni sa mère, ni ses enfants. Malgré tout, il y a des liens qui résistent aux idées politiques et à la vie commune.

BL : Est-ce que vous aviez évoqué avec lui la possibilité d’écrire sur lui ?

PB : Oui, je lui avais dit : “ Tu sais, quand tu seras mort, je raconterai tout ”. Il m’avait répondu : “Je n’en ai rien à foutre. Je n’ai pas de mouchoir dans ma poche. Tu peux dire ce que tu veux, cela m’est complètement égal”. Il était toujours très fanfaron. Mais enfin, je pense que cela ne lui aurait pas plu. Je crois aussi que je vais avoir des réactions très négatives de la famille. Personne n’est au courant, sauf une cousine. Mais des deux côtés, ils vont certainement être blessés.

BL : Pourquoi publier ce livre, aujourd’hui ? Avez-vous attendu la mort de votre père pour le faire ?

PB : C’est vrai, j’ai attendu la mort de mon père. C’était en 2012, il y a un an et demi. Mais mon éditeur insistait depuis trois ans pour que j’écrive ce livre.

BL : Vous voulez dire que vous n’en aviez pas envie ?

PB : Non . Je n’avais pas du tout le “feeling" pour ce livre. Cela me paraissait à la fois indiscret et inintéressant. A force d’insistance, j’ai commencé à prendre des notes. Et puis, c’était comme s’il fallait renverser un tabou. Comme s’il y avait quelque chose à bousculer que je voulais absolument garder secret, ou en tout cas discret. Je n’ai jamais aimé l’autobiographie. J’ai toujours trouvé que c’était très indécent, et voilà que je m’y plonge à mon tour.

BL : C'est vous qui avez choisi le titre, “Un bon fils” ?

PB : Ah oui, c’est moi. Je l’ai imposé chez Grasset, au départ, ils n’étaient pas très chauds. C’est ironique, bien sûr. “ Un bon père ”, cela aurait été difficile…

BL : Vous n’y mettez que de l’ironie, ou un peu de culpabilité, aussi ?

PB : Les deux. “Un bon fils”, je l’ai quand même été jusqu’au bout, je n’ai pas abandonné mon père en dépit de tout le contentieux qui nous sépare. Mais on n’est jamais tout à fait un bon fils, comme on n’est jamais tout à fait un mauvais fils. Dans un cas comme dans l’autre, on risque de se vanter.

BL : Vous auriez préféré, dites-vous, qu’il soit un vrai tortionnaire, mais le fait est qu’avec votre mère ou avec vous, il l’a été vraiment…

PB : Avec ma mère, oui, pas vraiment avec moi.

BL : C’est quand même très violent, il y a des coups, des blessures…

PB : C’était le climat de l’époque. En parlant avec mes cousins, et avec d’autres gens plus jeunes, je me suis aperçu que jusqu’à la moitié des années 70-80, les châtiments corporels étaient de règle.

BL : La violence verbale est énorme…

PB : Il était très violent, il hurlait tout le temps. C’est cela que je lui reproche, plus que ses idées. Chacun, après tout, a droit à ses opinions, même extrêmes et absurdes. C’est surtout avec ma mère qu’il a été très violent. C’était une entreprise de démolition systématique, du premier jour jusqu’aux six derniers mois.

BL : Vous dites avoir conservé les lettres qu’il envoyait à ses maîtresses…

PB : Ma mère me les avait confiées.

BL : Votre mère ?

PB : Oui. Elle me racontait les coucheries de mon père, les photos qu’elle trouvait où il était tout nu avec une femme… C’est très bizarre, hein ? Elle se faisait un petit dossier. Elle m’avait dit : “Garde-les, un jour, j’en aurai peut-être besoin”, comme si elle allait le quitter. J’en ai lu pas mal. C’est très lyrique, assez romantique, un peu désuet mais c’est assez beau. Il a écrit jusqu’à la fin des lettres à sa vieille maîtresse. J’ai failli en détourner une, et puis, je me suis dit que cela ne me regardait pas.

 
Commentaires

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  • Par un_lecteur - 16/04/2014 - 08:17 - Signaler un abus Intéressant et courageux

    En France, nous ne savons pas assumer notre passe. Nous préférons le cacher au lieu d'y réfléchir et d'en tirer des leçons. Ce n'est pas par hasard qu'il n'y a pas de mot français pour débriefing. Ou alors nous le transformons en mythe. Par exemple le mythe de 1936 et des 40 heures qui ont en réalité augmente le chômage, ce qui ne nous a pas empêché de recommencer et d'arriver jusqu'aux 35 heures - avec le même résultat. C'est particulièrement vrai pour la période de l'occupation, et encore plus de la libération. Il y avait à la télévision une émission qui reprenait les actualités ayant 20 ans. Émission arrêtée en 1960, http://fr.wikipedia.org/wiki/Magazine_du_temps_passé Après 1945, communistes et gaullistes ont préféré remplacer la réalité par des mythes : les communistes ont préféré oublier qu'ils soutenaient les nazis à cause du pacte hitler Staline, jusqu'en juin 1941 - soutien allant jusqu'à du sabotage dans les usines d'armement. Les gaullistes préférant oublier la grande popularité de Pétain jusqu'à la fin, pour créer le mythe de la France résistante derrière de Gaulle. Je trouve le livre de bruckner intéressant, et courageux.

  • Par legaulois - 16/04/2014 - 08:42 - Signaler un abus ne pas oublier que la france

    a été battue en 35 jours de combat face l'armée allemande , cas unique dans les grandes puissances et record non battu aujourd'hui ; je parle en connaissance de cause ayant eu un père qui a reçu une des dernières citations de juin 1940 pour avoir détruit en tant que caporal avec ses quatre hommes au fusil mitrailleur et à la grenade un convoi allemand ; et ayant réussi à rembarquer avec les anglais , et là c'est une autre histoire , et ne pas oublier aussi que l'armée française à perdue 100000h en 35j perte énorme pour une partie qui a bien combattue ,

  • Par anakyn - 16/04/2014 - 09:37 - Signaler un abus Volontaire pour le STO

    comme Georges MARCHAIS quoi ! Mais ça, le FDG comme le PC le nient farouchement !

  • Par biturige - 16/04/2014 - 09:56 - Signaler un abus remarque contradictoire

    bonjour ,fort bien enseigné dans l'armée française et racontée/vécue par nos pères et grands-pères ;tout au moins dans la Marine ;des années 50 à 70 ;chaque fois qu'en mer nous était signalé une unité de l'URSSS ,nous mettions aux postes de combat .Jamais pour une autre nation ,y compris la Marine Allemande tout juste renaissante . L'ennemi est bien à l'Est et il est communiste ! Nous n'ignorions rien des Fascistes et des Nazis puisque nos pères les combattirent ,mais nous ne confondons pas la SS avec la Wehrmacht .

  • Par biturige - 16/04/2014 - 09:58 - Signaler un abus rectification

    j'ai mis un S de trop à URSS .

  • Par pave777 - 16/04/2014 - 10:39 - Signaler un abus bof

    6 mois avant le défilé du général sur les champs Élysées une foule en liesse acclamait le Maréchal et les chefs de la collaboration. C'était la France, mi pétainiste, mi autre chose de mal défini. 10% de résistants de sympathisants en 43, 10% d'alliés de Hitler, et 80% de français attentistes qui courraient après le saucisson. Rien de neuf, à Alésia Vercingétorix a connu la même situation face à l'envahisseur romain, les collabos gaulois, et les résistants à l'invasion. Les gens qui passent leur temps à se justifier, me gavent, qu'ils assument point barre, ça permet de passer à autre chose.

  • Par pemmore - 16/04/2014 - 12:23 - Signaler un abus Ben non, si ma famille a combattu les Allemands,

    il n'est pas resté de haîne contre eux, que celle des collabos qui pour nous sont les vrais nazis, et quand on voit que des lois datent encore du ministère Darlan ça fait hurler, et le grand regret de la paix nationale voulue par DE Gaulle avant d'avoir fait le grand ménage. On aurait du saisir tous leurs biens et les expédier en guyane ou mada,alors que ces fonctionnaires surtout ont gardé leur emploi pendant que ma famille qui avait risqué sa vie n'avait rien à bouffer. Un oeuf pour deux ça marque à vie. C'est ça le traumatisme de cette guerre non aboutie. Par contre on n'a jamais parlé des juifs, on a eu nos morts, et puis dans nos régions ils étaient rarissimes, j'ai entendu parler de la shoah 20 ans plus tard. La France se doit de nettoyer toute trace de ce qu'a été la colaboration comme le découpage des régions, les lois concernant la sncf préparant les déportations, , tout article de loi entre 1940 et 1944 doit disparaitre, c'est notre honte commune à tous, on doit dire que ces gens n'ont pas éxisté constitutionnellement.

  • Par mikeoscar - 16/04/2014 - 13:37 - Signaler un abus Au début

    Le premier paragraphe de cet entretien me rappelle cette rencontre que j'avais faite au Cameroun il y a 35ans avec un Français qui s'était engagé dans la division Charlemagne; il avait combattu en mai-juin 40 dans l'Armée Française et après la défaite, il avait eu l'occasion de voir la débauche de l'Etat Major à Bordeaux et pour sauver l'honneur de la France était passé de l'autre côté, "quand j'ai vu, cette jouissance alors que la France était battue, que la troupe avait combattu vaillamment et que les officiers avaient déserté, je n'ai eu d'autres envie que de continuer à combattre pour essayer de laver l'affront". Ce type, je n'ai même pas eu l'idée de le critiquer. Enfin, comme dit dans les réponses, on pourra faire la contrition de cette époque uniquement quand ce ne sera plus un coup de marketing politique et lorsque les Français seront certains que la démarche ne sera pas obligatoirement conclue par une grande repentance générale.

  • Par verdad - 16/04/2014 - 13:44 - Signaler un abus Occupation ??? les Gentils les Résistants, les méchants ceux qui

    Si nous étions un peu plus objectifs? ilsl en furent assez rares qui résistèrent, d'autres qui croyaient qu'aller travailler en Allemagne, libérait un Prisonnier.{{ Propagande d'époque}} D'autres qui combattirent le Bolchevisme tout en étant Germanophobe.. et la grande Majorité qui attendaient patiemment le débarquement. et crevaient de faim. La seule vérité, dés le 6 Juin 1944, s'instituua les légende Gaullo-Communiste et ça dure depuis quelque 70 Ans....Une exception bien de chez nous.

  • Par prochain - 16/04/2014 - 21:07 - Signaler un abus Débarquement ou invasion les bons livres pas lus

    Une des premières sources de notre histoire clandestine. Interdit de publication pendant 40 ans jusqu'en 2004, mise à l'index par ... la Grande Bretagne Michael R.D.Foot. Des Anglais Dans La Résistance. SOE In France Le Service Secret Britannique d'Action 1940 - 1944 Ed. TALLANDIER 2008. 35 euros

  • Par pale rider - 17/04/2014 - 08:56 - Signaler un abus Vous avez raison, l occupation avilit

    A chaque fois , trois types de réactions : ceux qui s'insurgent et morflent (en majorité), ceux qui collaborent , l'ironie veut qu'ils s en sortent plutôt bien en majorité et la grande masse qui subit et obéit. 4 ans d'occupation , et nous les portons toujours . Les pays de l'Est en ont subi 40 , je pense souvent à eux.

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Pascal Bruckner

Pascal Bruckner est un romancier et essayiste. Il est l’auteur, entre autres, de La tentation de l’innocence (prix Médicis de l’essai, 1995), Les voleurs de beauté (prix Renaudot, 1997), Misère de la prospérité (prix du Meilleur livre d’économie, prix Aujourd’hui, 2002), Le fanatisme de l’Apocalypse (prix Risques, 2011) et Un bon fils. Son œuvre est traduite dans une trentaine de pays.

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