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Faire du Buisson sans Buisson : un délicat pari pour Nicolas Sarkozy ?

Depuis l'affaire des écoutes, les ponts ont été coupés entre Nicolas Sarkozy et Patrick Buisson. Mais, l'ancien chef de l'Etat n'hésite pas à reprendre des idées symboliques de son ex-conseiller avec plus ou moins de succès. Un bagage qui pour autant est inscrit dans la pensée de Nicolas Sarkozy depuis plus d'une décennie.

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Faire du Buisson sans Buisson : un délicat pari pour Nicolas Sarkozy ?

Atlantico : En quoi peut-on dire que Nicolas Sarkozy est en train de faire du Buisson sans Buisson et donc de façon moins maitrisée, voire pas du tout ? 

Maxime Tandonnet : Je peux difficilement vous répondre de cette manière. Il me semble que Nicolas Sarkozy ressent fortement les inquiétudes de la société française face aux sujets de l'immigration et de l'intégration. Il est vrai que ces questions étaient au coeur du discours de Patrick Buisson et que tous deux se sont retrouvés à un moment sur ces thèmes. Maintenant, je crois profondément que l'on ne peut absolument pas raisonner en termes d'influence occulte de son ancien conseiller. Le président Sarkozy sent très bien, par lui-même, avec une intensité inégalée, les préoccupations de la grande majorité des Français.

Il n'a jamais préconisé l'immigration zéro mais une immigration organisée, concertée avec les pays d'origine. Cependant, il voit bien que la situation de l'Europe qui ne parvient plus à maîtriser ses frontières est un sujet d'inquiétude capital chez les Français et chez les Européens en général, qui va jouer un rôle déterminant dans la vie politique à venir.  

Quels sont les résultats espérés ? En quoi l'absence de Buisson en fait une stratégie qui pourrait s'avérer, par manque decontrôle ou de fond idéologique, inefficace ou ratée ?

Jérôme Fourquet : La ligne Buisson est une ligne très droitière qui accorde la primeur aux questions identitaires, régaliennes et sécuritaires. Elle a pour finalité à la fois d'éviter qu'une frange importante de l'électorat de droite ne bascule vers le Front national par insatisfaction sur ces sujets de l'action de la droite classique et d'essayer de faire revenir au bercail une partie de ses électeurs qui ont déjà été séduits par les idées du FN.

L'élection présidentielle de 2007 est un cas d'école dans la mesure où cette stratégie avait en partie permis de siphonner l'électorat d'extrême droite au premier tour. Et au second, cela a facilité le rapatriement de certaines personnes ayant voté FN vers la candidature de Sarkozy.  

Cette stratégie fut une nouvelle fois mise en action en 2012, avant le premier tour, et de manière plus marquée dans l'entre-deux-tours. Elle a permis à Nicolas Sarkozy (c'est ce que l'on a montré à travers nos sondages à l'IFOP) de réduire l'écart avec François Hollande au second tour en augmentant substantiellement le nombre de reports en provenance du Front nationale. Beaucoup d'électeurs de Marine Le Pen comptaient s'abstenir au second tour. Mais compte tenu de la tonalité du discours de Nicolas Sarkozy dans l'entre-deux-tours, une frange de cet électorat frontiste a finalement voté pour lui. Cela lui a permis de gagner 1,5 à 2 points dans le corps électoral. Nicolas Sarkozy a ainsi fini à 48% des suffrages exprimés alors que les premiers sondages au lendemain du premier tour annonçaient un rapport de force beaucoup plus déséquilibré de l'ordre de 56/44.

2007 et 2012 font partie de l'arrière-plan historique que l'ancien chef de l'Etat a en tête. Mais depuis 2012, des événements se sont passés et ont conforté Nicolas Sarkozy dans l'idée qui était la sienne, à savoir que sa stratégie est la mieux adaptée au contexte actuel. Devant ses lieutenants, le président de LR aurait affirmé au soir du premier tour des régionales, lorsqu'il découvre les résultats et le score du FN au plan national, "qu'on ne vienne pas me dire que la France n'est pas à droite !" C'est ce constat-là qui guide la ligne politique qu'il suit actuellement. Il s'agit de taper très dur sur les figures du FN tout en essayant de s'adresser à son électorat (ainsi qu'à celui de LR) qui est très travaillée par les questions liées au terrorisme, à la crise des migrants et à la présence visible d'un islam plus ou moins radical sur notre territoire. Il poursuit donc effectivement une ligne politique et une façon de communiquer qui avait été inspirée en son temps par Patrick Buisson.

Au-delà de ce constat, je pense que vous donnez beaucoup d'importance à ce théoricien. Votre question va dans le sens de ce que Patrick Buisson annonçait à l'issue de la campagne où Sarkozy n'était qu'un exécutant ou un figurant. Là non plus, il ne m'appartient pas de juger, mais à mon avis il faut savoir laisser de côté ce type de réflexions très (trop ?) subjectives.

Par ailleurs, sur l'éventuelle limite de faire du "Buisson sans Buisson", je ne suis pas convaincu que ce soit l'absence de ce théoricien qui pose le plus problème aujourd'hui. Ce que je pense en revanche, c'est que cette stratégie et ce type de discours, Nicolas Sarkozy l'a déjà utilisé récemment, et à plusieurs reprises. Or ces mots, qui se voulaient volontairement très clivant, n'ont pas été oubliés. Et toute la difficulté aujourd'hui c'est de rejouer la même partition qui très portée sur sur la rhétorique du volontarisme (c'est l'idée du "quand on veut, on peut" ou encore du "on ne cédera pas d'un centimètre" devant le communautarisme et du "karcher"). Toutes ces déclarations ont laissé des traces et une grande partie de l'électorat de droite a été déçu par le fait que le bilan et l'action concrète n'ont pas été à la hauteur des promesses et des annonces en la matière.

Nicolas Sarkozy, en partie sur le registre économique et régalien (tout comme François Fillon sur ces sujets) est confronté en permanence dans leurs déplacements et dans leurs échanges avec leurs électeurs de base, à la question majeure qui est en substance : "Qu'est-ce qui nous dit que vous allez faire demain ce que vous n'avez pas fait hier ?" Donc plus que l'absence du théoricien, je pense que c'est cette question-là qui se pose de façon urgente. Il s'agit d'une question de crédibilité de ce type de discours compte tenu du passé. 

Maxime Tandonnet : Je ne pense pas qu'il faille voir cela en termes de stratégie voire de tactique électorale. Les questions migratoires préoccupent Nicolas Sarkozy depuis longtemps. Il considère que les difficultés de l'Etat, depuis des décennies, à organiser l'immigration, à l'adapter aux capacités d'accueil du pays et à développer une politique d'intégration efficace, est la cause profonde de la montée du vote protestataire. C'est un discours que je l'ai toujours entendu tenir depuis au moins 2005.  Il n'est pas dans l'idéologie mais dans une logique de prise en compte de la réalité. Il ne faut pas oublier que Sarkozy était intervenu dès son arrivée au ministère de l'Intérieur pour régler le problème de Sangatte dans le Calaisis.

La difficulté pour lui est d'un autre ordre. Il a été au pouvoir pendant neuf ans, dont trois comme ministre de l'Intérieur et cinq comme président de la République. Il s'est heurté à des enjeux d'une complexité inouïe que seuls ceux qui ont connu l'exercice du pouvoir peuvent comprendre. Il est mensonger et démagogique de laisser penser que tout peut s'améliorer d'un coup de baguette magique. Mais pour lui, aujourd'hui, le problème est de reconquérir sa crédibilité dans ce domaine et de faire passer le message de sa volonté d'agir et de trouver des issues concrètes aux difficultés en cours. 

Pourquoi fait-il ce choix de stratégie ? Est-ce une façon de se démarquer de Fillon et surtout de Juppé ou y a-t-il aussi des raisons plus profondes, personnelles ? En quoi ces références et idées symboliques peuvent-elle être payantes ou non (notamment du fait de l'absence d'un Patrick Buisson pour rendre le propos peut-être plus cohérent, ou en tout cas idéologiquement cohérent) dans le cadre des primaires et de la présidentielle qui se rapproche à grand pas ? 

Maxime Tandonnet : Pour avoir travaillé à ses côtés pendant de nombreuses années, j'ai la conviction, la certitude, que Nicolas Sarkozy réagit à ces sujets par intuition et le sentiment d'un profond désarroi des Français devant l'incapacité de l'Etat et de l'Europe à apporter une réponse satisfaisante à la crise migratoire qui ne fait que s'aggraver. Il considère que l'intégration des populations étrangères à la société française ne peut réussir que si les flux migratoires sont régulés. Or, ils ne le sont plus aujourd'hui en Europe. Sa crainte est celle d'une remise en cause du pacte social et du pacte républicain à plus ou moins long terme si les pouvoirs publics ne parviennent pas à rassurer l'opinion à ce sujet. Il y voit un enjeu majeur pour l'avenir de la France et du continent.

Encore une fois, il ne souhaite pas arrêter l'immigration sachant que ce n'est ni possible ni souhaitable, mais la maîtriser et l'organiser dans l'intérêt de tout le monde. Il redoute une déstabilisation politique profonde de l'Europe en cas d'échec persistant à cet égard. Les conséquences de ce discours sur l'opinion publique et sur les primaires sont très difficiles à évaluer. L'opinion publique est complexe. Tous les sondages montrent son inquiétude devant la "crise de l'immigration". Mais en même temps, les électeurs cherchent l'apaisement, le consensus. Ils rejettent les positions clivantes, voire anxiogènes... Pour l'instant, au vu des sondages, face à Alain Juppé qui joue davantage sur la corde unitaire et apaisante, le positionnement de Nicolas Sarkozy a du mal à passer. Mais il y a autre chose je pense, notamment le fait d'avoir été chef de l'Etat pendant cinq ans. Comment se renouveler, comment être candidat de nouveau à l'Elysée sans incarner une sorte de sur-place ou de retour en arrière ? La difficulté, chez lui me semble-t-il, est bien davantage en termes d'image personnelle que d'idées et de projets. 

 

 
Commentaires

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  • Par clint - 14/02/2016 - 13:38 - Signaler un abus Il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain !

    Que Sarkozy ne fasse plus confiance à Buisson il y a de quoi ! Mais que l'on jette toutes ses idées est autre chose ! Je regrette, mais entendant encore ce matin que Juppé était pour le voile islamique en fac il est évident que je ne voterai pas pour lui à la primaire ! Si c'est pour voter pour un "mou du genou", autant voter directement pour Bayrou !

  • Par Philippine - 14/02/2016 - 20:55 - Signaler un abus Réponse à Jérôme Fourquet,

    Mr Fourquet , arrêtez de dire dans presque tout vos articles que les militants reprochent à Nicolas Sarkozy de ne pas être allé assez loin dans les réformes. C'est FAUX !! Sarkozy a fait beaucoup de réformes et j'ai établi soigneusement une liste de toutes celles qui ont été mises en place pendant son quinquennat et ce, malgré la crise terrible de 2008 et je les tiens à votre disposition quand vous voudrez. Et je me rappelle très bien que l'opposition n'arrêtait pas, à l'époque, comme à son habitude, de dire qu'il allait trop vite et qu'il valait mieux prendre son temps pour ne pas heurter les Français !! Alors, arrêter de dire n'importe quoi , car ce n'est pas la vérité !!

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Maxime Tandonnet

Maxime Tandonnet est historien, et ancien conseiller de Nicolas Sarkozy. Il est l'auteur de "Histoire des présidents de la République", Perrin, 2013, et alimente régulièrement son blog personnel.

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Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet est directeur du Département opinion publique à l’IFOP.

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