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76% des Français fiers de leur région : la réforme territoriale à l’épreuve des sentiments d’appartenance

Le nombre de régions pourrait passer de 22 à 12 d'ici 2017 dans le cadre de la réforme territoriale voulue par Manuel Valls. Dans une étude Newcorp Conseil dont Atlantico vous livre quelques résultats en exclusivité, les Français se déclarent très fiers de leur identité régionale, mais sont paradoxalement favorables à une réduction des régions.

Paradoxe

Publié le - Mis à jour le 18 Avril 2014
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76% des Français fiers de leur région : la réforme territoriale à l’épreuve des sentiments d’appartenance

Atlantico : Une majorité de Français (60 %) sont favorables à la suppression des départements et autant se disent prêts à la réduction de moitié des régions, selon un sondage Ifop pour Sud Ouest Dimanche. Pourtant, 76% des Français se déclarent être fiers de leur région (selon le baromètre Topdesrégions 2014 de Newcorp Conseil). Comment expliquer cette contradiction ? 

Alain Renaudin : Tout simplement parce que ce ne sont pas des contradictions mais des mesures et des informations différentes. En premier lieu, lorsque le Premier ministre parle des départements, il parle surtout de supprimer les conseils généraux, un échelon administratif d’abord très mal connu, ensuite très distant des Français qui voient donc surtout dans cette annonce l’occasion de réduire une forme de gabegie de dépenses publiques liée à une entité pour laquelle il n’ont ni sentiment ni proximité. Ensuite, concernant les régions, il faut bien distinguer le général du particulier, il y a une grande différence entre supprimer "des régions" et supprimer "ma" région.

On fait souvent des raccourcis dans l’analyse des sondages d’opinion qui sont des outils très subtils et sensibles, notamment aux formulations des questions bien sûr mais également aux contextes d’étude. Finalement, les Français prouvent une fois de plus qu’ils sont raisonnables et matures, à la fois convaincus du besoin de réduire des dépenses publiques qu’ils jugent inutiles (ce qui est en creux une bien piètre nouvelle) et simultanément attachés à leur ancrage territorial. Il y a une notion économique d’un côté, culturelle de l’autre. Il serait naïf de penser que les régions seraient tranchées sans douleur.

Mais les deux enquêtes se rejoignent sur l’analyse générationnelle. L’étude "Topdesregions" révèle en effet que ce sont surtout les jeunes qui se déclarent attachés à leur région de naissance, bien davantage que les plus âgés (49% des 18-24 ans sont "très fiers" de la région où ils sont nés versus 34% des 75 ans et plus). Nous retrouvons cet égard dans l’étude Ifop dans laquelle les 18-24 ans sont majoritairement opposés (52%) à la réduction du nombre de régions lorsque les 35 ans et plus y sont favorables à 65%. S’il ne s’agit pas d’une affaire de générations mais d’époques, l’identité régionale, de proximité, davantage "communautaire", se développerait et la réforme régionale souhaitée se poserait alors à contretemps des tendances.

Gérard-François Dumont : Des millions de Français viennent de subir des prélèvements fiscaux inédits : augmentation sans précédent de leurs impôts ou personnes devenues imposables alors que le chômage est extrêmement élevé. Dans ce contexte, on leur répète depuis des années qu’une réforme territoriale serait nécessaire et, désormais, qu’elle pourrait rapporter plus de dix milliards d’euros. Difficile de ne pas le croire alors que cette idée est diffusée à l’envie par les gouvernements successifs et soutenue par nombre d’experts dont les Français ne savent pas qu’ils méconnaissent la géographie de la France.

Pourtant, nombre de questions se posent : les résultats de l’intercommunalité, avec sa généralisation mise en œuvre depuis 1999, prouvent-ils que toute fusion de certaines compétences a automatiquement des effets bénéfiques ? La méthode envisagée est-elle la bonne pour améliorer l’attractivité des territoires français et donc l’emploi ? Pourquoi une division par deux des régions et non par un et demi, trois ou quatre ? Des pays étrangers ont-ils des projets semblables ? Les pays étrangers n’auraient-ils que des grandes régions ? Les pays étrangers ont-il systématiquement supprimé les échelons entre les régions et les communes ?

Il faut poser ces questions et donner les réponses vraies. Premièrement, l’intercommunalité, à ce jour, a augmenté les charges sur les territoires sauf dans les cas, trop rares, où les élus l’ont mise en œuvre en respectant le principe de subsidiarité qui suppose de laisser les questions se traiter à l’échelon le plus bas où elles peuvent être mieux résolues[1].

Deuxièmement, employer une méthode jacobine serait néfaste. Une fusion autoritaire ou quasi-autoritaire des régions se traduirait par de lourdes procédures qui mettront plusieurs années à se concrétiser effectivement. Le temps et l’énergie consacrés à de telles procédures priveraient les régions du temps précieux qu’elles doivent investir dans l’essentiel, le développement de d’attractivité de leur territoire. Pendant ce temps, les pays étrangers qui ne perdent pas de temps à courir après un optimum régional inexistant, donc à discuter du "sexe des anges" [2], avanceront. Parce qu’ils savent que cette idée technocratique selon laquelle il y aurait un découpage régional rationnel entraînant inévitablement une meilleure situation de l’emploi n’existe pas. Car, en effet, dans tous les pays, le découpage régional est issu de l’histoire [3]. Il en résulte partout des régions plus petites, parfois plus petites que la région française la plus petite, et d’autres plus grandes, pourtant moins peuplées que la région française la plus peuplée, que ce soit en Allemagne, aux Pays-Bas, en Suisse, en Italie, en Espagne, en Autriche ou au Etats-Unis.

L’une des forces des régions tient à leur identité dans le mesure où, lorsqu’elle est partagée, elle permet aux différents acteurs politiques, économiques, sociaux, associatifs, de bâtir et d’œuvrer pour des projets communs. Les Français connaissent leur histoire ; ils savent que leurs régions sont culturellement et géographiquement différentes, y compris celles à faible identité partagée, comme le Centre et les Pays de la Loire. Ils savent aussi que, dans un monde globalisé, il est essentiel d’avoir des racines, car ce sont des outils de compétitivité. Pour ne citer que deux exemples, la réussite de la première entreprise française de pneumatiques (Michelin) ou celle de la première entreprise française de semences (Limagrain) tiennent aussi à ce qu’elles sont auvergnates et surtout qu’elles le sont restées. La réussite mondiale du festival des vieilles charrues à Carhaix-Plouguer est inséparable de l’identité bretonne de ses créateurs et organisateurs.      

[1] Dumont, Gérard-François, Diagnostic et gouvernance des territoires, Paris, Armand Colin, collection « U », 2012.

[2] Dumont, Gérard-François, « L’optimum régional ou le sexe des anges », Pouvoirs locaux, n° 70, 2006.

[3] Dumont, Gérard-François, « Les régions d’Europe : une extrême diversité institutionnelle », Diploweb.com, 11 janvier 2014.

En 2008, seuls 39% des Français étaient favorables à  une suppression des départements (Ifop). L’approbation d’une telle réforme a donc progressé, en un peu plus de six ans, de 21 points, et le rapport de force s’est totalement inversé. Quelles sont les raisons de ce changement d'opinion ?

Alain Renaudin : L’explication n’est pas à chercher du côté d’une hypothèse de délitement de l’identité territoriale culturelle (beaucoup d’indicateurs du côté du marketing territorial prouvent le contraire), mais très clairement du côté de la perte de confiance dans l’utilité de la dépense publique. C’est le même sentiment qui explique la montée en puissance du ras-le-bol fiscal, cette idée de l’inefficacité de l’action politique, donc de perte de légitimité de ses moyens. Il est en effet fondamental dans l’analyse de ce projet de réforme du découpage territorial de bien comprendre que l’opinion publique y voit beaucoup plus des échelons administratifs et politiques, que des services publics. Nous ne sommes pas en train de parler de fermer des bureaux de poste ou des gares, mais des équipes de fonctionnaires et d’élus que les Français ne connaissent pas (demandez-leur de citer leurs conseils généraux ou régionaux !). C’est pour eux que la crise aura sonné le glas.

Autrement dit, si les Français acceptent l’idée de ce redécoupage administratif territorial, ce n’est pas parce qu’ils ne sont pas attachés à leur territoire, mais parce qu’ils pensent que ces équipes ne servent à rien. C’est la méconnaissance - au mieux - ou la critique de l’action politique régionale qui est confirmée par cette acceptation. Sur ce point, ce qui permet au politique de se réformer, c’est qu’il est mal jugé, ce qui, admettons-le, n’est pas une raison très glorieuse. 

Gérard-François Dumont : Ce changement d'opinion montrant une France favorable à une suppression des départements est également le résultat d’un discours "politiquement correct" sur ce sujet, tenu à droite et à gauche, depuis des années. En outre, un sondage national sur un tel sujet doit être relativisé. En effet, les départements français ont une profondeur identitaire fort différente. La grande majorité est le produit d’une longue histoire, d’ailleurs bien antérieure à leur dénomination de 1790, puisque la Creuse était la Marche, l’Aveyron le Rouergue, le Lot le Quercy…

En revanche, d’autres départements ont une identité moins marquée. Les révolutionnaires de 1792 n’ont laissé à Lyon [1] qu’un département croupion pour les sanctionner d’avoir élu une majorité girondine. Les départements de l’Île-de-France datent des années 1960. Autrement dit, le Parisien ou le Lyonnais ne ressent pas le même sentiment d’éventuelle privation de son département que l’habitant du monde rural.

En outre, un tel sondage a un sens très relatif. Car, même si on supprime les départements, il faudra maintenir les missions qu’ils remplissent : aide à l’enfance, aide aux personnes âgées avec l’allocation personnalisée à l’autonomie (APA), aide aux handicapés, entretien des collèges…

Et, dans la grande partie du territoire français, le département est un échelon essentiel car, dans le pays le plus vaste de l’Union européenne, c’est le seul échelon où s’exerce réellement la complémentarité entre le monde urbain et le monde rural.Les départements correspondent à une identité ancienne  qui exerce toujours ses effets aujourd’hui car ils donnent des réponses de proximité qu’une région lointaine, chargée des grandes infrastructures, ne peut donner. Un seul exemple : transférez toutes les compétences du département de la Vendée à Nantes, il est à peu près certain que l’économie, donc l’emploi et les conditions de vie des Vendéens, en pâtiront. Il faut se rappeler que la force de la France, c’est la dimension et la diversité de son territoire. Tuer les départements, c’est porter atteinte à ces atouts. En revanche, tout doit être fait pour améliorer la gouvernance des territoires. En ce sens, le projet de fusion Haut-Rhin, Bas-Rhin, un projet élaboré localement, malheureusement pas soutenu par Paris, était excellent. De même, les projets de mutualisation de moyens du Loiret, du Loir-et-Cher et l’Eure-et-Loir sont à encourager.

Rappelons aussi que nombre de pays ont des échelons correspondant aux départements : les Kreise en Allemagne, les provinces en Espagne, les comtés aux Etats-Unis...

[1] Dumont, Gérard-François, « Lyon : la revanche d’un métropole », Population & Avenir, n° 712, mars-avril 2013.

 
Commentaires

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  • Par Anguerrand - 15/04/2014 - 07:19 - Signaler un abus Seront ils moins fier si leur région s'agrandie?

    Une région plus puissante tout en faisant des économies d'échelle , il faut absolument le faire, la France est trop petite, quitté à se débarrasser de certains " roitelets" locaux qui se sont fait faire des châteaux avec nos impôts.

  • Par Guzet31 - 15/04/2014 - 09:08 - Signaler un abus Et maintenant...

    Et maintenant commence la ;longue litanie de ceux qui vont nous expliquer pourquoi il ne faut pas faire de réformes et pourquoi tout est aujourd'hui pour le mieux dans le meilleur des monde possibles... Cette déploration n'est pas prête de s'arrêter si le gouvernement - quel qu'il soit - veut vraiment réduire les dépenses publiques... "Surtout ne touchons à rien", nous manquons de moyens" vont être les mots-clé des débats qui s'annoncent...

  • Par BIN OUI - 15/04/2014 - 10:22 - Signaler un abus J'aime ma région, bin oui, mais pas les logos!!!

    Pourquoi avoir sacrifié les blasons historiques de nos provinces, véritables étendards de reconnaissance visuelle, patrimoine culturel national depuis des siècles, comme dans TOUS les pays d'Europe, au profit de logos sans saveur ne correspondant à rien et qui changeront au gré des couleurs politiques et caprices des élus. Eh bien parce que le lobbying des fabricants de plaques a jouer très fin pour se prendre un véritable monopole, un racket légal. Et ils sont agressifs, vu qu'ils se sont plantés dans leurs prévisions. Plus de 90% des français rejettent ces logos. Statistique non publiée. Les fonctionnaires n'y ont vu que du feu et ont rédigé des textes quasi sous la dictée de la fédération des fabricants de plaque, il n'y a qu'à lire, c'est la description pure et simple d'un modèle d'un fabricant. C'est comme ça que ça marche. Mais la réglementation présente des aspects totalement illégaux, au regard du droit français, de la Constitution et du droit communautaire. A suivre, la partie ne fait que commencer.

  • Par mediaplayer - 15/04/2014 - 10:22 - Signaler un abus Pour faire des économies de fonctionnement on peut toujours...

    ...concerver nos régions et virer la moitié des fonctionnaires....

  • Par mediaplayer - 15/04/2014 - 10:24 - Signaler un abus Conserver bien sûr !

    Bon appétit !

  • Par bea33 - 15/04/2014 - 10:36 - Signaler un abus La fierté

    Celle des gens nés quelque part ...

  • Par pemmore - 15/04/2014 - 11:09 - Signaler un abus Les pays la loire, sur 4 provinces,

    Bretagne, Poitou, Anjou, maine, un enchevêtrement de bric et de broc, identités très fortes , faibles taux de chômage et d'immigration, mais bien peu de réalisations en commun, les limes des départements sont des zônes très très pauvres, souvent de mauvaises routes, de dessertes de trains et de bus rares. L'exemple le plus emblèmatique est Notre Dame des Landes, ou la région veut absolument installer un aéroport alors que ce n'est pas le centre de la région pour servir à tous . Le centre c'est Angers et il y a un aéroport bien situé pour toute la région qui peut doubler ou tripler à pas cher (mauvaises forêts de pins). Chacun vit dans son coin et essaye de tirer la couverture à soi. La région a raté son objectif de fédérer les Ligériens. La seule zône géographique en limite heureuse c'est l'ouest de la Mayenne qui est une quasi colonie bretonne avec tout ce que ça comporte de relations constructives d'emplois et de chantiers en commun. De Vitré à Laval bien difficile mis à part un péage débile, de déceler une frontière régionale. Bien plus de communauté entre Mayenne et ille et Vilaine que mayenne sarthe et maine et loire.

  • Par Deres - 15/04/2014 - 11:27 - Signaler un abus L'Etoile rouge

    Personnellement, je ne me sens pas un rattachement sentimental et patriotique à la région à l'Etoile Rouge ... Si c'était un bateau ou une fleur de Lys comme historiquement au lieu d'un symbole soviétique, peut être ...

  • Par biturige - 15/04/2014 - 12:06 - Signaler un abus problème de fond

    bonjour ,ça ne règle pas le problème de fond qui est le suivant : La pléthore des fonctionnaires au sein des conseils généraux & régionaux déjà cité : lors d'un contrôle des finances d'un club sportif (ce qui est logique puisque subventionné par la Région ) 5 personnes sont venues du même endroit ,chacun avec sa voiture ,repas de midi assuré par le club ,toute la journée pour un travail de contrôle que notre trésorier *de club privé aurait exécuté seul en 2 heures . * Notre trésorier est bénévole et ex comptable de métier . Car le chiendent ,mesdames et messieurs est : Que faire de 300000 fonctionnaires surnuméraires ?

  • Par tubixray - 15/04/2014 - 13:58 - Signaler un abus la connexion s'est enfin faite

    pour les français entre mille feuille administratif et impots alors nous acceptons enfin majoritairement que l'on supprime les départements, rassemble les régions et pourquoi pas supprime les communes (ce n'est pas dans l'article ça).

  • Par tubixray - 15/04/2014 - 14:01 - Signaler un abus complément au post de penmore

    Selon Via Michelin, temps de parcours entre les 2 aéroports existants = 1h 19, si on prend en compte ND des Landes au nord ouest on est plutôt à 1h 10. M. Ayrault, cela ne s'appelle t-il pas de la gabegie ?

  • Par Lennart - 16/04/2014 - 07:33 - Signaler un abus Pareil pour l'Europe

    une sacrée économie en supprimant toutes les régions France, Grande Bretagne, Irlande, Espagne, Portugal, Italie, Grèce. Des règles identiques pour tous, fiscales, douanières, bancaires, administratives, sociales, médicales etc...

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Alain Renaudin et Gérard-François Dumont

Alain Renaudin dirige le cabinet "NewCorp Conseil" qu'il a créé, sur la base d'une double expérience en tant que dirigeant d’institut de sondage, l’Ifop, et d’agence de communication au sein de DDB Groupe.

web : www.newcorpconseil.com

Suivre @alainrenaudin

Gérard-François Dumont est géographe, professeur à l'université à Paris 4-Sorbonne, et président de la revue Population & Avenir, auteur de Diagnostic et gouvernance des territoires (Armand Colin).

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