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La lente dérive de la Ve République vers une démocratie censitaire

Publié le 16 juin 2017
Le premier tour des élections législatives a confirme une tendance lourde : les catégories socialement intégrées et les personnes âgées votent beaucoup plus - et plus régulièrement - que les autres. Un état de fait qui se rapproche d'une forme de vote censitaire: une minorité intégrée étant parvenue à inverser le résultat de l'élection.
Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.
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Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.
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Le premier tour des élections législatives a confirme une tendance lourde : les catégories socialement intégrées et les personnes âgées votent beaucoup plus - et plus régulièrement - que les autres. Un état de fait qui se rapproche d'une forme de vote censitaire: une minorité intégrée étant parvenue à inverser le résultat de l'élection.

Atlantico : Selon le dernier sondage Ifop fiducial CNews Paris Match du 13 juin, 25% des Français inscrits sur les listes électorales seulement souhaiteraient voir une majorité absolue en faveur d'Emmanuel Macron, alors que 44% des Français qui ont voté affirment s'être prononcés dimanche dernier dans l'intention de forcer une cohabitation, soit un résultat inversé par rapport au scrutin législatif de ce dimanche. Comment expliquer une telle contradiction?

Les chiffres de ce sondage montrent bien en effet que l’électorat vraiment partisan du parti d’Emmanuel Macron et de son allié, le Modem, reste minoritaire dans l’univers large des électeurs inscrits sur les listes électorales, mais aussi parmi l’univers des électeurs ayant participé au premier tour des élections législatives. En fait, selon ce sondage, 54% des électeurs inscrits auraient aimé forcer une cohabitation au choix avec une majorité de droite (LR, UDI), de gauche (PS, PRG, FI, PCF, EELV) ou d’extrême droite (FN). Il se trouve que ces trois oppositions, aussi nettement majoritaires à elles trois qu’incompatibles entre elles, sont prises chacune isolément dans le scrutin réel bien plus faible que le parti du Président et son allié du Modem. L’abstention différentielle joue bien sûr. Le scrutin à deux tours, avec en plus la règle des 12,5% des électeurs inscrits pour atteindre le deuxième tour dans un contexte de basse participation, fait le reste : la plus grosse minorité parmi les électeurs, les partisans du Président Macron, atteint toujours ou presque le second tour, et peut ensuite espérer gagner de très nombreux sièges au second tour, car les électeurs des autres camps éliminés ont tendance à s’abstenir ou à soutenir plutôt mollement l’opposant resté en lice. Et comme LRM constitue un Janus biface faute de toute autre référence que son positionnement central et la garantie qu’il entend représenter de stabilité politique, il gagne plutôt : si la gauche est éliminée, il peut être soutenu par des électeurs socialistes ou même insoumis pour battre un LR ou un FN resté en lice, ou inversement, si la droite est éliminée, il peut être aidé par des électeurs républicains pour battre un LFI, PS, PCF, et bien sûr, si le candidat LRM affronte un FN,  par tous les électeurs de droite et de gauche modérée pour écraser le candidat FN. De fait, rarement, sinon jamais, le mode de scrutin à deux tours n’avait produit un effet de cette nature aussi favorable à une force centrale.  On peut dire en fait que LREM n’est certes pas la force préférée par les électeurs, mais la force la moins détestée.

Dans quelle mesure la responsabilité de cette situation peut-elle incomber aux forces d'opposition, entre les LR, la FI ou encore le PS, ne pas avoir su mobiliser un électorat pourtant opposé dans sa majorité à une majorité absolue en faveur de la République En marche ?

Il y a certes une grande responsabilité des états-majors des oppositions. La droite n’a pas su renouveler son dispositif depuis la présidentielle. Investir François Baroin à la tête de la campagne des législatives était admettre d’avance la défaite, puisqu’il était très largement responsable du maintien de F. Fillon comme candidat LR-UDI. La nomination d’un LR à la tête du gouvernement n’a pas non plus été l’occasion d’un sursaut, bien au contraire d’une ambiguïté chaque jour croissante que tout le monde a pu percevoir : le Figaro Magazine a fini par faire sa une la veille de l’élection sur les deux droites sans les opposer vraiment.

La situation n’est guère meilleure du côté du PS : qui peut dire avoir entendu une personne crédible s’exprimer valablement au nom du PS en tant que tel lors de la campagne des législatives ? Le PS, vraiment éclaté façon puzzle, était littéralement sans voix et sans leader légitime.  Pour ce qui est du FN, il est lui aussi sorti quelque peu sonné de cette campagne présidentielle.  Quant à la gauche de la gauche, avec la division FI/PCF, elle s’est affaiblie elle-même, même si Jean-Luc Mélenchon apparait finalement comme le seul leader qui ait su se reprendre après son échec à la présidentielle et qui, du coup, a été le plus attaqué dans les médias pour son côté «dictateur latino-américain » en devenir. Les diverses oppositions auraient donc pu mieux faire. Elles ont vraiment souffert d’un faible leadership national : la grande uniformité des résultats de LREM sur le territoire montre bien que les électeurs en général sont surtout mobilisés par ce qu’ils voient et entendent dans les médias de masse. On ne peut pas espérer gagner ou limiter la casse sans faire une campagne nationale.   

Mais, à leur décharge, il faut tout de même souligner que le délai entre la présidentielle et les législatives s’avère si court qu’il est quasiment impossible pour un parti de reformuler son offre politique ou de changer de leader, ou pour une alliance de parti de se reconfigurer utilement. Le camp qui gagne la présidentielle ne peut visiblement que gagner les législatives, et cela décourage aussi les initiatives militantes des opposants. Il aurait fallu des leaders vraiment plus réactifs et créatifs en face.

Au regard des différentiels d'abstention, et de la participation plus forte des catégories les plus intégrées, et des personnes âgées, ne peut-on pas dire que l'issue du scrutin législatif se rapproche d'une forme de vote censitaire: une minorité intégrée étant parvenue à inverser le résultat de l'élection ?

On ne peut pas parler d’inversion du résultat de l’élection, mais simplement de confirmation de faits sociologiques  désormais bien connus : les personnes socialement intégrés votent beaucoup plus et surtout beaucoup plus régulièrement que les autres, ce sont elles qui se font faire des procurations pour pouvoir voter même si elles ont autre chose à faire ce jour-là, et elles font donc gagner les forces qu’elles soutiennent, en l’occurrence LREM, et, de ce point de vue, le gradient d’âge est effectivement vraiment très déterminant. Il faut atteindre selon ce sondage les cohortes des plus de 50 ans actuels pour avoir de nettes majorités de participants aux élections législatives. Seulement 16% des participants au scrutin ont moins de 35 ans, et ils sont à l’inverse  64% à avoir plus de 50 ans. 40% des votants sont d’ailleurs des retraités. De fait, c’est d’évidence la France âgée, intégrée socialement, sûre de son avenir immédiat, qui est allée plus voter que le reste de la population inscrite, en particulier le bas de la hiérarchie professionnelle du secteur privé (ouvriers en particulier). On peut évidemment le déplorer, car cela tend à donner plus de poids dans la représentation politique aux personnes favorisés par la vie  qu’ils ne l’ont dans la population en général, mais c’est là le résultat de l’écroulement progressif depuis des décennies des formes d’encadrement du vote populaire, des CSP- pour user des termes des sondeurs, par les partis, les associations d’éducation populaire, les églises, et les syndicats. En dehors des perspectives objectivement faibles de victoire, le fait que les électeurs du FN ou de LFI ne se soient pas beaucoup rendu aux urnes tient aussi au fait que personne ne leur a tenu la main pour aller voter, car l’encadrement militant des électeurs de ces deux camps est très faible en réalité. Il faut peut-être aussi admettre que le député qui se fait élire sur ses hauts faits en matière d’aide sociale aux populations qu’il entend représenter n’existe presque plus.

Cette considération du poids de l’intégration sociale dans l’expression électorale  explique que, parmi les oppositions, ne surnage en fait vraiment que la droite. Cette dernière, au moins dans les régions les plus traditionnelles de son implantation hors région parisienne, bénéficie encore de l’apport massif des générations âgées, très probablement d’orientation catholique.  Du coup, la future Chambre des députés risque d’avoir tendance à ne représenter que les groupes intégrés de la société française – quoi de plus intégré qu’un chef d’entreprise à succès ? -, avec le risque bien sûr d’être totalement démuni face aux revendications du reste de la société. C’est sûr que voter pour un parti qui propose de refondre totalement le code du travail quand on est soit même retraité ou en passe de l’être, c’est là un choix sans risque pour soi-même, mais cela peut faire oublier que des gens vont vraiment avoir à organiser leur existence dorénavant autour de cette nouvelle manière d’envisager les rapports de travail. D’ailleurs, selon ce sondage, parmi les votants déclarés qui sont actuellement ouvriers, il y en a 43% dont le vote témoigne selon leurs propres réponses de leur « volonté de sanctionner la politique d’Emmanuel Macron et de son gouvernement », idem pour 41% des chômeurs – une catégorie de fait proche de la précédente par sa composition -, pour une moyenne de 25% des électeurs étant allé voter dans cet état d’esprit déjà oppositionnel. Cela n’empêche pas que, parmi les ouvriers étant allé voter 20% aient choisi LREM, qui ne constituent au final qu’autour de 6% des électeurs LREM, mais il reste que la probable opposition du monde ouvrier au « macronisme » se dessine déjà.

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Paulquiroulenamassepasmousse
- 14/06/2017 - 23:32
Faut pas inverser l'ordre des facteurs
Toute les républiques ont mal fini .....c'est bien la différence qu'il y a avec des démocraties issues de monarchies constitutionnelles, qui elles, sont hyperstables.
vangog
- 14/06/2017 - 20:00
"À quoi ça sert?"
Réflexion de deux de mes voisins, dimanche, lorsque je leur demandais s'ils allaient voter...il y a, en France gauchiste, trop d'élections qui ne servent à rien! La gauche politique qui a tout gangrené, institutions, medias, Justice, Éducation..., est au même niveau d'impuissance que les dictatures socialistes d'avant-mur: une offre politique uniforme, médiocre et auto-renouvelée. Et des élections ridiculement multiples pour se donner l'illusion d'une démocratie...comme toutes les dictatures, la Présidence Macron finira mal...
lasenorita
- 14/06/2017 - 17:28
L'absention!
Les Français n'ont plus envie de voter car ils savent que ''les dés sont jetés'': Nos apparatchiks avaient décidé que ce serait Macron notre futur président de la République française et avec l'aide de nos merdias, qui ont fait le ''bourrage de crâne'' aux ''veaux'' de Français, ils ont obtenu satisfaction! Je vous conseille de lire le mail des Contribuables Associés:http://www.argus-parlementaire.net/la-cote-des-deputes/recherche/carte-des-deputes/?departements=02062017 vous verrez la note donnée à votre député par les Contribuables Associés. .ainsi ma députée (Nîmes 1ère circonscription),Françoise Dumas, a obtenu une note de 2 sur 20...elle avait aussi gardé la ''réserve parlementaire'' pour elle au lieu d'en faire profiter sa circonscription en créant des associations(pour les personnes âgées, etc.),mais les gens qui ont voté pour elle dimanche passé l'ont oublié!