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Christiane Taubira : magie de la rhétorique ou rhétorique de magicienne ?

Publié le 26 octobre 2015
La garde des Sceaux vient de connaître une rude "séquence". Ses tours de magie rhétorique lui permettront-ils de se rétablir politiquement ?
Christophe de Voogd
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Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017)...
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La garde des Sceaux vient de connaître une rude "séquence". Ses tours de magie rhétorique lui permettront-ils de se rétablir politiquement ?

Voilà une comparaison qui, assurément, ne plaira ni à l’un ni à l’autre : Christiane Taubira partage avec Nicolas Sarkozy plus d’un point commun et notamment le fait d’être tous deux excellents orateurs et débatteurs (qualité reconnue par leurs propres adversaires). Ils disposent d’un impressionnant arsenal rhétorique, où là encore les similitudes sont frappantes : mise en avant constante de leur ethos ("personnalité passionnée qui assume" ;"valeurs sacrées sur lesquelles on ne transige pas"), recours à des figures de style identiques comme l’anaphore et la question rhétorique, large palette expressive (parfois trop !) de la gestuelle et du visage.

Et tous deux cibles privilégiées du débat média-politique. Après la semaine "anti-Sarko", nous avons eu une longue semaine anti-Taubira, mais cette fois dans la rue : policiers, avocats et personnels pénitentiaires sont venus tour à tour assiéger la chancellerie pour clouer au pilori sa politique pénale. Rudes journées d’octobre qui rappellent celles d’un autre octobre (1789) lorsque le peuple venait conspuer Marie-Antoinette jusque sous son balcon : la place Vendôme n’a-t-elle pas un petit air de Versailles ?

Heureusement, au terme de cette séquence désastreuse, Christiane Taubira a eu la "chance" (l’on ne parle pas ici de morale mais d’impact médiatique) de se voir insultée par une élue d’opposition, dans l’une de ces sorties où l’abjection raciste le dispute à la sottise politique : nouveau rappel que "la droite la plus bête du monde" n’a pas disparu... En un clin d’œil, voilà ChristianeTaubira passée du statut d’accusée à celui de victime. Basculement très opportun dans son cas, vu la polémique autour de la ministre de la Justice, sur le thème de la "protectrice- des- délinquants- qui- ne- se- soucie- pas- des- victimes"…

Mais l’intéressée sait aussi opérer elle-même ces retournements de situation rhétorique (sinon politique). Parce que souvent attaquée, cette escrimeuse hors pair est en effet une championne de l’esquive et de la contre-attaque. Les techniques défensives de la rhétorique n’ont aucun secret pour elle, quitte à dire tout et son contraire:passage du général au particulier ("il y a récidive et récidive : un défaut répété de permis de conduire n’est pas un viol répété") ; du particulier au général ("les cas concrets sont contradictoires, prenons de la hauteur !") ; de la forme au fond ("s’il vous plaît, c’est un débat sérieux !") ; du fond à la forme (" ce sujet n’est pas abordé dans mon projet de loi") ; voire de la forme à la forme ("un procès se fait dans un prétoire, pas à la télévision !"). Comme le furet du jeu enfantin, Christiane Taubira "est passée par ici, elle repassera par là"… Elle n’est jamais là où on l’attend. Puisqu’on veut en faire une cible, elle sera une cible mouvante ! Et si cela ne suffit pas, elle recourra à l’interpellation et à la disqualification de l‘interlocuteur, y compris des journalistes ("Pourquoi êtes-vous si désagréable ?" ; "Votre question manque de rigueur" ; "Ce n’est pas digne de vous" etc…).Sa marque de fabrique fondamentale est, comme dans un tour de magie, la substitution. Substitution de position, de sujet et de niveau : l’interviewée devient intervieweuse ; la question de la réforme pénale se transforme en débat sur l’état des prisons ; le débat sur le fond est éclipsé par l’attaque ad hominem.

En d’autres termes, la rhétorique de Christiane Taubira est une série detours de passe-passe. Magie de sa rhétorique, si universellement admirée ? Oui, au sens premier du mot : un illusionnisme de haute volée. Et qui, comme l’art du magicien, repose sur une technique centrale : détourner l’attention de l’auditoire de l’objet qui doit disparaître. Le foulard devient lapin, le lapin devient colombe et la colombe devient fumée. De même, c’est avec une véritable maestria que Christiane Taubira sait escamoter l’enjeu central du débat: une récidive gravissime pose-t-il le problème de l’application des peines et de la responsabilité des juges? Pour Christiane Taubira le "vrai problème" est ailleurs : la non préparation de la sortie (Ah ! les "sorties sèches") ; la surpopulation carcérale; la confusion pénale léguée par la droite, etc.      

Et si la question se fait trop pressante ou l’émotion trop forte, elle dégaine l’arme absolue : "devant la douleur des victimes, je fais silence". Voilà qu’au nom même de l’empathie, du pathos, l’argumentation rationnelle, le logos, est évacué et, avec lui, la question posée… Chapeau bas (de Harry Potter) !

Mais son stratagème le plus efficace est d’une toute autre portée : il concerne le fond du débat à travers le tour de passe-passe logique. Plus "sophistiqué" de fait car bien proche du…sophisme ! Le dispositif est simple et connu depuis Aristote : une prémisse majeure indiscutable comme "les prisons françaises sont surpeuplées et délabrées" ; une conclusion qui semble logique : "donc il faut trouver un autre système de sanction ne passant pas par la prison (la contrainte pénale)". Pourtant une autre conclusion pourrait venir à l’esprit : "donc il faut construire d’urgence de nouvelles prisons et rénover les anciennes". Car, pour arriver à la conclusion de Christiane Taubira, une autre prémisse (appelée "mineure" dans le syllogisme) est indispensable, à savoir "la prison esten soi criminogène". Mais cette prémisse est cachée car inaudible par l’opinion publique qui persiste à penser que c’est le crime qui conduit à la prison et non la prison au crime

Or cette pratique bien connue en rhétorique de la prémisse cachée est au cœur de tous les raisonnements de la garde des sceaux : priorité au suivi et à la réinsertion ? Cela suppose que des moyens considérables soient mobilisés et que tous les délinquants, en tout cas les plus dangereux, soient réinsérables ; liberté d’appréciation laissé aux seuls juges ? Cela suppose que les juges ne se trompent jamais, au moins pour les cas graves ; amende préférable à la prison pour les petits délits ? Cela suppose que les délinquants potentiels ne fassent aucun calcul du risque encouru avant de passer à l’acte. Autant de conditions bien fragiles que la magicienne Taubira escamote avec dextérité. Comme elle escamote deux faits majeurs qui sapent la base même de sa politique pénale : un taux d’incarcération inférieur en France à la moyenne européenne et une massive inexécution des peines prononcées par une justice prétendument "sévère". Ce qui renvoie de nouveau à la rénovation impérative de nos prisons scandaleuses…

On mesure en tout cas l’expertise et la présence d’esprit nécessaires pour contrer un tel arsenal rhétorique. Combien d’hommes politiques et de journalistes s’y sont frottés sans préparation suffisante etl’ont appris à leurs dépens ! Et si, tout simplement, ils dissipaient en les nommant ces tours de magie rhétorique ? L’illusion ne résiste jamais à la révélation des "trucs"…

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
Commentaires (7)
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langue de pivert
- 27/10/2015 - 19:18
"Ce soir ou jamais" ? : JAMAIS ! ☺
Quand la Taubira s'est désistée en juin 2013 à l'émission "ce soir ou jamais" (France 2) émission où elle devait débattre avec M. Xavier Bébin (Institut pour la justice) elle n'a fait ni de la rhétorique ni de la magie : "elle a fait"...et elle n'est pas venue ! ☺ Et on n'a entendu personne regretter l'absence de débat à France 2 comme récemment avec Mme Le Pen !
Phlt1
- 27/10/2015 - 11:51
Totalement d'accord
avec Christophe de Voogd et sa fine analyse. Mais comme il le dit si bien, Christiane Taubira ne tient debout dans son illusion que parce que ceux d'en face sont mauvais, partisans, ou incompétents, hommes ou femmes politique, journalistes, animateurs d'émissions sur le service public et financées par nos soins, etc..
Quand les spectateurs sont plus lucides que ceux qui font leur numéro, l'illusionniste ne tient que par la complicité du théatre.
vangog
- 26/10/2015 - 23:37
Les journaleux sont victimes de cette enfumeuse
car la sauvegarde leur gagne-pain leur obscurcit l'esprit: ils ne posent pas les bonnes questions et ne savent pas mettre les gauchistes dans le pipi de leurs contradictions...les patriotes n'auront pas ce handicap!