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FN, le cas Perpignan : les leçons nationales de la radiographie de l’implantation du parti dans la ville

Publié le 03 décembre 2014
Au soir du premier tour des élections municipales de 2014, la liste "Perpignan ensemble" menée par le vice-président du FN et compagnon de Marine Le Pen, Louis Aliot, se positionnait en tête avec 34,1 % des suffrages. C'est le seul cas pour une commune de plus de 100 000 habitants.
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Jérôme Fourquet, Nicolas Lebourg et Sylvain Monternach pour la Fondation Jean Jaurès
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Au soir du premier tour des élections municipales de 2014, la liste "Perpignan ensemble" menée par le vice-président du FN et compagnon de Marine Le Pen, Louis Aliot, se positionnait en tête avec 34,1 % des suffrages. C'est le seul cas pour une commune de plus de 100 000 habitants.

Cet article est extrait de la note de la Fondation Jean Jaurès, Perpignan, une ville avant le Front national ?, rédigée par Jérôme Fourquet de l’Ifop et Nicolas Lebourg et Sylvain Manternach.

Perpignan est une ville-frontière et de frontières : entre la France et l’Espagne, entre le monde méditerranéen et l’Europe, entre la misère de certains de ses vieux quartiers et l’opulence de certaines zones pavillonnaires, entre le Front national (FN) et le pouvoir. La liste « Perpignan ensemble », menée par Louis Aliot (vice-président du FN et compagnon de Marine Le Pen) y est parvenue en tête au soir du premier tour des élections municipales de 2014, avec 34,1% des suffrages. C’est l’unique cas pour une commune de plus de cent mille habitants, la préfecture des Pyrénées-Orientales en comptant officiellement 118 238. Jean-Marc Pujol, le maire sortant soutenu par l’Union pour un mouvement populaire (UMP), l’Union des indépendants (UDI) et Unitat Catalana (un groupe catalaniste), n’enregistrait que 30,6% des voix. Quant à la liste de Jacques Cresta, soutenue par le Parti socialiste (PS) et le Parti communiste français (PCF), elle ne parvenait à réunir que 11,8%. C’est son retrait qui permit à Jean-Marc Pujol de l’emporter (par 55,1%), en un désistement imposé par les instances socialistes nationales – Christian Bourquin, le président socialiste de la région Languedoc-Roussillon, n’en voulait pas. La participation évolua également. L'abstention passait de 42,8% à 37,2%, mais les blancs et nuls bondissaient de 1,8% à 5,3%.

Qu’est ce qui a produit ce choix au premier tour, et permis la dynamique dans l’entre-deux-tours ? Voilà notre objet. Il n’est pas qu’une étude de cas. Sociologue et juriste de l’Université de Perpignan-Via Domitia, (UPVD) et membre de l’Observatoire des radicalités politiques (ORAP) de la Fondation Jean Jaurès, Dominique Sistach l’affirme : Perpignan est « un laboratoire économique et social de la récession française. » , « en rupture  du territoire national, tant en termes économique que social » et un « espace singulier de la mondialisation des flux financiers et humains »[1]. Entre 2003 et 2014, le taux de chômage sur la zone d’emploi y est passé de 12,4% à 15,1%. Avec 32% des habitants sous le seuil de pauvreté, Perpignan est la cinquième grande ville la plus pauvre de France, juste après la proche Béziers (où, avec une triangulaire au second tour, Robert Ménard, candidat soutenu par le FN, les souverainistes et l’extrême droite radicale, a été élu). Relativement à l'inégalité de la répartition des richesses, Perpignan est la quatrième ville, cette fois juste avant Béziers. La thématique sécuritaire y reçoit également un écho, puisque la ville se classait en 2008 sixième des villes entre 100 et 250 000 habitants pour son taux de criminalité. Les actes délictueux et criminels ont depuis beaucoup baissé, mais cette inversion de tendance n’est pas encore intériorisée par la population.

Maire de Perpignan de 1993 à 2009, Jean-Paul Alduy inscrivait sa cité dans un transfrontalier catalan qui lui paraissait devoir la désenclaver et la développer. L’année de son élection était lancée l’Eurorégion, association de Midi-Pyrénées, du Languedoc-Roussillon et de la Communauté autonome de Catalogne, paraissant donner chair à cette perspective. Désormais, de l'autre côté de la frontière les commerces qui s'ouvrent sont des supermarchés de la prostitution. Une partie de leurs investisseurs sont des notables perpignanais, tandis qu’environ quatre millions d’euros en provenance du blanchiment du trafic de stupéfiants nord-catalan y trouvent aujourd’hui leur débouché, déséquilibrant un peu plus le territoire perpignanais[2].

Le sentiment de déconstruction de la ville est allé avec celui de son système politique. Deux dates en sont les marqueurs : 2005, quand la ville est secouée d’émeutes inter-ethniques mettant à jour la concurrence des communautés maghrébine et gitane[3] ; 2009, quand la ville revote après que l’élection municipale de 2008 ait été annulée suite à ce qui est resté sous le nom de « fraude à la chaussette ». Les deux phénomènes ont mené à un débat public sur « l’alduysme ». Cette pratique clientélaire du pouvoir municipal a été inaugurée en 1959 par Paul Alduy. Elle a été renouvelée par son successeur après 1993, son fils Jean-Paul Alduy, qui a moins récupéré les clientèles de son père que des outils clientélistes, utilisés par tous sur ce territoire[4].  Elle est la matrice de la mairie de Jean-Marc Pujol, élu maire par le conseil municipal après la démission de Jean-Paul Alduy consécutive à sa réélection en 2009. Elle a été imitée et peut-être durcie par le socialiste Christian Bourquin, après sa conquête du Conseil général en 1998.

La situation reste délicate. 15 quartiers ont été classés prioritaires à l’été 2014, tandis qu’existaient antérieurement deux Zones Urbaines Sensibles (ZUS) : « Le Vernet », au nord de la ville, et « Saint-Jacques, Saint-Mathieu, La Réal », c’est-à-dire l’essentiel du centre historique. Les deux réalités géographiques sont proches, et elles correspondent également à celle d’un rapport inquiet de l’Institut national de la statistique et des études économiques en date de 2001. Le centre-ville populaire compte 4 000 logements insalubres, et Saint-Jacques a été classé par l’INSEE quartier le plus pauvre de France en 2013[5]. Deux immeubles s’y sont écroulés durant la campagne, en décembre 2013 et janvier 2014. Le reste du centre a été fortement touché par la crise : en 2014, les 700 mètres d’axe commercial qui relient le Conservatoire de musique à la Bourse du travail ne sont plus qu’une longue exposition de rideaux de fer.

Déclassement social, clientélisme et conflictualités ethniques donnent support à toutes les rumeurs. Pas une élection ne passe sans que bruissent en ville des accusations d’achat des votes « gitan » et « arabe » par l’argent public, à coups de distribution de scooters, frigidaires, poulets rôtis ou billets de banque. Est mis en cause un système de recrutement clientéliste ethnique à travers les embauches municipales – la ville ayant  une provision/population d’agents titulaires C de 8% supérieure à la norme[6]. Nombre d’habitants sont convaincus que l’UMP à la mairie et le PS au Conseil général ne sont que deux systèmes clientélistes en lutte, s’appuyant pour le PS sur la minorité maghrébine, pour l’UMP sur la communauté gitane. En fait, l'ethnicisation affirmée du système clientéliste participe à dissimuler son caractère généralisé : ici tout commence par son nom de famille. Perpignan est un prototype de système clanique où les étiquettes partisanes ont une dimension stylistique, pour donner forme à des oppositions de réseaux de clientèles. Le choix du FN a représenté un moyen de faire exploser ce système vermoulu pour les exclus des bénéfices de ce double clientélisme, pour permettre une redistribution des dividendes.

En outre, le choix du vote est troublé par un phénomène d’indifférenciation de l’offre politique. Un rapide tour d’horizon de l’écosystème politique s’impose. Paul Alduy passa des rangs socialistes aux giscardiens. Jean-Paul Alduy aimait rappeler qu’il fut trotskyste, et passa des démocrates-chrétiens à l’UMP. Il emporta la mairie en 1993 contre un ancien adjoint chiraquien de son père  (dans le contexte tendu de la profanation du cimetière juif du Vernet, dénoncé alors comme un complot anti-FN par le FN et par une part des chiraquiens). De son côté, Christian Bourquin resta le chef du PS local même lorsqu’il en fut exclu par les instances nationales pour cause de dissidence frêchiste. C’est lui qui a poussé à l’investiture de Jacques Cresta pour les municipales perpignanaises de 2014. En 2014, Jacqueline Amiel-Donat est sur la liste Front de gauche, mais en 2008 elle menait une liste PS-PCF-radicaux de gauche-chevènementistes-Lutte ouvrière-Esquerra Republicana de Catalunya, faisant alliance avec le Modem au second tour, et fut avant une adjointe « issue de la société civile » de Paul Alduy (période droite). Son neveu, Olivier Amiel, a été exclu de la direction du parti chevènementiste pour avoir rejoint la liste Pujol – ce qui faisait dire en réunions publiques à Louis Aliot qu’il menait la seule liste ne comptant pas de militant de gauche, se situant ainsi résolument dans la forme du front sudiste[7]. Clothilde Ripoull, l’ex tête de liste Modem, passée entre temps par le catalanisme, mène en 2014 une liste « sans partis ». Jean Codognès, exclu du PS pour laisser la place à Jacqueline Amiel-Donat en 2008, est en 2014 candidat Europe Ecologie Les Verts (EELV). Il mena une liste divers gauche-écologiste en 2009. Après ce vote, Romain Grau, son bras droit de l’époque, rejoint la droite. Jean-Paul Alduy poussa pour qu’il fût le candidat de celle-ci en lieu et place de Jean-Marc Pujol, et au nom de l’UDI plutôt que de l’UMP.

Ce mercato permanent a mené l’UMP à opposer à Louis Aliot, lors des élections cantonales de 2011, Jean-Louis de Noël, l’ancienne tête de liste FN aux municipales de 1995. L’enseignement fut net : Louis Aliot fit 34%, son adversaire n’était pas au second tour. La gauche se mobilisa, et la candidate PS passa de 18 à 54%. Il semble qu’une part des cadres de la gauche locale ait rêvé de voir ce scénario se reproduire aux municipales 2014. Jean-Marc Pujol, quant à lui, a joué l’équilibre ou le grand écart: ayant rejoint le courant de la « Droite forte » il se fait le champion d’une droite très décomplexée. Il déclare que « le FN se situe dans l’espace républicain »[8]. Mais, dès l’inauguration de son local de campagne, il met en avant « Perpignan la fraternelle ». Sa liste « Perpignan pour tous » présente des candidats issus des minorités, ainsi Fouzi Bouhadi sur Le Vernet, notoirement hostile à la « ligne Buisson ». Alors qu’il avait manifesté contre la loi Taubira permettant le mariage des homosexuels, il est allé rencontrer le milieu gay local. Ses équipes militantes qui quadrillent le terrain sont ethniquement hétérogènes. Lors du pourtant très consensuel débat radiophonique d’entre-deux-tours, le maire sortant tente même de renvoyer Louis Aliot à Alain Soral et Dieudonné[9].

Louis Aliot a aussi tenu compte du positionnement historiquement au centre-droit de la ville. Son affiche est un clin d’œil à celle de la « force tranquille » mitterrandiste. Sa profession d’avocat y est notée. Sa liste se présente comme une union à tiers égaux de socioprofessionnels non-encartés, de Rassemblement Bleu Marine et de FN. Bruno Lemaire, troisième de liste, est présenté comme devant être l’adjoint aux finances en cas de victoire. Grâce à son curriculum vitae (diplômé d’Harvard, docteur en mathématiques et en économie, ancien enseignant d’HEC et membre du PS), le FN peut se présenter comme gagnant la course à la crédibilité gestionnaire – or, selon une enquête du Figaro la ville est première de France pour la dette par habitant (3938 euros, en hausse de 7% en quatre ans), tandis que selon le classement du Point il s'agit de la ville la plus mal gérée, ex-æquo avec Montreuil (gérée quant à elle par une maire EELV)[10]. Parmi les autres colistiers se trouvent certes des militants ayant eu il y a plusieurs décennies un positionnement plus tranché (un ancien du Groupe union défense, un ancien d’Ordre nouveau, un ancien d’un groupe racialiste), un catholique-traditionnaliste, un militant de la cause harki ayant fait une prise d’otage avec une bombe factice, etc. En somme, la liste a) témoigne d’une difficulté à pénétrer les réseaux de notables, d’où l’apport de diverses personnes en recherche de placement, mais disposant d’un capital local insuffisant pour être sur la liste UMP ; b) dévoile surtout une stratigraphie du champ extrême droitier croisant la dynamique de droitisation (anciens de l’extrême droite radicale et anciens du champ politique parlementaire) ; c) dispose néanmoins d’une forme normalisée, ne permettant guère à ses concurrents de déployer un discours « contre l’extrémisme ».

Journaliste du Monde en charge du FN, Abel Mestre a estimé que Louis Aliot menait une « campagne centriste »[11]. Après avoir accompagné nombre de candidats, il demeure sur cette analyse : « la campagne d’Aliot est celle d’un candidat mûr, rassurant, qui sait adapter la ligne nationale au terrain. Alors qu’il est nationalement sur une ligne anti-communautariste, il a su ne pas faire de la surenchère là-dessus. Il a joué la pondération au risque de se voir reprocher un excès de prudence. Il a une position que l’on peut trouver radicale sur l’Algérie française, mais ce n’est pas le cas à Perpignan, où ça paraît normal. Tous les candidats FN étaient dans la retenue, mais il était le moins démagogique. Résultat, avec une gauche qui n’existe pas, un positionnement droite extrême plus qu’extrême droite, quelle différence de fond y avait-il avec Pujol ?»[12].

La campagne a donc cherché à faire évoluer les lignes de front d’un territoire urbain aux structures sociologiques déterminantes. Elle représente un cas exemplaire d’intégration du FN au système politique concurrentiel.


[1] Dominique Sistach, « Voir Perpignan d’ici et d’ailleurs : clientèles et rentes », Ruixat, n°2, 2013, p. 10.

[2] Alain Tarrius et Olivier Bernet, Mondialisation criminelle La Frontière franco-espagnole de La Junquera à Perpignan, rapport de recherches Laboratoire interdisciplinaire solidarités sociétés territoires. UTM-CNRS-EHESS, 2014, p. 43.

[3]      Le 22 mai 2005, Mohammed Bey Bachir fut lynché par une vingtaine de jeunes gitans de Saint-Jacques. Le lendemain, un autre jeune maghrébin était abattu, dans le cadre d’une rivalité amoureuse. Les deux faits-divers déclenchent des émeutes durant lesquelles le centre-ville est saccagé. 

[4]    Caroline Maury , « Des chaussettes et des urnes : chronique des élections municipales à Perpignan », Pôle Sud, n° 29, 2008, pp. 75-94.

[5]    David Giband et Marie-Anne Lefèvre, « Les "nouveaux maîtres du Sud" ? Déclin des systèmes géopolitiques et recompositions du paysage électoral à Béziers et Perpignan », Hérodote, n°154, 2014, pp. 107-120 ; INSEE, Perpignan : une ville où la précarité est forte, janvier 2001, 6 p.

[6]    Dominique Sistach, « La fragmentation de la société perpignanaise », Ruixat, n°2, 2013, p. 31.

[7]    Cf. IFOP, Front du Nord, Front du Sud, Focus n°92, août 2013.

[8]    Valeurs actuelles, 20 mars 2014.

[9]    L’attaque est rhétorique : Louis Aliot est un contempteur de l’antisémitisme et de l’antisionisme. Il est à cette date en procès (depuis gagné) avec Alain Soral, qui l’a, entre autres, qualifié de « suceur de sionistes ».

[10]  Le Figaro, 10 janvier 2014 ; Le Point, 20 juin 2013.

[11]   Le Monde, 31 janvier 2014.

[12]  Entretien, 2014.

 

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vangog
- 03/12/2014 - 15:48
L'angélisme européen est cause de la montée de la délinquance
et du sentiment légitime des Perpignanais d'avoir été floués par l'UE. Comme pour l'Euro, cette institution-catastrophe a mis la charrue avant les boeufs et favorisé, subventions à l'appui, la réunion de deux provinces Catalogne et Languedoc-Roussillon, avant toute harmonisation législative. Naturellement, les délinquants et mafieux locaux ont sauté sur cet effet d'aubaine et donnent l'impression aux Perpignanais que l'UE leur profite en priorité... Les mauvaises institutions européennes et l'angélisme mondialiste anti-frontières sont causes de cette deliquescence.