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Shinzo Abe peut-il réussir son pari sans l'appui des marchés ?

Publié le 05 juin 2013
Le Premier ministre japonais a annoncé qu'il continuera sa politique de relance budgétaire et d'assouplissement monétaire "même si les marchés sont instables depuis quelques jours".
Jacques Sapir est directeur d'études à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), où il dirige le Centre d'Études des Modes d'Industrialisation (CEMI-EHESS). Il est l'auteur de La Démondialisation (Seuil, 2011).Il tient...
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Jacques Sapir et Bruno Bertez
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Jacques Sapir est directeur d'études à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), où il dirige le Centre d'Études des Modes d'Industrialisation (CEMI-EHESS). Il est l'auteur de La Démondialisation (Seuil, 2011).Il tient...
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Le Premier ministre japonais a annoncé qu'il continuera sa politique de relance budgétaire et d'assouplissement monétaire "même si les marchés sont instables depuis quelques jours".

Atlantico : Malgré l'instabilité de la Bourse japonaise, Shinzo Abe a annoncé qu'il ne souhaitait pas tenir compte des marchés financiers pour continuer sa politique économique, les fameuses "Abenomics". Mais le pourra-t-il vraiment si le Nikkei, qui avait perdu 7,32% sur une seule séance le 23 mai dernier, se met un jour à sérieusement dévisser ?

Jacques Sapir : La question posée n'est pas celle des marchés financiers, mais plutôt de savoir si les conditions de financement de l'économie japonaise sont liées aux performances de la Bourse. Il y a une différence au sein de l'économie japonaise entre quelques grands groupes dépendant des marchés financiers, et la majorité de l'économie japonaise qui reste relativement insensible aux mouvements boursiers.

L'autre problème est celui des fonds de pension japonais et du personnage mythique qu'est "le retraité japonais" ou "le futur retraité japonais". Une partie des fonds ont investi en obligations et actions. Là va se poser le problème du niveau de la Bourse de Tokyo, mais donc pas tellement du point de vue du financement des entreprises, mais plus pour des questions de refinancement d'une partie des fonds de pension. Les marges de manœuvre du gouvernement japonais restent cependant relativement importantes. Si la Bourse de Tokyo devait perdre entre 20% et 25% ce ne serait pas un drame, surtout si d'ici deux ou trois ans ce niveau remonte parce que le profit des entreprises en fait autant grâce aux dévaluations. Par contre si la Bourse s'effondre, perdant 50% ou 60%, alors oui Shinzo Abe aura un problème.

Bruno Bertez :  Monsieur Abe est bien obligé de tenir compte des marchés financiers puisque sa politique est essentiellement monétaire et financière. Elle a besoin, elle passe, elle se transmet ou non par les marchés financiers. Aussi bien Abe que Kuroda sont prisonniers des marchés financiers. Peut-être n'y ont ils pas suffisamment réfléchi, c'est possible.

La culture japonaise est plus une culture administrative, une culture de controle dirigiste qu'une culture de marchés. Ils sont habitués à ce que le rôle des ministères soit dominant et il semble qu'ils soient surpris de découvrir que les marchés existent et portent un jugement sur leur action.

Ils ne sont pas au bout de leur peines , ils vont découvrir que la communauté spéculative internationale n'est pas aussi docile que les fonds de pensions locaux et que ces investisseurs ont des réactions que l'esprit nippon ne comprend pas bien. Non seulement ils ont ce problème de comprendre et d'admettre que les marchés ne pensent pas
comme eux mais en plus ils ne savent pas communiquer. C'est un art de savoir parler aux marchés et les dirigeants  japonais ne le pratiquent pas.

La communauté spéculative mondiale se moque pas mal des objectifs de Monsieur Abe, elle vient en prédateur. La baisse des actions et de l'indice Nikkei n'est  pas très importante, ce qui est important c'est d'abord le taux de rendement des bonds, les JGB et ensuite la parité dollar/yen. Et là, Abe et Kuroda ont pris une grosse claque, les taux des JGB se sont envolés, le Yen a remonté contre dollar.

La politique d'Abe est-elle forcément en opposition avec les intérêts boursiers ? Ceux-ci n'ont-ils pas intérêt à voir s'instaurer un climat d'optimisme plus grand – ce qui est loin d'avoir été le cas ces dernières années – que les Abenomics peuvent permettre d'atteindre ?

Jacques Sapir : Sur la Bourse de Tokyo, vous n'avez pas que des opérateurs japonais, il y a aussi des non résidents, souvent des fonds de pensions américains. Ces derniers sont très opposés à la politique du gouvernement Abe, et donc inquiets pour les épargnants qu'ils représentent de voir les taux d'intérêt, au niveau mondial, redevenir importants. Toute la question, une fois encore, est de savoir si on va jouer sur des baisses à court terme de 20% ou 25%. Là ces agents non résidents peuvent avoir une certaine influence en contaminant d'autres opérateurs en créant une certaine panique. Ce serait effectivement une très mauvaise nouvelle pour le gouvernement japonais.

Bruno Bertez : Les financiers gagnent de l'argent aussi bien dans les réussites que dans les échecs des politiques économiques des responsables. Tout dépend des stratégies mises en oeuvre. Depuis Novembre 2012  la communauté financiére joue dans le sens voulu, souhaité par Abe ; à partir du 20 mai  elle a commencé à jouer contre car la crédibilté des dirigeants japonais est faible et leur action est incohérente. Le doute s'installe à différents niveaux : capacité à atteindre les objectifs fixés, compatibilité des différents objectifs poursuivis etc.

Il est évident pour un spéculateur de haut vol que l'on ne peut vouloir en même temps faire baisser les taux et proclamer un objectif d'inflation de 2%.  Les taux de marché s'ajustent aux anticipations d'inflation. Pour être cohérente la politique de Abe et Kuroda devrait passer soit par l'achat de tous les JGB et pas seulement de 70%, soit par le bouclage des frontières,  contrôle des mouvements de capitaux. Sermonner, comme ils l'ont fait, les institutions locales ne sert à rien qu'à les ridiculiser.

Cette relative indifférence aux intérêts boursiers est-elle une forme de "courage" d'homme d'État, ou est-on plus dans le registre de la démagogie de celui qui veut mener sa politique sans prendre en compte le principe de réalité ?

Jacques Sapir : Tout dépend de ce que veut faire réellement Monsieur Abe. Le Japon pourrait fonctionner en autonomie financière par rapport au reste du monde, mais il ne le souhaite pas car le Japon ne veut pas ou ne souhaite pas introduire un degré de conflit avec les autres pays. Jusqu'où le Premier ministre est prêt à aller pour continuer sa politique ? Veut-il aller dans une logique de conflit importante avec les autres pays, y compris les États-Unis ? Veut-il s'opposer aux intérêts financiers des non résidents ? Si c'est le cas il peut se permettre de mener la politique qu'il entend conduire. Mais si pour une raison ou une autre, il n'a pas la volonté ou la mesure de mener cette politique jusqu'au bout, et dans ce cas ses déclarations peuvent s'apparenter effectivement à des raisonnements démagogiques.

Bruno Bertez : Ce n'est pas de l'indifférence, c'est de l'ignorance. Les marchés financiers ont peut-être plus d'intérêts à suivre Abe qu'à le combattre, mais quand la politique, les propos sont idiots, ils sanctionnent. Les marchés ne font pas comme la presse, ils ne flagornent pas ; c'est leur argent qui est en jeu. Par ailleurs, il n' y aucun courage dans la politique  menée, c'est une fuite en avant, le contraire du courage. Le courage aurait été de coupler, c'est-à-dire oser faire en même temps les réformes qui s'imposent au Japon. Hélas, on fait le plus facile d'abord, alors que l'on reporte les réformes à plus tard.

Les problèmes du Japon sont des problèmes réels et il n'est même pas sûr que le Japon ait intérêt à s'aventurer à les traiter. On peut douter de la nécessité de vouloir changer le cours des choses dans ce pays. Quand vous  allez à Tokyo, vous avez l'impression que le pays marche bien, il est bien entretenu, l'atmosphère est paisible, rien à voir avec le cloaque que l'on découvre à Paris par exemple. Le Japon a peut-être trouvé le mode de vie post-croissance dont les écolos/malthusiens rêvent.

Mais si le Japon veut passer sous le rouleau compresseur de la globalisation et faire plaisir au capital international, alors il doit se réformer et très vite. Il faut abandonner les traditions, cesser de rechercher le consensus avant d'agir, faire sauter les pouvoirs de l'administration et des grands ministères, introduire la fameuse flexibilité, accepter l'ouverture sur l'étranger et l'immigration, changer de fond en comble la politique énergétique, libéraliser la gestion de l'épargne, introduire la concurrence, accepter plus de chômage. Vaste programme.

Comment les marchés étrangers, eux, peuvent-ils réagir à ces Abenomics ? L'impact de la politique de Shinzo Abe peut-elle influencer les autres places boursières mondiales ?

Jacques Sapir : Il est clair que si on assiste à un effondrement total de la Bourse de Tokyo – qui peut être déclenché par une raison psychologique sans lien avec l'état de l'économie réelle – on ne sait pas quelle peut-être la réaction des autres pays, mais elle pourrait être non négligeable. C'est si on se retrouvait vraiment dans cette situation que l'on saurait si le gouvernement japonais peut continuer sa politique ou s'il est en réalité contraint par le mouvement des marchés.

Bruno Bertez : Les marchés étrangers ont l’œil rivé sur ce qui se passe au Japon et sur tout ce qui concerne le Japon. C'est lui, le déterminant essentiel du comportement de tous les marchés. Quand le yen baisse les marchés montent. L'indice S and P 500 est étroitement corrélé à la parité dollar/yen. Quand le yen a commencé à plonger en novembre,  le S and P 500  a entamé un long mouvement de hausse, calquant les mouvements de la parité dollar/yen. Quand le yen a stoppé son avance, les marchés ont plongé. Les hésitations récentes sont liées aux incertitudes sur la suite de l'expérience de Abe.

C'est un peu technique, mais le paramètre majeur de l'évolution des marchés actuellement est le spread, l'écart de rendement entre les bonds à 10 ans américains et les bonds à 10 ans japonais. Ce spread joue sur le niveau du yen, et le niveau du yen joue sur tout le reste. Si le spread se réduit, le yen cesse de baisser et c'est négatif. L'objectif théorique pour le dollar/yen est autour des 120, c'est celui qui donnerait une chance à Abe de réaliser son but, produire une inflation de 2%. Nous en sommes loin.

En passant, signalons que la forte baisse de l'or est liée précisément à ces mouvements sur le yen. Lorsque le yen a cessé d'être ferme et que l'on a anticipé son affaiblissement, cela a signé la fin de ce que l'on appelle le gold/yen carry ou gold forex arbitrage. Le gold/yen carry est une stratégie complexe qui était fondée sur la fermeté du yen et la faiblesse du dollar. Ces derniers jours le yen a cessé de baisser, vous constatez que l'or s'est stabilisé.

Les chances de réussite des Abenomics sont nulles. Comme l'a dit le financier américain Soros "tout cela finira dans les larmes". Abe a voulu mettre en pratique les conseils de Bernanke, le président de la Fed, les fameux conseils donnés en décembre 1999  sous le titre "Japan, a case  of self induced paralysis", il aurait mieux fait de ne jamais lire ce texte. Pour le Japon et pour le reste du monde.

 

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