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Bonnes feuilles

Fondateur de L’Oréal : le passé sulfureux d’Eugène Schueller

Publié le 25 mai 2013
Avec Ian Hamel
Au-delà du volet politique, Ian Hamel exhume les racines du conflit opposant les deux femmes et reconstitue le passé sulfureux du patriarche Eugène Schueller et d'André Bettencourt, son gendre. Extrait de "Les Bettencourt, derniers secrets" (1/2).
Journaliste d'investigation, Ian Hamel suit l'affaire Bettencourt pour Le Point et l'Agefi, quotidien de la finance à Lausanne. Parmi ses nombreuses enquêtes : Sarlo et Cie, la République de copains et des réseaux (l'Archipel,2011).
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Journaliste d'investigation, Ian Hamel suit l'affaire Bettencourt pour Le Point et l'Agefi, quotidien de la finance à Lausanne. Parmi ses nombreuses enquêtes : Sarlo et Cie, la République de copains et des réseaux (l'Archipel,2011).
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Au-delà du volet politique, Ian Hamel exhume les racines du conflit opposant les deux femmes et reconstitue le passé sulfureux du patriarche Eugène Schueller et d'André Bettencourt, son gendre. Extrait de "Les Bettencourt, derniers secrets" (1/2).
Avec Ian Hamel

Eugène Paul Louis Schueller est né le 20 mars 1881 dans l’arrière-boutique de la boulangerie-pâtisserie de ses parents, au 124 rue du Cherche-Midi dans le VIe arrondissement. Charles et Amélie Schueller sont d’origine très modeste. « Lui est le fi ls d’un cordonnier. Elle, la fille d’un artisan, taillandier de son état. Avant de se marier, Charles était cuisinier à Illfurth, dans le Haut-Rhin – le fi ef des Schueller depuis au moins 1664. […] Amélie Denizot était domestique chez un boulanger à Sergines, en Bourgogne1. » Cinq fi ls naissent de cette union, mais un seul survit, Eugène. Ses parents sont prêts à tous les sacrifi ces pour lui offrir une bonne éducation et lui éviter de trimer comme une bête à longueur d’année. Les parents Schueller vont réussir sur le premier point : Eugène sera vite à l’abri du besoin. En revanche, il n’a jamais cessé de travailler comme un forcené. Se surnommant lui-même « Monsieur 6 000 heures » (contre 2 000 heures par an pour un homme ordinaire), Eugène Schueller ne cesse de répéter : « Savez-vous ce que c’est qu’un 6 000 heures ? C’est un homme capable de travailler un peu plus de seize heures par jour pendant trois cent soixante-cinq jours par an, sans samedis, sans dimanches, sans fêtes.Le travail n’est pas une peine pour moi. C’est ma force, mais c’est aussi ma joie. »

Inventer une teinture inoffensive

Jacques Marseille raconte qu’Eugène Schueller arrive à sa table de travail dès 5 heures du matin. Sa secrétaire, à 8 heures. Trois énormes piles de notes et de lettres l’attendent déjà. À midi, il part pour la Valentine, une autre de ses sociétés. « Sa Rolls était un bureau roulant dans lequel il ne perdait pas une minute. À la Valentine, il conférait avec les chefs de service jusqu’à 15 heures. » Puis il avale un pamplemousse et une tasse de thé en guise de repas. Ensuite, il passe à Monsavon, dont il repart à 17 heures. Eugène Schueller s’arrête enfi n à Votre Beauté, son journal. Retour chez L’Oréal à 18 heures, où il reste jusqu’à 21 heures. « Il rentait chez lui avec quatre serviettes pleines, travaillant jusqu’à minuit. » Il dort quatre heures et se retrouve à l’aube à sa table.

Au début du siècle, Eugène Schueller professe plutôt des idées socialistes. Il crée avec Marcel Cachin et Jacques Sadoul, connu au lycée Condorcet, une université populaire « dans le quartier de la Chapelle » à Paris3. Jacques Sadoul, rallié au communisme en Russie en 1917, futur cadre de l’Internationale communiste, viendra témoigner en faveur d’Eugène Schueller devant le Comité régional interprofessionnel d’épuration, après la Libération. Quant à Marcel Cachin, il deviendra l’un des fondateurs du Parti communiste français. Selon certaines rumeurs,Eugène Schueller aurait été, plutôt brièvement, membre d’une loge maçonnique autour des années 1910-1913. L’essayiste britannique Ruth Brandon note qu’Eugène Schueller n’a jamais été avare de confi dences sur sa vie et son oeuvre. « Lui-même a témoigné abondamment sur son parcours devant le tribunal qui le jugeait pour collaboration après la Seconde Guerre mondiale. […] En 1954, il racontera la même histoire, à quelques détails près, au journaliste Merry Bromberger1. » Dès l’âge de quatre ans, Eugène « émonde les amandes et beurre les plats à tartes avant de partir à l’école. Il prend l’habitude de se lever tôt pour mener deux existences parallèles, voire davantage, et la gardera toute sa vie2. » Papa Schueller, qui livre des gâteaux au très huppé collège Sainte-Croix de Neuilly, réussit à y inscrire son fi ls. Brillant élève, Eugène est par la suite admis à Condorcet. Bachelier, le futur patron de L’Oréal rêve d’intégrer Polytechnique. Mais un revers de fortune contraint la famille à retourner en Alsace. Eugène passe deux ans comme apprenti chez un pâtissier. Il raconte dans le livre hommage édité en 1981 pour commémorer le centième anniversaire de sa naissance : à seize ans, « je faisais matin et soir, pour aller et revenir de mon travail, 6 km à pied. Il n’y avait pas d’omnibus, encore moins d’autobus. Ma tante, qui souvent venait avec nous, portait sur sa tête, aussi bien à l’aller qu’au retour, un panier chargé de 20 kg. Elle allait, pieds nus, le corps droit, pareille en tous points aux Égyptiennes du temps des Pharaons. »

Eugène Schueller revient à Paris où il intègre l’Institut de chimie appliquée, devenue depuis l’École nationale supérieure de Chimie de Paris. « J’ai été apprenti qu’étudiant », assure-t-il. Tout en travaillant la nuit pour payer ses études, Eugène Schueller sort lauréat de sa promotion en 1904. Il devient assistant-préparateur à la Sorbonne, sous la direction du professeur Victor Auger. Ce brillant élève aurait pu devenir professeur d’Université. Mais un coiffeur bouleverse son destin. L’artisan vient demander à un groupe de chimistes s’il serait possible d’inventer une teinture capillaire totalement fi able et inoffensive. Certaines substances utilisées à cette époque, comme les anilines, contiennent des dérivés qui « sont fortement caustiques et risquent de pénétrer la circulation sanguine, affectant les globules blancs et provoquant un eczéma d’origine chimique1 ». Au début du XXe siècle, la coloration laisse fortement à désirer.

Alors que les jeunes chimistes rêvent de découvertes majeures susceptibles d’améliorer le sort de l’humanité, Eugène Schueller, le plus brillant d’entre eux, se passionne aussitôt pour ce sujet apparemment futile… et casse-gueule, car à cette époque, les femmes honnêtes ne se teignaient pas les cheveux. Il transforme son petit appartement de deux pièces en laboratoire et, en 1907, dépose son premier brevet, baptisant sa formule miracle « L’Auréale ». Son entreprise s’appelle la Société française des teintures inoffensives pour les cheveux. La nuit, il travaille, « le jour, il essaie d’écouler sa production nocturne chez les fi garos du quartier. Le plus souvent, on lui claque la porte au nez2. » Eugène Schueller est un piètre orateur, il bafouille ; pourtant, il ne se décourage pas. Il recrute un ancien coiffeur de la cour impériale de Russie, bien meilleur vendeur que lui, pour placer ses mixtures. Plus tard, Coco Channel lancera la mode des cheveux courts et colorés : la fameuse coupe « garçonne », dans les années 1920, étendard d’une nouvelle émancipation féminine. « L’Auréale » devient « L’Oréal », et c’est rapidement le succès. Le fi ls du pâtissier a compris avant tout le monde l’importance de la publicité, prenant les commandes du magazine La Coiffure de Paris. « Arrête-toi ! Je ne vieillirai plus, je suis teinte à L’Oréal », certifi e une annonce de l’époque. Dans une réclame destinée aux professionnels, le chimiste assure même que « L’Oréal est un produit de la science française1 » ! Eugène Schueller lancera plus tard Votre Beauté, dont la direction sera confiée, juste après la guerre, à François Mitterrand. « On a dit de lui qu’il avait changé le visage de son temps. On lui doit en tout cas d’avoir changé celui des femmes qui ont cessé d’être vieilles aux premiers cheveux gris », écrit Merry Bromberger. Alors qu’en 1911, les femmes ne représentent que 11 % des effectifs des salons de coiffure, « et une poignée seulement s’occupant exclusivement des femmes2 », entre 1921 et 1937, le nombre de salons de coiffure pour femmes passe de quatorze à trente mille. Eugène Schueller « avait l’habitude de réunir, chaque lundi après-midi, les jeunes représentants de la maison pour leur expliquer comment il fallait entrer dans un salon de coiffure, la façon de s’exprimer, de rester poli, de démontrer les capacités techniques des produits », raconte François Dalle, le futur PDG de L’Oréal.

Un incurable machiste

Le 28 octobre 1909, le jeune inventeur épouse Louise Madeleine Berthe Doncieux, surnommée Betsy. Leur fi lle unique, Liliane, naît treize ans plus tard, le 21 octobre 1922. Entre-temps, il y a eu la Première Guerre mondiale. Eugène Schueller laisse les commandes de L’Oréal à son épouse, et part de battre vaillamment à Verdun, sur l’Aisne et au Chemin des Dames. Croix de guerre avec palmes et Légion d’honneur dans les tranchées. « Il a aimé faire la guerre en menant la vie aventureuse du soldat, et il saura tirer parti des leçons d’organisation qu’elle lui a inculquée1. » « À son retour, il trouva son entreprise développée, raffermie. Sa femme l’avait prise en main et fort bien menée. Les femmes s’étaient mises les unes au travail, les autres aux affaires. Elles gagnaient de l’argent. Elles étaient devenues coquettes. Les épouses qui attendaient leur mari ne se résolvaient pas à se découvrir grisonnantes, blanchies, alors que partout s’ouvraient des dancings2. »

Étrangement, cet ingénieur ingénieux, capable de sentir les nouvelles tendances avant tout le monde, et qui a fait fortune grâce aux femmes, va demeurer toute sa vie un incurable machiste. Dans Le Salaire proportionnel, écrit en 1942, il déclare : « Nous posons comme principe que les hommes doivent travailler et les femmes rester à la maison. Il y a en France 22 millions de travailleurs, dont 8 millions de femmes. Nous considérons que l’on pourrait renvoyer 6 millions de femmes à la maison. […] Si par suite de mécanisation, nous sommes amenés à renvoyer du personnel, nous commencerons par renvoyer des femmes, et nous leur donnerons une allocation suffi sante pour les encourager à rester à la maison3. » Dans La Révolution de l’économie, éditée en 1941, il explique bonheur : après son travail, l’homme rentre chez lui en voiture, sa femme l’attend sur le pas de la porte, avec ses trois enfants et le chien. Est-ce son intime conviction ou reste-t-il prisonnier de ses amitiés politiques d’extrême droite, un milieu habituellement très conservateur au niveau des moeurs ? Vraisemblablement les deux. Physiquement, le fondateur de L’Oréal n’a guère le maintien du responsable néo-fasciste qu’il se prépare à être. Merry Bromberger parle de ses « allures embarrassées de Charlie Chaplin. Sa hardiesse est encombrée de timidité. Sa pensée est diffi cile à suivre. Il parle sur un rythme de mitrailleuse, mais ses idées vont encore plus vite que ses mots de sorte qu’il s’étonne qu’on n’ait pas compris ce qu’il n’a pas dit1. » Ce petit homme ressemble davantage au professeur Tournesol qu’à un adepte musclé d’Hitler, de Mussolini ou de Franco, ses modèles avant et pendant la guerre.

 Extrait de "Les Bettencourt, derniers secrets" (L'Archipel), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 

 

 

 

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ntzsch
- 25/05/2013 - 23:26
Pas tellement sulfureux
Evidemment ! Si on oublie de parler de la "cagoule", de son antisémitisme, et de celui de son gendre et de ses sympathies collabos.
bp50lecture
- 25/05/2013 - 20:00
Rien de sulfureux à moins que réussir le soit
Eugène Schueller a suivi le même parcours avec quelque variante, que les autres créateurs industriels de cette époque où l'on travaillait dur pour des lendemains qui devaient chanter. Louis Renault, Marcel Boussac, Marius Berliet, Emile Dewoitine, Marcel Bloch (Dassault) et les Michelin ont tous durement travaillé, et étaient de droite parce que les valeurs chrétiennes étaient la base de la société. Les entreprises étaient leur propriété et les banquiers étaient à leur service, et bien sûr l'ascenseur social pour les volontaires n'était pas un vain mot. Ce qui est sulfureux ( qui sent le soufre) c'est le gouvernement de Moi-je Mou 1er et sa mentalité qui , à force d'exaspérer les Français, fera revenir ceux-ci aux valeurs ancestrales de bon sens, dont le travail et la famille sont d'indispensables racines. Travail, famille, patrie? Cela sent le Maréchal? Mitterrand n'as pas senti le soufre après avoir été décoré de la francisque...
126rafales
- 25/05/2013 - 19:24
YSOKRAS LE SAGE
Bien envoyé YSO, on s'en tape, c'est exactement ça. Même les surdoués peuvent commettre des erreurs d'apréciation. C'est au soir de la vie qu'on fait le bilan, cet homme a fait plus pour la France que nos politicards bien pensants et mous du genoux.