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La grande aliénation : ces Français qui oublient l’héritage politique et culturel qui est le leur

Publié le 26 août 2020
De femmes topless réprimandées par les gendarmes à l’agression d’Augustin considérée comme un "sujet d’extrême-droite" en passant par les tweets d’Aurélien Taché totalement indifférent au sort de la jeune femme tondue par sa famille, un certain progressisme oublie de plus en plus ce qui a fait de la France un pays libre.
Edouard Husson
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Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université...
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Gilles Clavreul
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Gilles Clavreul est un ancien délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah). Il a remis au gouvernement, en février 2018, un rapport sur la laïcité. Il a cofondé en 2015 le Printemps...
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De femmes topless réprimandées par les gendarmes à l’agression d’Augustin considérée comme un "sujet d’extrême-droite" en passant par les tweets d’Aurélien Taché totalement indifférent au sort de la jeune femme tondue par sa famille, un certain progressisme oublie de plus en plus ce qui a fait de la France un pays libre.

Atlantico.fr : Une succession de faits divers ces derniers jours ont suscité l’émotion... mais une émotion perçue très différemment chez les uns et les autres. Le député Aurélien Taché a ainsi connu une passe d’armes avec Marlène Schiappa en reprochant au gouvernement de vouloir faire appliquer une mesure d’expulsion (préalablement décidée) de la famille bosniaque ayant tondu sa fille parce qu’elle sortait avec un chrétien. Argument avancé : la haine anti-musulmans qui règnerait dans le pays... À Lyon, l’agression du jeune Augustin intervenu pour aider des jeunes filles importunées est considérée comme un fait divers « de droite ou d’extrême-droite » par une partie de la presse. Y-a-t-il désormais de bonnes et de mauvaises victimes selon l’identité des agresseurs ?

Edouard Husson : Oui. Rien de nouveau sous le soleil. Nous sommes dans une configuration classique à gauche. Il y a les victimes qui sont la conséquence de la mise en oeuvre des lois de l’histoire et puis les innocents, les seuls dont on peut parler. Augustin appartient à la première catégorie, il est le représentant de la France, cette réalité dont il faut faire table rase, parce que l’avenir appartient à la société multiculturelle, sans frontières, d’immigration massive et sans assimilation, où il n’existe plus de distinction entre deux sexes mais « 50 nuances de genre ». En face d’Augustin, qui relève de la même catégorie que les koulaks pour Staline ou les bourgeois pour Mao, il y a les victimes innocentes, par exemple les musulmans victimes de l’islamophobie. Nous ne voulons pas voir la profonde parenté entre toutes les violences de gauche, parce que celle d’aujourd’hui est plus diffuse et portée au départ par un individualisme exacerbé. Mais Aurélien Taché est une sorte de garde rouge ramolli par la société de consommation. Il est moins violent mais non moins délétère que ses ancêtres jacobins ou léninistes. Nous nageons en plein dans la distinction classique entre une bonne et une mauvaise violence. Peu importe à Aurélien Taché que de nombreux musulmans vivant en France soient porteurs d’un fort antisémitisme et que l’Islam soit porteur de l’enfermement d’une moitié de l’humanité, les femmes. 

Gilles Clavreul : La politisation des faits divers n’est pas à proprement parler une nouveauté : souvenons-nous de l’affaire Bruay-en-Artois, en 1972, où un notaire avait été accusé, finalement à tort, de l’assassinat d’une adolescente ; ou, plus proche de nous, de « Papy Voisé », dont le visage tuméfié était apparu sur tous les écrans, à deux jours du premier tour de l’élection présidentielle de 2002.

Ce qui est nouveau, en revanche, c’est d’une part l’accélération spectaculaire de ces polémiques, elle-même liée à l’augmentation très sensible des violences physiques ; et d’autre part le fait qu’au clivage gauche-droite, qui ne s’efface pas tout à fait, se surimpose une grille de lecture de nature identitaire, qui avance comme éléments explicatifs les origines et les mœurs supposées des agresseurs et des agressés. Dans ce schéma, il y a des victimes et des coupables organiques, que chaque « famille » désigne avec une sémantique aisément repérable : à l’extrême-droite et dans la droite dure, on désigne avec ironie les « jeunes », voire les « chances pour la France », pour faire comprendre que les auteurs des violences sont des jeunes hommes issus de l’immigration maghrébine et sub-saharienne, et on insiste sur leur identité religieuse, censée être plus ou moins inassimilable au substrat culturel national. Dans une partie de la gauche et de l’extrême-gauche, chez les militants se présentant comme les « nouveaux antiracistes », et dans une partie de la presse, on dénonce tour à tour « la fachosphère », coupable d’agiter les peurs et d’entretenir « l’islamophobie », soit en inventant ou en exagérant la portée de certains faits divers, soit en inspirant directement le passage à l’acte de ceux qui détériorent des mosquées ; et l’on se saisit de la question dite des « violences policières » pour incriminer le « racisme d’Etat », qui fait de la violence le produit d’un système de domination hérité de l’époque coloniale, et appuyé par des responsables politiques et des éditorialistes vedettes.

Ce qui est frappant, c’est que ces deux discours qui s’opposent sont construits sur une même logique : a) la violence oppose des groupes définis par leur identité ethno-religieuse, ce qui a entre autres pour conséquence que les uns comme les autres demandent des statistiques ethniques pour prouver le bien-fondé de ce qu’ils dénoncent b) elle s’exerce à sens unique : il y a un groupe coupable et un autre victime, ce dernier ne pouvant être conduit à la violence qu’en réaction à l’oppression que « l’autre » lui fait subir, ce qui est censé atténuer sa responsabilité c) il n’y a d’issue que radicale : l’assimilation ou la « remigration » pour les uns, la « cancellisation » de tous ceux qui concourent de près ou de loin à la perpétuation de l’ordre colonial (patriarcal, blanc, etc.) pour les autres. Voire la reconnaissance officielle des minorités communautaires, comme le demande le CCIF.

Cette entre-émulation, que j’ai comparé à une tenaille, est mortifère pour le débat politique, et plus généralement pour le climat social du pays. On voit qu’elle profite aux deux camps, mais pas de la même façon : la mouvance décoloniale mène une bataille essentiellement culturelle et symbolique. Ses victoires se mesurent à l’entrisme dans les facs, les rédactions et désormais dans certaines formations comme EELV ou la France Insoumise, ainsi qu’à sa capacité, toute récente, à mobiliser dans la rue. En revanche, à la droite de la droite, on joue la gagne à la présidentielle, en surfant sur une vague populiste mondiale. Ce n’est pas la même chose. Voilà pour la guerre d’opinion. Pour les faits, que les identitaires ne détachent jamais de l’idéologie, c’est une autre histoire : les préjugés racistes et anti-immigrés ou l’hostilité à l’islam sont présents dans la société française, mais pas plus, voire un peu moins que dans d’autres démocraties, et surtout ils baissent sur la longue période, comme le relève annuellement la CNCDH. Et surtout, les actes racistes diminuent – même si nous savons être à la merci d’actes ultra-violents inspirés par l’idéologie suprématiste. A l’opposé, on assiste à deux phénomènes préoccupants, qui ne se recoupent que très partiellement, mais suffisamment quand même pour qu’on s’en soucie : d’une part une violence propre à certains territoires et plus particulièrement aux hommes jeunes qui y vivent ; pour moi il n’y a aucune dimension ethnique ni culturelle dans cette violence, si on parle par exemple de celle que cause le trafic de drogue dans les cités. Et une posture d’hostilité envers les institutions, des violences spécifiques envers les policiers, les femmes, les homosexuels ou encore les juifs, et qui là, indubitablement, fait ressortir la problématique islamiste ou, si l’on veut, « séparatiste ». Elle combine violence et rigorisme et connait un succès viral chez les plus jeunes.

A Sainte-Marie-la-mer, des gendarmes sont allés demander à des femmes de remettre le haut de leur maillots alors qu’elles bronzaient topless et après qu’une famille se soit plainte car ses enfants étaient « choqués » ? Rien dans la réglementation en vigueur n’empêchant le topless sur la plage en question. Si des enfants étaient choqués à la vue de burkinis ou de fillettes voilées à la plage, les gendarmes oseraient-ils demander aux personnes concernées d’adopter une tenue compatible avec la sensibilité de toutes les familles ? Sommes-nous entrés dans une phase d’aliénation relativement à notre culture politique ?

Edouard Husson : Nous sommes en train d’assister à l’effondrement du journalisme traditionnel. Qui peut croire sérieusement à cette histoire d’enfants choqués et de parents appelant les gendarmes pour protéger leurs enfants? C’est une histoire à dormir debout et tous ceux qui, dans les médias, relaient cela, font honte à leur métier. Nous assistons en direct à une emprise croissante de l’Islam sur la société, selon la logique anticipée par Michel Houellebecq dans « Soumission ». 

Gilles Clavreul : Je ne ferais pas de l’excès de zèle de deux gendarmes une généralité ni même un symptôme. Ce qui est sûr en revanche, c’est que l’impact médiatique, à quatre ans d’intervalle, est sans commune mesure : en août 2016, grâce au battage des associations anti-islamophobie et d’entrepreneurs identitaires disposant de solides relais à l’étranger, la polémique du burkini a pris une dimension planétaire. On fit alors d’un peu partout le procès de la « France islamophobe », notamment dans cette presse américaine progressiste alors si confiante dans la victoire d’Hillary Clinton, et qui se débat désormais dans les inextricables guerres de la « cancel culture ». Là, évidemment, cette polémique des seins nus fait réagir, mais pas du tout dans les mêmes proportions. J’y vois plus un différentiel de capacité de mobilisation médiatique, lié au leadership culturel que la mouvance décoloniale aspire à exercer dans les médias et chez les travailleurs intellectuels, qu’un hypothétique « deux poids, deux mesures ». Elle traduit le caractère fondamentalement néo-puritain des nouveaux mouvements progressistes, avec pour contre-effet assez savoureux qu’elle fait monter la droite conservatrice au créneau pour la défense de la liberté de disposer de son corps. Si le bon maire de Tours, Jean Royer, figure de la pudibonderie dans les années 1970, voyait ça !

A quel avenir peut s’attendre un pays dont une partie des élites ne défend plus plus les valeurs, qu’elles soient culturelles ou politiques ? Que révèle de ce point de vue l’exemple du tweet de Me Eolas, figure de la gauche sur Twitter qui pour « défendre » la famille bosniaque ayant tondu sa fille et menacée d’expulsion publiait une photo de femmes tondues à la Libération afin de montrer que de tels agissements sont dans notre culture ? 

Edouard Husson : On est dans le même délire idéologique. Il ne faut jamais se lasser de citer la profonde formule de Chesterton: « Le fou est un homme qui a tout perdu sauf la raison ». On est dans une logique purement formelle qui compare la jeune fille à une collaboratrice et les musulmans à des résistants. Il reste à se demander pourquoi la gauche a le désir masochiste de se soumettre ainsi à l’Islam. La haine du christianisme nous met sur la voie: la gauche comme l’Islam vont puiser dans le fond des religions gnostiques, ces rivales spirituelles du christianisme et du judaïsme depuis l’origine. Judaïsme et christianisme sont des religions fondés sur l’amour de la Création sortie des mains de Dieu. La gnose, elle, commence par disqualifier la Création, oeuvre d’un dieu mauvais, pour lui opposer un royaume spirituel. L’Islam a transposé le dualisme du manichéisme ou du marcionisme à l’opposition entre les sexes mais aussi en refusant la liberté intrinsèque à la Création. La gauche est fascinée par une religion qui est de la même famille.  

Gilles Clavreul : Cela révèle l’incroyable capacité de brouillage des repères du militantisme identitaire, surtout dans un pays qui ne s’est pas construit sur des bases ethniques, qui s’est dépris plus tôt et plus vite qu’ailleurs de son assise religieuse, mais qui laisse s’acclimater sur son sol tout un galimatias venu essentiellement d’outre-Atlantique. Comment est-ce possible ? D’abord parce que ledit galimatias est en partie fabriqué à partir de briques de base bien européennes, et même bien françaises, qui sous le nom de « French Theory » propose un remix dénaturé mais facile à assimiler de grands auteurs complexes et exigeants. Ensuite parce qu’il y a une longue tradition de passion anti-patriotique, pour ne pas dire de franche haine de soi, chez certaines élites françaises, aussi bien à gauche qu’à droite, d’où ces retours obsessionnels à la période de la Collaboration. Et enfin parce que l’inculture historique des protagonistes de ces débats identitaires est tel que c’est souvent de bonne foi qu’ils pensent être dans le sens de l’Histoire : c’est normal, ils ne la connaissent pas et lui font dire à peu près n’importe quoi. Les polémiques sur les déboulonnages de statues ont été un grand moment d’ânerie collective, de ce point de vue. Heureusement, tout le monde n’est pas tétanisé par cette hystérie identitaire. Face à cela, il est en effet essentiel que les responsables politiques gardent la tête froide et rappellent fermement les principes fondamentaux de la République. Il faudrait que, sur ces questions essentielles pour la cohésion nationale, un arc républicain se dessine : du PCF à la droite modérée, nombreux sont ceux qui voient les effets délétères de l’identity politics.

La volonté de préserver à tout prix des personnes issues de minorités ou d’origine étrangère lorsqu’elles se rendent coupables de troubles, crimes ou délits peut-il être assimilé à une forme de racisme inconscient puisqu’elle aboutit à traiter lesdites personnes comme des mineurs ou des irresponsables ?

Edouard Husson : Là encore, on est dans la structure classique de l’idéologie de gauche. Celui qui porte le sens de l’histoire, désormais, ce n’est plus le prolétaire ni le paysan, c’est le migrant, celui qui viole les frontières. Il est forcément innocent. Et quand il ne l’est apparemment pas, c’est qu’il est victime du royaume des Ténèbres: l’extrême droite, les défenseurs des frontières, de l’identité, de la nation etc... Alors oui, on peut dire que le progressiste du type Aurélien Taché est porteur d’un racisme inconscient. Mais ce n'est rien de nouveau: les révolutionnaires français ont bien maltraité le peuple comme réalité sociale au nom d’un peuple abstrait. Les communistes ont bien maltraité le monde ouvrier tout en prétendant l’aider. Aujourd’hui, on met en avant les victimes du « racisme systémique » mais on se préoccupe peu des victimes réelles. Aux Etats-Unis, l’immense majorité des Noirs rejettent Black Lives Matter, qui sème destruction et haine, au détriment du groupe déjà le plus affecté par des dysfonctionnements sociaux (taux d’homicides, pourcentage de mères célibataires etc...). En France, toutes les grandes consciences multiculturalistes et les idéologues de l’école ont enfermé les jeunes d’origine étrangère dans une ségrégation sociale et éducative de fait. 

Gilles Clavreul : Gilles Kepel parlait très justement de « syndrome rétro-colonial » chez les jeunes Français islamistes, c’est-à-dire une façon de se réapproprier le présent à partir d’un passé dont ils se font une reconstruction imaginaire. Je crois que ce syndrome travaille aussi, mais d’une autre manière, un certain nombre d’intellectuels engagés à gauche, qui conçoivent une forme de culpabilité plus ou moins consciente envers un passé douloureux dont ils donnent l’impression de porter le fardeau. Il faudrait regarder de plus près le milieu familial de ces compagnons de route des décoloniaux : c’est rarement une sociologie de gauche « classique ». Je ne sais pas si on peut aller jusqu’à parler de racisme inconscient, mais il est vrai que j’ai souvent été frappé par des formules exprimant la commisération, ou trahissant, au fond, une certaine indifférence à ceux dont ils prennent la défense. La lecture du Pour les musulmans, d’Edwy Plenel, m’a marqué, en ce sens : il y attaque tout du long ses adversaires politiques, mais il n’y est pratiquement jamais question de musulmans « réels »…à part Tariq Ramadan. A tout le moins, il y a quelque chose qui tient à la fois du patronage et de l’orientalisme…on nage en plein dix-neuvième siècle, en fait. C’est-à-dire en pleine hypocrisie bourgeoise, sous couleur d’idées « modernes ».

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Liberte5
- 26/08/2020 - 23:40
J'ai lu et j'approuce ce que disent les deux intervenants..
Les commentaires lucides pour la très grosse majorité montrent que la France est dans un état de décadence dont elle ne peut pas sortir.
ajm
- 26/08/2020 - 22:36
Darwinisme à l'envers.
Patafanari: ce n'est pas du darwinisme mais le suicide unilatéral d' une société d'animaux très évolués et très efficaces qui fait place nette à des espèces arriérées incapables de développer correctement leur environnement naturel et historique.
patafanari
- 26/08/2020 - 20:07
Renonçons à l ‘héritage. Vu ce qu’il rapporte...
Inutile de pleurer sur ce qui n’existe plus et vu ce qu’il nous apporté. C’est du Darwinisme culturel. Place à autre chose . Mieux ou moins bien...l’avenir nous le dira...(dans quelle langue ?)