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Le point de vue de Dov Zerah

Le baril met le feu au monde

Publié le 28 avril 2020
Avec Dov Zerah
L’apparition la semaine dernière de prix négatifs pour le prix du pétrole américain a jeté le trouble sur les marchés et éclipsé un moment la crise du Covid-19.
Dov Zerah
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Ancien élève de l’École nationale d’administration (ENA), Dov ZERAH a été directeur des Monnaies et médailles. Ancien directeur général de l'Agence française de développement (AFD), il a également été président de Proparco, filiale de l’AFD spécialisée...
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L’apparition la semaine dernière de prix négatifs pour le prix du pétrole américain a jeté le trouble sur les marchés et éclipsé un moment la crise du Covid-19.
Avec Dov Zerah

Malgré la complexité du fonctionnement du marché à terme du pétrole brut américain de New York, l’explication est simple. Un opérateur peut acheter du pétrole à terme, c’est-à-dire à un prix donné mais avec une livraison différée. Mardi 21 avril, les acheteurs devaient se décider, soit prendre livraison fin mai du pétrole à condition de le vendre, ou à défaut de le stocker, soit revendre le contrat. Les contrats arrivaient à échéance, et il fallait se décider sous peine d’encourir des pénalités. La faiblesse de la demande et le coût du stockage ont conduit les détenteurs de contrats à un singulier arbitrage : ils ont préféré vendre leurs contrats à perte jusqu’à payer 37,63 $ par baril pour s’en départir.

Pour se convaincre de cet excès d’offre, il suffit de naviguer sur la toile et voir des photos de flottes de tankers au large de certains ports américains. Consommation en berne de 30 %, capacités de stockage utilisées à 90 % et oléoducs saturés, tout s’est conjugué pour conduire à ce phénomène très rare de prix négatifs que l’on avait vu uniquement sur le marché du lait.

Cela ne signifie nullement que le prix du baril continuera à être négatif. Á telle enseigne, le contrat du mois de juin cotait au même moment à 20 %/bl. Il n’en demeure pas moins que l’accident des contrats de mai est tout aussi inhabituel que le fléau. Avec les niveaux actuels, on retrouve les prix obtenus par les pays producteurs depuis le premier quadruplement du pétrole en 1973.

Rappelons que le Fonds monétaire international (FMI) a dernièrement prédit pour 2020 une baisse de 3 % du PIB mondial, avec notamment 7,5 % pour la zone euro, 5,9 % pour les États-Unis, environ 6 % pour l’Amérique latine…Quelques pays pourraient encore avoir une croissance positive comme la Chine avec 1,2 %... Avec une telle récession économique, le prix du baril ne pouvait que baisser.

Au-delà de cette raison fondamentale, le marché du pétrole a été chahuté avec la guéguerre russo-saoudienne. Sur les conseils d’Igor Setchine, patron du géant pétrolier Rosneft, Wladimir Poutine a refusé début mars de ne pas reconduire l’accord conclu, il y a trois ans, avec l’Arabie saoudite et plus généralement l’OPEP, pour organiser une réduction de la production d’or noir. Les Russes auraient voulu mettre en difficulté les producteurs américains dont le coût de revient serait à 40 $/bl, et les faire sortir du marché. « Jeux de guerre » dans le monde du pétrole ? La Russie a-t-elle les moyens d’engager une telle guerre ? C’est autre chose que la Syrie ou la Libye.

Mais, c’était sans compter avec le Prince héritier Mohamed ben Salmane (MBS). Au lieu de patienter et de calmer le jeu, il a ouvert les vannes et fait baisser le prix à moins de 30 $/bl. Malgré la situation délicate dans laquelle se trouve le Royaume (attaques iraniennes sur ses installations pétrolières, revers militaires en Syrie et au Yémen, assassinat du journaliste américano-saoudien Jamal Khashoggi, contestations internes à la famille royale…), MBS n’a pas hésité à adopter une attitude vengeresse peu appréciée des marchés. Certains laissent entendre que l’Arabie saoudite chercherait également à contrarier le développement de la production américaine pour que les États-Unis ne se désintéressent pas de leur sort et surtout de leurs problèmes avec l’Iran. Comme pour la Russie, l’Arabie saoudite a-t-elle les moyens d’une telle guerre ?

Les Russes et les Saoudiens pourront écouler leur production, mais à quel prix ? Cela ne s’apparente-t-il pas à la stratégie de l’arroseur arrosé ?

En tout état de cause, la persistance et l’accentuation des effets du virus a fait le reste pour positionner le prix autour de 20 $/bl. Cette évolution explique l’annonce de Donald Trump sur un plan d’aide aux producteurs américains, et plus particulièrement la cinquantaine d’entreprises impliquées dans le « shale oil ».

Cette baisse des prix des hydrocarbures pénalise tous les producteurs, mais plus les petits que les gros. Le Venezuela va s’enfoncer un peu plus dans la crise. Il en sera de même des pays africains, de l’Algérie au Congo Brazzaville en passant par le Cameroun, le Gabon, la Libye, le Nigéria, le Tchad… Á l’instar du transport aérien, de la construction aéronautique et d’autres secteurs économiques, l’activité pétrolière va traverser une zone de turbulences, et les compagnies ont d’ores et déjà ralenti ou arrêté leurs investissements.

En revanche, les pays importateurs comme ceux du continent européen et la Chine vont profiter de cette situation. Leur facture pétrolière va se réduire, ce qui constitue un élément grandement favorable à la reprise économique.

La guerre pétrolière n’a pas de frontières comme le démontre le Venezuela, champ de confrontation entre Américains et Russes. Le pays est dans une situation catastrophique. Sur fond de guerre civile, le pays connait une crise économique et sanitaire sans précédent. Le régime dictatorial et répressif de Nicolas Maduro ne tient que par le soutien de la Chine et de la Russie et Rosneft. De leur côté, les Américains ont imposé des sanctions au pays et soutiennent l’opposant Juan Guaido.

En septembre dernier, après les attaques iraniennes contre les installations pétrolières du royaume wahhabite, MBS avait prévenu que les cours du pétrole pourraient atteindre des niveaux "incroyablement élevés" si la communauté internationale ne faisait pas front commun face aux activités de l'Iran. Tout en les qualifiant d’actes de guerre, il préconisait plus une solution politique que militaire. Il n’en fût rien.

Et pourtant, le sujet iranien a repris une soudaine actualité. La semaine dernière, le secrétaire d’État Mike Pompeo a haussé le ton. Hier, les échanges entre les deux pays ont été vifs. Les Américains veulent juridiquement démontrer qu’ils sont toujours partie prenante à l’accord nucléaire avec l’Iran pour pouvoir recourir au Conseil de sécurité en vue de prolonger l’embargo sur les armes. Depuis une vingtaine d’années, nous avions perdu l’habitude de voir les Américains respecter le passage par l’instance suprême de l’ONU pour prendre des sanctions.

Et si, certains se mettaient en tête de soulager le marché pétrolier en faisant sortir l’offre iranienne ? Prenons garde, l’histoire de l’humanité est jalonnée de guerres qui ont démarré sur un incident. Souvenons-nous de la dépêche d’Ems, de l’attentat de Sarajevo…

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