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© Thomas SAMSON / POOL / AFP
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Grève

Grève dans les transports : que reste-t-il vraiment sur la réforme des retraites ?

Publié le 17 février 2020
L'examen des textes relatifs à la réforme des retraites débute à l'Assemblée ce lundi 17 Février.
Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.
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Chloé Morin est ex-conseillère Opinion du Premier ministre de 2012 à 2017, et Experte-associée à la Fondation Jean Jaurès.
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L'examen des textes relatifs à la réforme des retraites débute à l'Assemblée ce lundi 17 Février.

Atlantico : C'est ce lundi 17 que débute l'examen du projet de réforme des retraites en séance publique à l’Assemblée nationale. Les syndicats ont appelé à un lundi noir dans les transports, pourtant le gouvernement semble avoir cédé sur de nombreux point, notamment sur la question de l'âge pivot. Alors que reste-t-il réellement du projet de réforme originel ?

Christophe Bouillaud: En réalité, sur la question de l’âge pivot, le gouvernement n’a pas vraiment cédé. A court terme, pour ce qui concerne les générations à la veille de la retraite dans le cadre de l’actuel système de retraite, seule la CFDT fait semblant de croire qu’il n’y aura pas un nouveau système de décote lié à l’âge. L’âge légal d’ouverture des droits devrait certes rester encore quelques années à 62 ans, si le gouvernement ne revient pas franchement sur ses déclarations d’avant Noël, mais cela sera qu’un faux semblant. En effet, les difficultés financières à court terme doivent être réglées par la conférence de financement. Or, vu les positions du patronat, qui refuse toute hausse des cotisations, il est presque certain que ce qui était sorti par la porte – l’âge pivot - revienne par la fenêtre, et qu’en pratique l’âge moyen de départ en retraite continue à reculer. A plus long terme, pour ce qui est du nouveau système de retraite, en vigueur pour les personnes nées à partir de 1975, l’âge pivot est, selon le texte présenté au Parlement, complètement maintenu.

En fait, il ne faut pas se tromper : sur l’architecture d’ensemble, le projet gouvernemental reste le même. Les débats lors de la commission compétente de l’Assemblée nationale, quoiqu’avortés, ont bien montré que les intentions de la majorité n’avaient pas du tout changé. Par contre, il est vrai que ce projet comporte deux dimensions nouvelles par rapport à la première version, celle de septembre 2019 : d’une part, il ne concerne plus que les personnes nées à partir de 1975 (et même 1985 dans certains cas limités) – alors que cela devait concerner au départ les personnes nées à partir de 1963 ; d’autre part, il n’est plus vraiment universel, puisque certains secteurs, tous ceux capables de créer un rapport de force en leur faveur, à l’exclusion de toute idée de justice intrinsèque vis-à-vis du travail  réellement fait, ont réussi à défendre leur spécificité, comme la police en particulier – alors que la visée d’en finir avec des retraites liées à l’exercice d’une profession donnée était centrale dans le discours. L’insistance du gouvernement à vouloir en finir avec le régime de retraite spécifique aux avocats est cependant la dernière preuve de l’existence d’une volonté maintenue de ne plus avoir de professions dans le pays à l’avenir, mais seulement des individus face à l’Etat.

Par ailleurs, vu que, de toute façon, cette réforme des retraites ne pourra manquer d’être remise en cause d’ici sa mise en œuvre en 2037 pour les premières générations concernées par de nouvelles majorités politiques tant il est vrai désormais qu’elle ne correspond à aucune idée de justice unanimement partagée dans le pays, la vraie différence porte désormais sur ses conséquences immédiates. La modification de la tuyauterie des cotisations, avec en particulier le sort réservé aux très hauts salaires, qui a même alerté le MEDEF, ou celui des cotisations des fonctionnaires, laisse entrevoir un énorme « trou » dans le financement des retraites dans les prochaines années. Est-ce simplement de l’incompétence, ou est-ce voulu pour permettre ensuite de rogner fortement les retraites des actuels retraités ou celles de ceux qui l’apprêtent à partir en retraite au nom d’une crise du financement qu’on crée ainsi?

Enfin, si l’on se souvient bien, la réforme des retraites était censée en finir avec le discours trop entendu selon lequel « les jeunes n’auraient pas de retraite », car « les caisses seront vides quand cela sera leur tour ». Il fallait rassurer les futurs retraités. Or, au vu des sondages, avec un rejet massif de cette réforme dans les classes d’âge actives, on peut douter que cet objectif soit atteint. Au contraire, cette réforme, si elle est adoptée, va renforcer l’idée parmi les jeunes générations qu’ils n’auront droit à rien ou à pas grand-chose. Cela ne risque pas d’améliorer l’optimisme, déjà fort mesuré, des Français face à l’avenir. Les seuls gagnants seront les assureurs qui s’empresseront d’en profiter pour proposer leurs produits d’épargne censés garantir un revenu décent à la retraite.
 

Chloé Morin: Nul ne le sait. Pas même le gouvernement, puisque certains points restent en suspens, comme le cas des pensions de reversion qui n'a été finalement tranché qu'il y a deux jours. On attend également les réponses du Premier ministre à ces deux députés LREM qui, la semaine passée, l'ont interpelé sur plus d'une dizaine de points sur lesquels ils estimaient manquer d'information. On le voit : chacun a le sentiment que "tout n'est pas sur la table", et qu'il faut se prononcer sur des informations partielles. D'où les craintes et les fantasmes, voire les théories et arguments les plus farfelus qui prospèrent ici et là... 
L'impression globale de l'opinion, est que ce projet est injuste. Ce sentiment, il convient de le souligner, n'a en rien changé au fil des concessions - notamment le retrait de l'âge pivot - gouvernementales, ou des améliorations du texte permises par le dialogue avec les syndicats. Tout se passe comme si l'opinion avait tranché, une fois pour toutes. On peut même se demander si l'opinion changerait vraiment en cas de réécriture totale de la loi... Ce phénomène où la défiance s'installe, puis résiste à tout effort d'amélioration et de conviction, est un symptôme de notre temps : on l'avait déjà observé au printemps 2016 avec la loi travail, qui avait été améliorée grâce au dialogue avec la CFDT, mais était restée profondément impopulaire jusqu'à son adoption. C'est une nouvelle règle du jeu politique à laquelle les élus doivent s'habituer : lors de la présentation d'un projet de réforme, ils disposeront d'une chance, et d'une chance seulement, de faire comprendre et de convaincre. Une fois l'opinion formée, elle ne bougera plus, ou de manière très marginale. La seule fois où ce processus a fonctionné de manière "positive" c'est à dire au profit de celui qui portait un projet, ce fut le cas de la fameuse "loi Macron" qui a largement contribué à faire connaître l'actuel Président.
 

41 000 amendements ont été déposés contre le projet de réforme des retraites, en faisant ainsi le deuxième texte le plus amendé en France depuis 1958. Malgré sa majorité à l'Assemblée le gouvernement peut-il gagner le rapport de forces politiques ? Passer le texte en force, notamment en ayant recours à l'article 49.3, ne serait-ce pas là une grave erreur ?

Christophe Bouillaud:Le gouvernement a tout à fait le droit dans le cadre de la Constitution de la Vème République de passer un tel texte en usant du 49.3. Tant qu’un gouvernement dispose d’une majorité à la Chambre des députés, il peut passer en force. C’est la règle. Notre parlementarisme est, comme on dit, rationalisé, pour ne pas dire  de manière plus imagée, émasculé.

Or, comme de toute façon, la bataille de l’opinion publique est perdue pour le gouvernement, je ne vois pas ce que le pouvoir aurait à perdre à écourter au maximum tout débat parlementaire. En effet, comme l’a montré le débat en commission, le texte proposé est tellement peu au point et laisse tellement à faire ensuite avec de très nombreuses ordonnances (29 à ce jour) qu’il est bien inutile d’en discuter les détails avec les oppositions. Il n’est pour s’en convaincre que de constater que l’on a découvert lors de cette commission que l’indexation du point servant au calcul des retraites futures reposerait sur un indice que l’INSEE ne calcule pas à ce jour et que cet institut n’a pas d’ailleurs défini. On peut imaginer à partir de cet exemple ce que pourrait donner un long débat en séance publique avec des oppositions rivalisant pour montrer le caractère inabouti, et le mot est faible, de tout ce projet.

En fait,  il est désormais clair que les personnes qui ont travaillé avec Monsieur Delevoye, pendant deux ans tout de même, n’étaient visiblement pas à la hauteur de la tâche, et qu’elles ont abusé de la bonhomie de cette vieille personne qui aurait dû prendre sa retraite bien méritée plutôt que de mal surveiller un travail aussi essentiel pour l’ensemble des citoyens de ce pays. De fait, depuis début décembre 2019,  il n’y a pas une profession organisée qui ne se soit pas plainte du tort que cette réforme entendait lui faire, et il ne faut pas oublier aussi les représentants associatifs des femmes, des personnes divorcées, des chômeurs, etc.  De plus, au vu de tous les points de vue sortis depuis début décembre 2019 sur le texte gouvernemental, je me demande vraiment s’il reste un seul économiste en France trouvant cette réforme vraiment acceptable en l’état précis du texte proposé par le gouvernement. Il doit bien exister tout de même, mais il subit visiblement une censure terrible de la part de tous les médias.  La seule analyse du projet gouvernemental par le Conseil d’Etat aurait déjà dû le faire remettre à plus tard pour ne présenter une version plus aboutie. Donc, si l’on voulait vraiment, tout en restant dans le cadre déjà d’un système de retraite universel à points, amender le projet gouvernemental pour en supprimer tous les défauts et aller vers un consensus minimal dans le pays, le Parlement serait sans doute mobilisé pendant des mois. Donc, tant qu’à produire une loi vraiment « ni faite ni à faire », il vaut mieux à ce stade foncer dans le tas sans trop argumenter sur les détails avec un 49.3 qui obligera tous les éventuels dissidents de la 25ème heure de son propre camp à se coucher, et espérer ensuite que le Conseil constitutionnel n’y verra pas malice. 

Chloe Morin: Le gouvernement a pour lui la force que lui donnent les institutions de la Ve République. Le rapport de force est, de manière écrasante, en sa faveur. En revanche, le rapport de force dans l'opinion est, comme je viens de le dire, très défavorable au gouvernement et a peu de chance de bouger dans les semaines qui viennent. Une fois l'opinion convaincue de la nocivité d'une loi, la grille de lecture du projet est fixée dans les esprits, et chacun va chercher dans le flot de l'actualité les exemples venant conforter son opinion préétablie. Les "progrès" contenus dans la loi sont donc quasi-invisibles et inaudibles pour l'immense majorité de ceux qui sont fermement convaincus que cette loi est injuste. Et ça, c'est extrêmement difficile, voire impossible de lutter contre. En matière d'économie, on dit que "la mauvaise monnaie chasse la bonne". C'est exactement la même chose en matière d'opinion : les exemples négatifs occultent, au sein d'une réforme, les exemples qui pourraient être perçus comme des avancées positives.


Avoir recours au 49.3 serait évidemment une erreur, dans le sens où cela accréditerait l'idée que le texte est mauvais, nocif, et que le gouvernement refuse le dialogue. Bien que les français ne soient pas dupes de certaines manoeuvres et calculs existants dans une partie de l'opposition politique et syndicale, qui cherche pour partie à instrumentaliser ce texte à des fins politiciennes, ils ne pardonneront probablement - en tout cas pour ceux qui ne soutiennent pas la loi - pas ce déni de démocratie. On avait déjà vu, avec la loi travail en 2016, le dégoût suscité par l'évocation - très tôt dans la discussion - de l'éventualité du recours au 49.3. Cet acte avait d'ailleurs collé à la peau du Premier ministre Manuel Valls, achevant de l'imposer aux yeux d'une partie de l'opinion de gauche comme "traitre" et "autoritaire"... Cela dit, ceux qui soutiennent la loi actuelle, une grande partie du socle d'Emmanuel MAcron, pourraient y voir un acte d'autorité bienvenu, car ils commencent à se lasser du désordre dans les rues et d'une opposition politique et syndicale qu'ils perçoivent comme stérile voire néfaste à l'économie française. De ce point de vue, Emmanuel Macron achèverait de gagner ses galons de grand réformateur, et continuerait à consolider son socle en vue de 2022 - mais un socle étroit, et au prix de la radicalisation de l'antagonisme du reste de l'électorat à son encontre... or, même face à une Marine Le Pen, il aura besoin de ces renforts électoraux en cas de second tour à la présidentielle.

Alors que le gouvernement est de plus en plus critiqué à la fois à l'extérieur et à l'intérieur de ses rangs, que les côtes de popularité d'Edouard Philippe et d'Emmanuel Macron sont au plus bas et que les scandales se multiplient, un retour à la normale est-il possible une fois le cafouillage des retraites sera derrière lui?

Christophe Bouillaud:Il faut bien l’espérer, sinon les deux années à venir vont être très pénibles.  Sans doute, le pouvoir pourrait enfin en venir à rechercher l’apaisement avec les divers secteurs de la société mobilisés contre ses réformes, ou à revenir sur son incapacité à résoudre de vieux problèmes concernant ces secteurs ou d’autres. De ce point de vue, la démission d’Agnès Buzyn de son poste de Ministre de la Santé pour aller sauver la campagne municipale de LREM dans la capitale et son remplacement par un autre médecin, Olivier Véran, pourrait être l’indication d’un début de solution. En effet, l’une des premières mesures pour calmer le jeu n’est autre que la mise à l’écart des ministres qui ont focalisé la critique de la part des ressortissants du secteur dont ils ont la charge. Sortir le Ministre haï ou bien perçu comme incompétent ou encore perçu comme sourd parait une mesure d’urgence si l’on veut pouvoir discuter sur de nouvelles bases avec les personnes mobilisées.

Malheureusement pour Emmanuel Macron, beaucoup de ses ministres sont dans cette situation, cela suppose donc de trouver beaucoup de remplaçants. Par ailleurs, dans la plupart des secteurs, les professionnels qui agissent sur le terrain et qui pourraient résoudre bien des problèmes si l’on voulait bien ne pas les prendre pour des demeurés demandent en général exactement le contraire de ce que veulent les hauts fonctionnaires qui croient du haut de leur sagesse infinie apprise sur les bancs de l’ENA et de Science Po Paris bien conseiller le pouvoir. Pour prendre ce seul exemple, la crise de l’hôpital public  est à la fois une crise de financement et une crise d’éléphantiasis bureaucratique – ce second point est bien documenté depuis des années par des recherches de terrain. Est-ce qu’un ministre peut avoir assez de force politique pour dire vraiment « merde » aux bureaucrates qui l’entourent ? J’en doute.  Pour le secteur universitaire que je connais un peu, il faudrait un véritable « Bonaparte », sachant frapper vite et fort, pour avoir le cran de liquider l’énorme fatras bureaucratique qui paralyse tout depuis que, soit disant, les universités sont devenues autonomes, et pour avoir celui de remercier d’un coup tous les experts en excellence scientifique qui nous ont mis dans cette situation déplorable.

Mais, de toute façon, le plus probable, c’est qu’Emmanuel Macron ayant fait voter sa réforme des retraites, se sente au contraire en droit d’aller plus loin au nom de son élection de 2017, et de proposer quelque autre réforme dont la majorité des Français ne voudra pas… et cela ad libitum jusqu’au printemps 2022… Dans le fond, j’ai du mal à croire que la « macronie » puisse enfin se comporter comme des politiciens prudents tenant compte des avis des corps intermédiaires et de la population.


Chloe Morin: Tout est par définition possible dans une ère aussi volatile que la notre... Je rappelle qu'il y a 14 mois, on pensait Macron "fini", assiégé par les Gilets Jaunes, incapable de gouverner... puis il avait établi un redressement spectaculaire.
Ceci dit, je pense que les conflits sociaux laissent toujours des traces, surtout si l'opposition défilant dans la rue a le sentiment d'avoir été méprisée et humiliée. On avait vu combien la loi travail avait contribué à affaiblir François Hollande dans l'opinion - le livre de Davet et Lhomme, qui a provoqué un séisme à sa parution en raison des confidences présidentielles, était venu couronner un processus de décrédibilisation qui était alors déjà largement acté par l'opinion... 
Le gouvernement actuel a, de ce point de vue et dans la perspective de préparer la suite, tout intérêt à surjouer l'ouverture et le dialogue jusqu'au bout, même s'il semble convaincu que les oppositions ne cherchent pas à améliorer le texte mais à se livrer à des calculs politiciens en vue des échéances électorales futures. 

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Loupdessteppes
- 17/02/2020 - 16:27
Que reste-t-il ? Et Tartuffe ?
Le constat d'une classe politicarde impuissante qui sent des pieds. Un déni de démocratie directe, la peur du peuple, une médiocrité crasse à gouverner... Et cerise sur le gateau : une masturbation poussive, symbole de la frustration de la bourgeoisie de gauche, étriquée dans son illusion d'élitisme.
J'accuse
- 17/02/2020 - 12:46
Monsieur (ou Madame) 20%
Macron a gouverné depuis 17 avec 20% de soutien populaire fataliste, et 55% de majorité soumise à l'Assemblée.
Qu'est-ce qui peut l'empêcher de continuer jusqu'en 2022, et au-delà ?
Un rejet encore plus fort de la macronie que du RN, 2e parti de France ? Il faudrait pour ça que le RN ne soit plus taxé d'extrémisme.
Qui a envie de voir Marine à l’Élysée ? Pas plus de 20%, comme Macron. Et donc...