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© ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP
© ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP
Prévisions 2020

2019-2020 : quand les clivages français se transforment en fractures ouvertes

Publié le 01 janvier 2020
A l'occasion de la fin de l'année 2019, Atlantico a demandé à ses contributeurs les plus fidèles de se pencher sur l'année à venir. Bruno Cautrès aborde la question des clivages français.
Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes...
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Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes...
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A l'occasion de la fin de l'année 2019, Atlantico a demandé à ses contributeurs les plus fidèles de se pencher sur l'année à venir. Bruno Cautrès aborde la question des clivages français.

L’année 2019, celle où rien ne s’est passé comme prévu. A commencer par son début : l’année 2019 n’a pas commencé le 1er janvier 2019, mais six mois avant, exactement en fait le 24 Juillet 2018. « S’ils veulent un responsable, il est devant vous. Qu’ils viennent le chercher. Je réponds au peuple français », avait lancé ce jour-là Emmanuel Macron lors d’un pot de fin de session parlementaire de la majorité LRM-MoDem à propos de « l’affaire Benalla ». C’est cinq mois plus tard que l’on réalisera que cette phrase, un tantinet bravache, avait allumé une mèche dans un entrepôt de poudre. 2019, l’année de l’explosion sociale la plus spectaculaire qu’ait connue la France au cours des dernières décennies : aucun autre pays de l’Union européenne n’a connu, à ce jour, une crise sociale et démocratique aussi forte, marquée par autant de colère et de violence que ce que nous avons vécu entre l’automne 2018 et le printemps 2019.

2019 n’en est pas sortie indemne et n’en est pas sortie du tout, d’ailleurs. A peine 2020 parait que la nouvelle année est déjà rattrapée par 2019. On ne peut séparer la crise des Gilets jaunes et la contestation sociale qui s’exprime à travers la mobilisation contre la réforme des retraites. Une coulée de mécontentement social, de peurs et de de craintes face à trop de réformes en un temps trop rapide, d’incompréhensions. Pourtant, 2019 fut aussi l’année de l’expression publique, de toutes les formes de l’expression publique: la colère, la violence, le débat et la délibération, le vote, l’abstention, la rue, le dialogue social, les rapports et les paroles d’experts, les écrans de télé saturés de débats. Un observateur qui se serait absenté du pays pendant quelques années, le retrouverait fin 2019 à la fois tel qu’en lui-même (avec notre goût pour les grands débats, les grandes crises, les grandes réformes, la dramatisation sur le thème de l’urgence à réformer une France toujours présentée comme menacée de déclin) et clivé, profondément, comme jamais. 

2019, l’année où les  clivages sociaux, territoriaux, politiques se sont transformés en craqures, fractures, murs d’incompréhension. Comme une curieuse guerre froide avec ses rideaux de fer internes. France « archipélisée », France « fracturée », France « clivée ». 2019, l’année où la politique semble avoir tant de mal pour combler ces fractures béantes. Au sortir de ce Grand débat, Emmanuel Macron restitua les grandes conclusions qu’il en tirait avec solennité. D’importantes mesures sociales et de pouvoir d’achat furent annoncées, mais n’ont pas suffi à éponger la crise. Car cette crise n’est qu’en partie une crise sociale. Si la politique a tant de mal avec cette crise, c’est que c’est la politique qui est elle-même en crise. 2019 a fait voler en éclat la puissante fiction sur laquelle repose nos institutions depuis 1962. Depuis que nous élisons notre chef de l’Etat au suffrage universel direct, le résultat de cette élection donne au vainqueur un pouvoir souverain plus important encore que dans le modèle original de 1958. Ce modèle est entré en crise sous l’effet de différents facteurs, depuis une vingtaine d’années ; le projet d’Emmanuel Macron était de répondre à cette crise politique latente. Mais les conditions de son élection n’ont pas permis à la crise de se dénouer: d’après le panel électoral du CEVIPOF une écrasante majorité des électeurs de Benoit Hamon et une très forte majorité des électeurs de Jean-Luc Mélenchon ont voté pour Emmanuel Macron au second tour. Il n’est pas besoin de rentrer dans une difficile controverse de philosophie politique ou de droit constitutionnel pour voir qu’un problème politique existe à partir de là. La légitimité politique et institutionnelle rentre à un moment donné en tension, voire en conflit avec les conditions mêmes de sa source et de son origine. 2019 nous a envoyé l’addition d’une note de frais que personne ne voulait voir à la sortie de la séquence électorale de 2017. Et avec les intérêts. 

Emmanuel Macron tira de la crise des Gilets jaunes la conclusion que c’était davantage la méthodologie de ses réformes que le contenu de celles-ci qui avait posé problème : changement de style, volonté de manifester l’écoute, retour en grâce des élus locaux et des partenaires sociaux, concertations et débats, conférences citoyennes. Pour notre modèle démocratique qui ne va pas très fort, cela va dans la bonne direction. Mais force est de constater que là encore cela n’est pas parvenu à éponger le trop-plein de colère, de sentiment de ne pas être écoutés et compris. Sans compter que 2019 a accentué le formidable clivage d’image à propos d’Emmanuel Macron dans l’opinion : deux blocs qui se font face et sont irréconciliables. 

A partir de toutes ces tensions de 2019, formulons un vœu pour 2020 et proposons une idée. Le vœu, c’est que l’on ne puisse plus voir dans un pays riche, puissant et démocratique comme le nôtre des images de violence comme 2019 nous en a donné à profusion. Yeux éborgnés, mains ou pieds arrachés, coups de poings de boxeur sur les ponts parisiens, matraques voltigeuses, coups portés à nos forces de l’ordre ou statues profanées. Quel désastre, quel coût humain, quelles images tristes cela laissera aux nouvelles générations ! L’idée c’est que l’on expérimente sérieusement avant de réformer, que l’on évalue le coût des réformes, que l’on soumette les projets de réforme à des démarches sérieuses d’évaluation d’impact, vous savez les méthodes scientifiques qui ont (entre autre) permis à Esther Duflo d’avoir le Prix Nobel. Mais aussi que l’on réforme en écoutant vraiment les paroles et attentes des citoyens. Plus que jamais, la réforme la plus urgente c’est la profonde refondation de notre modèle de démocratie politique et de démocratie sociale : essayons de mieux mettre en correspondance l’ambition française et la promesse républicaine d’égalité et la fraternité ; essayons d’améliorer encore notre système de décisions politiques, ça vaut le coup vraiment. Bonne année à toutes et à tous !

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
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Commentaires (4)
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Pascal HENRY
- 04/01/2020 - 19:28
Respectons la démocratie
Vous mentionnez l importance de l électorat de gauche et d extrême gauche dans l élection de Macron mais c'est juste la base de la démocratie. Ce n'est pas une raison pour faire la politique de ces minorités qui ont perdu l élection.
La démocratie c'est accepter de perdre pour la minorité et pour les gagnants, respecter les autres..sans renoncer à son programme.
Nos institutions fonctionnent et ce ne sont pas des modifications 'participatives' qui changeront le défi qui est d accepter de perdre sans rentrer en guerre civile, celle-ci étant aujourd'hui essentiellement verbale heureusement.
Les débats sur les institutions sont un faux nez pour transférer des pouvoirs multiples à des minorités structurées, la négation d une démocratie organisée avec des partis identifiés.
Une folie, la France n'est pas la Suisse.
Bonne année à tous
pauldu44300
- 01/01/2020 - 22:16
Emancipation Collective
Je vous mets ici le contenu de nos boîtes à idées à propos d'une démocratie réelle
https://www.emancipation-collective.fr/une-reelle-democratie/
Mettre en place une nouvelle démocratie en arrivant au pouvoir : première modification de la Constitution provisoire et lancer le projet d’une nouvelle Constitution
a. Rééquilibrage des pouvoirs : rôle accru du Parlement, modification du calendrier électoral (législatives puis présidentielles)
b. Réforme du Conseil Constitutionnel
c. Mettre en place des dispositifs de démocratie participative qui impliquent l’ensemble de la population et qui aient un réel pouvoir : budget participatif, choix des services publics, réflexion sur des nouveaux droits
d. Suppression du Sénat remplacé par une Assemblée Territoriale avec des citoyens qui représentent chacun une partie du territoire et tirés au sort. Objectif de cette chambre : éviter une centralisation du pouvoir à Paris en servant de contre-pouvoir à l’AN
Rôle : contrôle du gouvernement exécutif (possibilité de proposer la destitution d’un ministre par référendum), évaluation des politiques publiques, possibilité d’amender les projets/propositions de loi vis à vis des réalités locales
vauban
- 01/01/2020 - 20:30
Mr Cautres
En appliquant votre méthode type Delevoye on enfumera encore un peu plüs en mentant toujours plus en en faisant toujours moins
C est la démocratie qui est malheureusement malade et notre Systeme paritaire et politique qui atteint ses limites