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Crise

Fin de l’histoire : leçons planétaires d’une démission bolivienne

Publié le 14 novembre 2019
Francis Fukuyama avait soutenu la thèse selon laquelle la démocratie libérale ne serait plus l'horizon indépassable de la politique depuis la fin de la guerre froide. La démission d'Evo Morales en Bolivie tend pourtant à démontrer que la démocratisation du monde est en marche.
Eric Deschavanne
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Eric Deschavanne est professeur de philosophie.A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxièmehumanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry (Germina...
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Edouard Husson
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Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université...
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Francis Fukuyama avait soutenu la thèse selon laquelle la démocratie libérale ne serait plus l'horizon indépassable de la politique depuis la fin de la guerre froide. La démission d'Evo Morales en Bolivie tend pourtant à démontrer que la démocratisation du monde est en marche.

Atlantico.fr : Certains estiment que la démocratie libérale ne serait plus l'horizon indépassable de la politique depuis la fin de la guerre froide, thèse qui avait été soutenue par Francis Fukuyama en 1989 et en 1992. Pourtant, certains événements, comme la démission d'Evo Morales dimanche en Bolivie après trois semaines de manifestations semblent montrer que la démocratisation du monde est en cours. 

Les manifestations qui touchent de nombreux pays démocratiques dans le monde, et qui ont pour objet une crise de la représentation, peuvent amener à penser que la démocratie libérale est en crise. Francis Fukuyama affirmait-il vraiment qu'il n'y aurait plus de moments de crise démocratique ?

Eric Deschavanne : Évidemment non ! Fukuyama était averti du caractère tragique et irréductiblement conflictuel de l'histoire humaine ! Voici ce qu'il écrit dans les pages de conclusion de son livre sur « la fin de l'histoire » : « Aucun régime – aucun « système socio-économique » - n'est en mesure de satisfaire tous les hommes en tous lieux. Cela inclut la démocratie libérale. Ce n'est pas une affaire d'inachèvement de la révolution démocratique, et ce n'est pas que les bénédictions de la liberté et de l'égalité n'auraient pas été répandues sur l'ensemble du peuple. L'insatisfaction naît très précisément là où la démocratie a triomphé le plus complètement du régime antérieur : on est insatisfait de la liberté et de l'égalité. Ainsi, ceux qui sont insatisfaits auront toujours la possibilité de recommencer l'histoire. » 

Il y a eu d'emblée un malentendu sur la thèse de Fukuyama. Quand vous annoncez « la fin de l'histoire », l'événement qui se produit le lendemain matin permet au premier journaliste venu qui se croit malin d'affirmer que vous vous êtes fourvoyé. On a ainsi pu écrire que Fukuyama exprimait dans le langage de la philosophie l'illusion libérale du triomphe définitif et sans partage de la démocratie libérale après la chute du mur de Berlin et l'effondrement du communisme. Ce n'est pas entièrement faux mais ce jugement demeure superficiel. La thèse de Fukuyama est plus profonde : il diagnostique un pessimisme inhérent à l'esprit moderne que la réflexion sur le sens de l'histoire permet de démentir. Même si le progrès n'est pas linéaire et qu'il se produit dans l'histoire des périodes de régression, on observe à l'échelle de l'histoire de la civilisation un mouvement général vers la liberté et l'égalité, et à l'échelle des deux derniers siècles, une « révolution libérale mondiale » qui se traduit par l'augmentation du nombre de démocraties libérales dans le monde et la mondialisation du capitalisme. 

Plus profondément encore, Fukuyama, mettant ses pas dans ceux de Hegel, souligne que le point essentiel n'est pas l'extension réelle du modèle démocratico-libéral, mais le fait qu'on ne peut lui opposer une alternative crédible. L'histoire du 20e siècle est celle du conflit entre trois modèles socio-politiques, le fascisme, le communisme et la démocratie libérale, conflit dont celle-ci, contre la plupart des pronostics, est sortie vainqueur. A ceux qui lui ont opposé l'émergence d'un nouveau conflit mondial, entre démocratie et islamisme, Fukuyama avait d'avance répondu : « Malgré la puissance démontrée de l'islam dans son renouveau actuel, il reste cependant que cette religion n'exerce virtuellement aucun attrait en dehors des contrées qui ont été culturellement islamiques à leurs débuts. Le temps des conquêtes culturelles de l'islam est, semble-t-il, passé : il peut reprendre des pays qui lui ont échappé un temps, mais n'offre guère de séductions à la jeunesse de Berlin, de Tokyo, de Paris ou de Moscou. » On peut, à l'inverse, interpréter l'islamisme comme une réaction à la séduction exercée par le modèle démocratico-libéral en terre d'islam. Même la République islamique d'Iran intègre le critère démocratique de la souveraineté du peuple, et il n'y a guère de doute qu'à terme, celui-ci triomphera du principe théocratique, de même que l'aspiration à la liberté individuelle finira par triompher de la rigueur des prescriptions religieuses. Si l'on veut critiquer Fukuyama, c'est sur le terrain de la philosophie de l'histoire qu'il faut se placer : peut-on concevoir une alternative crédible au modèle démocratique fondé sur les principes de liberté et d'égalité des individus, dont on puisse penser qu'il peut durablement constituer un idéal pour l'humanité et figurer son futur ?

Edouard Husson : Pas grand monde monde n’a lu véritablement La fin de l’histoire et le Dernier Homme. Le livre ne dit pas que le monde entier devint démocratique une fois le communisme effondré mais qu’il n’existe plus de régime qui soit capable de rivaliser avec la démocratie libérale. De fait, la démocratie à l’occidentale n’a pas eu de rivale depuis trente ans. Personne ne peut prétendre que les régimes islamistes ou la Chine populaire donnent envie à qui a goûté à la liberté. Demandez aux habitants de Hong Kong. Il y a une autre dimension du livre de Fukuyama qu’on oublie: la force de la démocratie vient en partie de ses ennemis. Et cela nous met sur la piste du malaise actuel: à partir du moment où l’on fait comme si la Chine était sur la voie de la démocratisation tranquille; à partir du moment où l’on refuse de voir dans l’islamisme un ennemi, la force interne de l’idéal démocratique s’amenuise. 

En observant certains mouvements politiques, comme le populisme, certains estiment que les thèses de Francis Fukuyama se trouvent invalidées. Est-ce le cas ? 

Eric Deschavanne : La réflexion sur le sens de l'histoire est plus utile en période de crise de la démocratie que lorsque celle-ci paraît triompher de manière irrésistible, comme dans les années 90. Elle permet de relativiser la crise et les régressions au regard du mouvement général de l'histoire, de se garder de l'excès de pessimisme, de conserver la foi en la liberté humaine et de continuer de croire que la démocratie possède les ressources lui permettant de surmonter les problèmes et les défis qui s'imposent à elle. Le populisme n'invalide pas le diagnostic de Fukuyama, car on peut précisément l'analyser comme une expression de l'insatisfaction démocratique qui ne conduit pas à la formulation d'un modèle idéal alternatif. Ce qui pourrait invalider Fukuyama, ce serait la montée en puissance de la Chine et l'affirmation dans la durée de la supériorité d'une organisation politique illibérale consentie par la population.

Edouard Husson : La démocratie libérale dont parle Fukuyama est encore une démocratie nationale et fondée sur la concurrence entre les partis. Ce qui s’est mis en place après 1989 est une démocratie désincarnée, réduite à ses élites et incapable d’organiser en son sein un débat - même entre les élites. Le populisme, souvent transversal à la droite et à la gauche, naît de l’élitisme, lui aussi indifférent à l’opposition entre droite et gauche. La question sociale est absente des perspectives de Fukuyama. Il n’avait pas anticipé la montée des inégalités sociales. Ajoutons le fait que nos élites ne voulant plus avoir d’ennemis à l’extérieur, les ennemis naissent à l’intérieur.

Êtes-vous d'accord avec l'idée d'une démocratisation progressive du monde, qu'on pourrait observer en Amérique du Sud ou en Asie avec l'exemple bolivien et hongkongais ? Qu'est-ce qui explique, à la lumière des thèses de Fukuyama, ce phénomène ?

Eric Deschavanne : Fukuyama faisait observer que l'Amérique latine comportait moins de démocratie en 1975 qu'en 1955 ; et le monde dans son ensemble était moins démocratique en 1939 qu'en 1919. La réflexion sur le sens de l'histoire a pour objet la nature humaine et la destination de l'homme à long terme. Une conviction en la matière qui changerait au gré des événements n'aurait ni sens ni intérêt. 

Edouard Husson : A partir du moment où les élites occidentales mettent en place un système où « il n’y a pas d’alternatives », elles se mettent à ressembler de plus en plus au système soviétique. Elle se sclérosent. Et elles se mettent en danger: des révoltes soudaines sont possibles. Cependant la question se pose de la capacité à gouverner de ceux qui arrivent au pouvoir en ayant renversé les partisans de l’absence d’alternative. La gauche latino-américaine illustre bien le manque de compétences et la vulnérabilité à la corruption. A l’extrême opposé du spectre, il y a ce qui se passe en Autriche ou en Grande-Bretagne: une partie des élites accepte un nouveau débat politique en faisant réémerger un conservatisme. 

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