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© BERTRAND GUAY / AFP
© BERTRAND GUAY / AFP
Bonnes feuilles

Le courage et le sang-froid des pompiers face aux flammes qui martyrisent la cathédrale Notre-Dame de Paris

Publié le 10 novembre 2019
La brigade de sapeurs-pompiers de Paris publie "La nuit de Notre Dame par ceux qui l’ont sauvée" aux éditions Grasset. Le feu dans la plus célèbre cathédrale du monde. C’est Paris qui tremble, c’est tout le pays et le monde entier qui retiennent son souffle. Extrait 2/2.
Brigade de sapeurs-pompiers de Paris
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La Nuit de Notre-Dame a été écrite par les sapeurs-pompiers engagés le 15 avril 2019 à Paris, en complicité avec le grand reporter Romain Gubert (Le Point).
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La brigade de sapeurs-pompiers de Paris publie "La nuit de Notre Dame par ceux qui l’ont sauvée" aux éditions Grasset. Le feu dans la plus célèbre cathédrale du monde. C’est Paris qui tremble, c’est tout le pays et le monde entier qui retiennent son souffle. Extrait 2/2.

Trente minutes après le premier appel téléphonique au 18, le lieutenant-colonel Ronan, le chef de corps du deuxième groupement d’incendie, arrive à son tour sur le parvis de Notre-Dame. Celui qui a la charge des interventions de la Brigade sur un gros tiers de Paris et de la petite couronne (la Brigade est divisée en trois groupements principaux) a suivi à la radio la montée en puissance du dispositif imaginé par ses hommes. Il est prêt à en découdre. Il est pourtant saisi par ce qu’il découvre : « Je suis face à un tourbillon de flammes qui martyrisent Notre-Dame. C’est irréel. Je marche rapidement vers le presbytère. Mes pensées, les tactiques comme les personnelles, s’entrechoquent sans logique : “C’est le grand soir et ça me tombe dessus”, “va falloir de l’eau, beaucoup d’eau”, “il faut beaucoup de mecs pour les relèves d’attaque”, “c’est le châtiment de Dieu !”, “on va avoir des blessés sur les bras, c’est pas possible, je ne peux pas en laisser au tapis, on en a assez bavé comme ça ces derniers mois, il faut blinder la couverture médicale”… 

Le feu partout, le plomb fondu, craché par les gargouilles et qui suinte par tous les pores de la cathédrale ; les décombres brûlants, dans la nef, dans le chœur, les transepts, au portail et partout des tuyaux, des lances, des hommes, des équipes et des chefs, des archanges au combat ; tous trempés, fourbus, mais tous enragés, comme exaltés. Un beau tableau et même une fresque ; les ordres fusent, les radios grésillent et les regards brillent, une énergie furieuse sort des casques. Nous allons trembler toute la nuit pour ce vaisseau de pierre, nous craignons la chute d’un pignon, l’éclatement d’une ogive puis l’effondrement qui emportera tout : tout un patrimoine et surtout ce qui nous taraude le plus, nos gars, nos mecs. Je suis en train de subir une attrition, la même que celle qui frappe les soldats surpris par une offensive ennemie. Je perds mes capacités intellectuelles, mon cerveau est comme écrasé par l’immensité de ce que je découvre, c’est une sorte d’overdose cérébrale. Je n’ai plus que ma volonté physique et psychique d’en découdre et de me jeter dans l’action. Je connais le combat, celui des armes ou du feu, j’ai formé des commandos, j’ai été préparé à un tel chaos. Mais c’est la première fois que je sens cet effet de sidération avec une telle puissance. Je dois dompter ce qui se passe dans ma tête. 

Je retrouve Jérôme, Marc, Jean-Baptiste, Christophe… Je suis heureux de me battre avec ces hommes. Ils sont en granit. Je sens chez les quatre gars qui m’entourent la même animalité sauvage que la mienne. Ils pensent la même chose que moi : nous ne sommes pas grand-chose devant ce bûcher qui peut voler nos vies. Mais nous devons accomplir notre devoir. Notre mission. Pour l’honneur. Pas question de rester assis en pleurant. Nous allons nous battre ! 

Nous nous retrouvons sur le parvis. Nous sommes à genoux autour d’un plan, sous une pluie de cendres, pour faire un point rapide. Je valide la sectorisation de l’intervention, les canaux tactiques. Mais à cet instant, nous manquons encore de moyens : Christophe n’a personne à déployer sur le parvis, son secteur, ni pour prendre en charge la protection des œuvres. Il nous faut des hommes, des engins et davantage de chefs. Je n’ai pas d’inquiétude : le potentiel opérationnel de la Brigade est colossal et les engins vont arriver de tout Paris dans quelques minutes. Mais en attendant, il faut se battre à quelques-uns.

Même si elle nous fait perdre des secondes précieuses et que chacun souhaite retourner au plus vite près de ses gars, dans l’action, cette organisation du commandement est nécessaire. Il faut préparer l’offensive, ne pas partir à l’aveugle contre ce feu. Il a démarré il y a 45, 50 minutes et nous savons tous les cinq que nous venons de basculer dans la tourmente. Le dragon est plus puissant que nous. Tout peut arriver. L’incendie peut se propager aux immeubles alentour où je distingue encore quelques habitants aux fenêtres, la cathédrale peut s’effondrer. Nous pouvons perdre des hommes. 

Perdre des hommes… Je ne veux pas pleurer un gars encore une fois. Je suis marqué par les quatre morts tombés sous mes yeux depuis que je suis à la Brigade. C’est horrible, mais je suis sûr que nous compterons ce soir au moins quelques blessés. »

19h27. Message du lieutenant-colonel Ronan à l’état-major :

« JE PRENDS LE COMMANDEMENT  
DES OPÉRATIONS DE SECOURS 
JE DEMANDE RENFORT COMMANDEMENT 
8 ENGINS-POMPES  
ET UN GROUPE MÉDICAL »

19h27, sur la coursive, en haut du transept nord.

Le capitaine Marc prend en charge le secteur nord. Avec l’adjudant-chef Jérôme, ils se relaient auprès de l’équipe du chef Jérémy installée à 60 mètres du sol, près de la toiture. « Le point d’attaque est étroit, je n’aime pas ça. Il n’y a qu’un repli possible depuis cette coursive si étroite, cet escalier en colimaçon où l’on ne peut circuler qu’en file indienne et dont les marches glissent, usées par le temps et inondées par les milliers de litres d’eau qui ruissellent de nos tuyaux. Je suis inquiet : ils sont là depuis une demi-heure et le feu continue à progresser. Des pierres tombent à nos pieds. Le gigantesque échafaudage peut s’effondrer. Si ce cube de fer bascule, nous allons nous le prendre sur la tête et nous ne pourrons rien faire. Chaque barre d’acier va se transformer en flèche et nous transpercer. Je regarde l’allure de mes gars l’un après l’autre. Je ne peux pas voir leur visage à cause de la chaleur. Ils ont tous la visière baissée. Mais je suis fier d’eux, ils tiennent. Je sais que dans ces tenues de feu, il y a des gamins de 20 ans. Ils donnent tout ce qu’ils ont. Décidément, Jérémy est un bon chef qui les encadre parfaitement et les tient à distance du danger. Jérôme m’impressionne. Je vois que son tendon le fait souffrir. Mais il monte et descend ces escaliers en serrant les dents pour faire le lien avec l’engin qui, au sol, est relié à la bouche et alimente en eau les hommes et leurs lances. »

19h28, dans le camion du COS,  le centre des opérations de secours,  sur le parvis de Notre-Dame.

Le capitaine Jérôme est un officier issu du rang. En deux décennies de Brigade, ce natif de la Marne, près de Mourmelon, a participé à des dizaines de batailles contre le feu comme porte-lance, comme sous-officier, puis comme officier. Mais ce soir-là, il n’est pas directement au corps à corps avec les flammes, il affronte la fournaise depuis son camion, sur une table de travail où il a installé des ordinateurs connectés à ceux de l’état-major. Sa mission : recenser dans les moindres détails, seconde par seconde, le déroulé de l’opération. Rien ne doit lui échapper. Lors d’une offensive militaire, il serait celui que l’on trouve face à une grande carte d’état-major, qui actualise en permanence la position de chaque char, de chaque unité combattante. Il saurait exactement où se trouvent les stocks d’essence et les stocks de munitions. Il connaîtrait l’endroit où se cachent les commandos ennemis, là où se situent les champs de mines, les barbelés, les tranchées. Il doit tout savoir du champ de bataille. 

« Je suis face à Notre-Dame et c’est la fin du monde. Les sirènes des camions qui débarquent se mêlent les unes aux autres, les brandons tombent en pluie sur nos casques. Je suis happé mais je ne me laisse que quelques secondes pour observer ce qui se passe. Je ne dois pas me laisser déborder. Je dois être comme en apnée, me concentrer sur la mission et ne pas me laisser distraire par ces flammes démesurées qui déchirent la toiture. Ce soir, je dois collecter, synthétiser et hiérarchiser des milliers d’informations. Ne rien manquer de ce que nos gars disent à la radio. Faire des plans, prendre des notes, savoir qui fait quoi et qui se trouve à quel endroit. Plusieurs centaines de gars vont s’engager sur l’opération : en se tournant vers moi, le commandant des opérations doit savoir à l’instant T les moyens dont il dispose et leur localisation. Je dois aussi retransmettre ses ordres le plus fidèlement par radio, demander des renforts, éviter les doublons, ne pas donner la même mission à plusieurs gars en même temps, savoir qui, sur un secteur en particulier, est en charge des hydrants, le nerf de la guerre. Sans eau, un pompier est comme un soldat sans fusil. 

Même si je suis derrière des ordinateurs et des plans, je visualise ce qui se passe. Je suis à 150 mètres du feu mais dans ce camion, nous sommes les seuls à avoir une vision globale de l’opération. Les autres, ceux qui se battent contre les flammes, ont reçu une mission précise, ils sont focalisés dessus. Nous sommes les seuls à pouvoir prendre du recul. Mais pour l’instant, il n’y a qu’un commando face à ce feu alors qu’il nous faudrait une armée. Celle-ci, constituée de plusieurs engins venus des casernes parisiennes, va nous rejoindre rapidement. » 

Le lieutenant-colonel Ronan s’approche du camion du capitaine Jérôme qui met en place son matériel. Petit à petit, au fil de la soirée, ce véhicule de commandement qui vient d’arriver du boulevard Masséna, l’état-major du deuxième groupement, va devenir une ruche. Celle où tous les officiers et sous-officiers viennent chercher des missions, demander des moyens supplémentaires ou simplement rendre compte de ce qu’ils viennent de faire avec leurs hommes. C’est aussi là, sur un grand tableau, que chacun à tour de rôle viendra déposer une petite plaque qui ressemble à un jeton de casino. Une couleur, un matricule, un nom : ces magnets permettent de savoir exactement qui fait quoi et où. Ils sont déplacés au gré des ordres et des missions. Ronan apprécie le calme de son subordonné qui s’installe. Un peu de stress mais aucune trace d’affolement. Le tableau Velleda est déroulé. Il est totalement vierge. Les ordinateurs sont allumés. Les haut-parleurs diffusent déjà les messages radio des hommes engagés dans la cathédrale. Ronan annonce les quatre secteurs qui découpent la cathédrale et les moyens qu’il a pu mettre en place. Il n’y a pour l’instant que quatre camions-pompes sur place. Face au chaos, c’est totalement dérisoire. Ronan le sait : « Je n’ai plus la notion du temps. Les secondes sont des minutes et les minutes des secondes. Je suis entré dans une nouvelle dimension temporelle. Rien n’est plus normal, rationnel, logique, fluide, comme à l’exercice. J’ai fait cette guerre vingt fois, toujours plus parfaite et remarquable, à l’abri d’un bureau climatisé et surtout en connaissant la fin de l’histoire. Mais là, j’ai donné des ordres et je ne sais pas si ce sont les bons. J’ai des gars dans le transept nord et dans le transept sud, et c’est peut-être la plus grosse erreur de ma vie. Je n’ai pas assez de moyens. Nous sommes là depuis trente minutes et le feu gagne toujours sur nous. »

Extrait du livre de la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris et du grand reporter Romain Gubert (Le Point), "La nuit de Notre-Dame : par ceux qui l’ont sauvée", publié aux éditions Grasset

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