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© Thomas SAMSON / AFP
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Bonnes feuilles

La stratégie déployée par les soldats du feu pour contenir le brasier de Notre-Dame de Paris

Publié le 09 novembre 2019
La brigade de sapeurs-pompiers de Paris publie "La nuit de Notre Dame par ceux qui l’ont sauvée" aux éditions Grasset. Le feu dans la plus célèbre cathédrale du monde. C’est Paris qui tremble, c’est tout le pays et le monde entier qui retiennent son souffle. Pour la première fois, ensemble, nos héros acceptent de raconter. Extrait 1/2.
La Nuit de Notre-Dame a été écrite par les sapeurs-pompiers engagés le 15 avril 2019 à Paris, en complicité avec le grand reporter Romain Gubert (Le Point).
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La Nuit de Notre-Dame a été écrite par les sapeurs-pompiers engagés le 15 avril 2019 à Paris, en complicité avec le grand reporter Romain Gubert (Le Point).
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La brigade de sapeurs-pompiers de Paris publie "La nuit de Notre Dame par ceux qui l’ont sauvée" aux éditions Grasset. Le feu dans la plus célèbre cathédrale du monde. C’est Paris qui tremble, c’est tout le pays et le monde entier qui retiennent son souffle. Pour la première fois, ensemble, nos héros acceptent de raconter. Extrait 1/2.

18h59, sur le parvis de Notre-Dame.

L’adjudant-chef Jérôme rejoint le parvis désert. Il est le premier pompier face à la cathédrale. Quelques policiers sont présents. Ils n’ont pas encore installé de cordon de sécurité mais les nombreux touristes – 30 000 sur place chaque jour – ont déjà été évacués.

« Je descends de mon véhicule et me précipite pour que les policiers me confirment qu’il ne reste personne à l’intérieur : les touristes bien sûr mais aussi les prêtres dans la sacristie et les ouvriers sur le chantier. Même s’ils me l’assurent, je vérifie en passant une tête à l’entrée de la cathédrale. C’est idiot.

S’il restait quelqu’un, il ne serait pas en train de se promener les mains dans les poches en regardant les vitraux. C’est un sacré poids en moins de savoir qu’il n’y a personne dans les lieux. Je regarde le panache, c’est une évidence que seuls, mes six hommes n’y arriveront pas. À la radio, je demande le “renfort incendie”. Dans notre jargon, c’est l’alerte maximale pour un feu. Cela signifie que les moyens standard ne sont absolument pas suffisants. Je signale ainsi à l’état-major qu’il me faut de toute urgence des camions, des hommes et des officiers supplémentaires. C’est la confirmation qu’il s’agit d’une intervention majeure. Paradoxalement, je sais que ce message rassurera pas mal de monde. Si j’avais demandé le “renfort habitation” ou un “plan rouge” en plus du “renfort incendie”, cela aurait signifié qu’il y avait aussi des civils à extraire des flammes. 

Mes pompiers sortent du PS 221. Je suis content : mes gars et mon engin sont les premiers sur l’intervention. Je sais que dans quelques secondes, les engins d’autres casernes voisines vont arriver. C’est toujours embarrassant d’arriver après les autres sur son propre terrain. Il ne s’agit pas de compétition : cette cathédrale, nous la connaissons par cœur, nous y avons fait plusieurs exercices ces derniers mois. 

En attendant l’arrivée d’un officier supérieur, je suis le COS, le commandant des opérations de secours. Je dois prendre seul toutes les décisions.

J’envoie le chef Jérémy et nos gars dans l’escalier du transept nord, vers la rive droite de la Seine. Il permet de rejoindre une petite terrasse, d’atteindre la toiture et de pénétrer dans la charpente par une petite porte étroite. Quand l’engin de la caserne Sévigné se présente, je lui donne la même mission qu’à mes pompiers mais de l’autre côté sur la face sud. Je demande au sous-officier d’installer son engin dans le square Jean-XXIII qui borde la rive gauche de la Seine, et d’investir l’escalier dans le transept. Il mène à une coursive depuis laquelle leurs lances pourront atteindre la toiture. Mon idée, c’est de prendre en étau ce feu qui semble se concentrer autour de la flèche et de pénétrer à l’intérieur de cette charpente, là où se cache notre ennemi : le brasier. Ceux de Sévigné s’exécutent immédiatement. C’est la grande force de la Brigade : en tant que COS, je peux leur donner des ordres sans que nous ayons à nous apprivoiser. 

Sur mon ordre de mission, la feuille jaune que j’ai emportée avec moi quand j’ai été sonné, je commence à prendre des notes sur ce que j’ai mis en place. Je fais un rapide croquis du lieu où je pense que le foyer se situe et deux gros traits pour indiquer mes angles d’attaque. Des caillasses et un brandon gros comme une pomme me tombent dessus. Décidément, ça crame là-haut ! J’espère ne pas avoir mis mes hommes en danger. »

18h59, quais de Seine, véhicule de commandement  de la 2e compagnie d’incendie.

Le capitaine Marc est un officier confirmé. Âgé de 40 ans, ce Varois, père de deux enfants, a déjà vingt-deux ans de Brigade et des dizaines d’interventions importantes derrière lui. Au Bataclan, cet ancien sous-officier fut l’un des premiers secouristes à pénétrer dans la salle de concert. Une soirée qu’il s’interdit de raconter, « par pudeur, par respect pour ces corps allongés sur le sol, blottis les uns contre les autres ». 

Commandant la 2e compagnie qui compte 206 pompiers répartis sur trois casernes dont celle de la rue du Cardinal-Lemoine, la plus proche de Notre-Dame, Marc a été mobilisé dès 18h51. Dans sa voiture qui file sur les quais pour rejoindre l’adjudant-chef Jérôme et le camion de Poissy, il pense à sa manœuvre. Il connaît parfaitement la cathédrale qui est le bâtiment historique le plus important du secteur de sa compagnie. Ces derniers mois, il a beaucoup travaillé sur des scénarios impliquant Notre-Dame. La plupart, époque oblige, évoquaient un risque terroriste. Il a planché avec des policiers sur le rôle que joueraient les pompiers lors d’une éventuelle prise d’otages dans la crypte ou la sacristie. Mais il a aussi participé à plusieurs exercices d’incendie avec les sapeurs du centre de secours de Poissy et visité à plusieurs reprises la « forêt », cette charpente extraordinaire. Une cathédrale en elle-même, composée d’un millier de chênes millénaires, là où le feu a sans doute choisi d’attaquer. 

« À la radio, les messages transmis par Jérôme qui vient d’arriver sur le parvis sont sans équivoque : la cathédrale brûle ! Jérôme est le nez dans le guidon, il découvre le sinistre. Pour le premier intervenant, la difficulté majeure, c’est d’être seul. Il prend des décisions qui vont conditionner la suite des opérations sans avoir à l’esprit toutes les informations. Je vais le retrouver dans quelques minutes et je dois intégrer cette information pour ne pas être saisi par le spectacle et débordé par l’émotion. Je dois arriver avec des idées neuves, une stratégie de manœuvre. 

Je vais prendre le commandement en apportant de la réflexion sur le dispositif. Je reçois un appel qui passe mal avec le deux-tons qui résonne sans discontinuer dans la voiture, mais je reconnais la voix de l’adjudant Christophe, l’adjoint de Jérôme. Pas du genre à parler pour ne rien dire. Depuis les fenêtres de son logement au sein de la caserne de la rue du Cardinal-Lemoine, il aperçoit l’île de la Cité. “Mon capitaine, de là où je suis, je vous confirme que la toiture de la cathédrale brûle !” J’ai sous les yeux le cahier que nous avons réalisé sur les caractéristiques techniques de Notre-Dame. Christophe me donne quelques détails supplémentaires sur les accès, les procédures, la localisation du poste de sécurité… 

Ça me permet de prendre un peu de recul par rapport aux messages de Jérôme qui décrivent ce qui se passe sur place. Christophe est de repos mais il me propose de nous rejoindre. Lui aussi connaît parfaitement la cathédrale. Je n’hésite pas une seule seconde : “Évidemment.” En arrivant à proximité du parvis, mon adjoint me passe un sms pour me proposer lui aussi son aide. “Viens !” Je sais que je prends un risque. Ces deux hommes sont de repos. Mais c’est une évidence, je vais avoir besoin d’eux. Sur une intervention de cette ampleur, on ne joue pas “perso”. Jérôme a eu le bon réflexe en demandant le “renfort incendie”. Il va falloir effectivement pas mal de monde et d’engins pour affronter ce baroud. Chacun va s’emboîter dans le dispositif. »

18h59, rue du Cloître-Notre-Dame.

Les pompiers du PS 221 ont reçu l’ordre de monter dans l’étroit escalier en colimaçon du transept nord qui mène sur une terrasse permettant d’accéder à l’intérieur de la charpente. Pendant que le première classe Florian déroule les tuyaux accrochés à son camion, Myriam, Vincent, Marie-Ange, le caporal Alexandre et le sergent-chef Jérémy réajustent leur barda. Il n’y a pas eu la moindre discussion entre Jérôme et Jérémy. C’est une certitude : il faut frapper vite et fort, là où se trouve vraisemblablement le foyer. 

Le sergent-chef Jérémy sait qu’il y a deux ou trois portes sans doute fermées à l’intérieur de l’escalier. L’homme chargé de la sécurité est tétanisé, décomposé. Il panique. Il tend un trousseau d’une quinzaine de clefs, des grosses, des petites, la plupart sans aucune indication. Il tremble, la peur dans les yeux. Mais Jérémy a l’habitude de ce genre de situation : « Réagir avec calme. Lui parler avec autorité pour éviter qu’il parte en courant. Ne pas s’énerver. Lui donner un ordre. “Monsieur, montrez-moi la bonne clef, celle qui ouvre la porte en haut de l’escalier. Nous en avons besoin.” 

La cathédrale, je la connais bien. J’ai été jeune sapeur pendant trois ans à Poissy avant d’y revenir il y a quelques mois comme sergent-chef. Ces marches, cet escalier aux allures de donjon de château fort médiéval, je les ai empruntés plusieurs fois. Je me souviens d’une fois où j’ai plaisanté avec les curés. Ils nous avaient montré une statue de sainte Barbe, la patronne des pompiers, installée dans un coin. Je leur avais dit que si elle veillait sur eux, il n’y aurait jamais de feu ici. Mais, on y est, la forêt flambe ! 

La charpente mesure 150 mètres de long et 50 de large, d’un seul tenant. Quand on a approché une fois ces combles, on n’oublie jamais l’odeur de ces chênes de mille ans. C’est curieux, d’habitude, on découvre le bâtiment au moment où l’on essaye de le sauver des flammes. Ce soir, c’est l’inverse. J’aime ces pierres, je les ai déjà touchées, caressées. J’ai regardé le film de Walt Disney en vidéo avec mes enfants. Je me suis documenté sur l’histoire de sa construction. Ses murs ont connu nos rois, Napoléon, des guerres, l’Occupation et Internet. 

Ce soir, je dois sauver ses habitants : ses cloches immenses, Quasimodo et les gargouilles. Il faut une action coup de poing pendant qu’il est encore temps. Deux lances de 500 à fond, sur le foyer. Ce sont nos tuyaux standard. Ils projettent 500 litres par minute. Si on attaque comme un commando, par surprise, on peut gagner la bataille et toucher le cœur du dragon avant qu’il ne se déploie pour dévorer la cathédrale. »

Extrait du livre de la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris et du grand reporter Romain Gubert (Le Point), "La nuit de Notre-Dame : par ceux qui l’ont sauvée", publié aux éditions Grasset

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