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Guerre commerciale

Comment la guerre commerciale avec les Etats-Unis refaçonne l’industrie chinoise vitesse Grand V

Publié le 03 juin 2019
Les autorités de Pékin cherchent à consolider la croissance de l'économie chinoise en favorisant les hautes technologies.
Antoine Brunet est économiste et président d’AB Marchés.Il est l'auteur de La visée hégémonique de la Chine (avec Jean-Paul Guichard, L’Harmattan, 2011). 
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Antoine Brunet est économiste et président d’AB Marchés.Il est l'auteur de La visée hégémonique de la Chine (avec Jean-Paul Guichard, L’Harmattan, 2011). 
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Les autorités de Pékin cherchent à consolider la croissance de l'économie chinoise en favorisant les hautes technologies.

Atlantico : En quoi l'amplification de la guerre commerciale a agi sur l'économie chinoise et la pousse à se refaçonner ? Comment cela se manifeste--t-il du point de vue chinois ?

Antoine Brunet : A l'origine, en juillet 2018, le conflit entre Washington et Pékin se présentait comme une "simple" guerre de droits de douane (ces droits de douane qui enfreignent très sérieusement les règles actuelles de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC)). 

Aujourd'hui, il est évident que le conflit, qui se présentait initialement comme commercial et douanier, s'avère en réalité clairement multidimensionnel. 

D'abord, selon les fuites officieuses qui ont accompagné les négociations au sommet qui se sont tenues entre fin décembre 2018 et début mai 2019, il semblerait qu'aient été évoqués au cours de la négociation toutes sortes d'éléments, bien au delà des seuls tarifs douaniers. Citons sans prétendre à l'exhaustivité : 

  • La manipulation par la Chine du cours du yuan ; 

  • Les subventions cachées accordées par l'Etat chinois aux entreprises chinoises exportatrices ; 

  • L'obligation faite aux entreprises étrangères qui veulent accéder au marché intérieur chinois, d'établir une filiale en Chine et d'y exercer une production significative ; 

  • Le pillage technologique institutionnalisé auquel se livre la Chine sur les multinationales occidentales en exigeant d'elles que leurs filiales en Chine prennent la forme d'une joint venture (50% du capital à la société mère occidentale et 50% du capital à une entité chinoise (elle même liée au tout-puissant Etat chinois))  en sorte que l'activité, la technologie et la stratégie de la filiale et de la société mère n'échappent en rien à l'Etat chinois ;

  • La non-réciprocité pratiquée par la Chine en matière d'accès aux marchés publics ;

  • Le non-respect par la Chine de la propriété intellectuelle et des brevets internationaux en particulier ;

  • L'espionnage et le hacking récurrents par la Chine des multinationales américaines et des administrations américaines ;

  • et même un sujet très particulier qui est la production par l'industrie chimique chinoise du Fentadyl, ce dangereux opiacé de synthèse, qui est exporté frauduleusement de la Chine vers les Etats Unis et qui transforme de nombreux adultes américains en personnes abruties par leur addiction au Fentadyl.

Et, par ailleurs coïncidant avec cette négociation, on a vu surgir l'énorme litige autour de Huawei et de la 5G, on a vu les Etats Unis menacer de limiter leurs exportations de semi-conducteurs vers la Chine tandis que la Chine menaçait de limiter ses exportations de terres rares vers les Etats Unis (terres rares sur lesquelles elle dispose, momentanément en tout cas, d'un quasi-monopole), on a vu aussi s'accroître les incidents avec la marine chinoise en Mer de Chine du Sud, on a vu la Corée du Nord reprendre ses lancements de missiles sans être désavouée ni par Pékin ni par Moscou, on a vu la Chine, accompagnée de la Russie, se porter publiquement en soutien de M.Maduro quand les Etats Unis (avec 43 autres pays) continuent à soutenir politiquement M.Guaido....

Tout cela indique qu'en réalité, on est aujourd'hui  en présence d'un affrontement multidimensionnel entre Washington et Pékin. 

Un petit rappel s'impose ici : en combinant d'une part une surexploitation éhontée des 240 millions d'ouvriers et d'ouvrières mingong (les ouvriers sans papier) qui, pour la plupart d'entre eux, travaillent dans l'industrie exportatrice avec des coûts salariaux horaires dérisoires et d'autre part une sous-évaluation de 50% du yuan (le dollar est maintenu par Pékin à 6,90 yuan quand la Banque Mondiale estime qu'il devrait se situer à 3,51 yuan), le Parti Communiste Chinois a réussi à ce que le coût en dollar des produits manufacturés made in China demeure depuis les années 1990 extrêmement inférieur à celui de tous les pays concurrents (y compris ceux des pays émergents). Or en obtenant son adhésion à l'OMC  en 2001, la Chine a  obtenu par la même occasion que l'OMC interdise définitivement aux autres pays de se protéger des produits made in China en pratiquant à leur encontre des barrières douanières  comme ils le faisaient jusqu'alors. Au total, depuis 2001, les exportations de la Chine ont très facilement "cartonné" le marché mondial des produits manufacturés (en 20 ans, la part de la Chine dans la production manufacturière mondiale est ainsi passée de 4 à 20% au détriment de tous les autres pays). Ses importations se limitant pratiquement aux matières premières qui lui sont nécessaires, la Chine a réussi à renouveler des excédents commerciaux colossaux (352 Milliards de dollars encore en 2018 selon les chiffres officiels de la Chine, eux-même très inférieurs à la réalité). En punissant lourdement les pays qui oseraient établir des protections douanières sur le made in China (alors même qu'elle tolérait la sous-évaluation, patente et délibérée, du yuan par Pékin et l'énorme surexploitation des ouvriers mingong) l'institution OMC s'avérait fonctionner comme une extraordinaire cash-machine au service de Pékin. 

Et cette cash-machine, le Parti Communiste Chinois l'utilise ensuite pour financer son irruption géopolitique mondiale  : subordination de pays entiers par la diplomatie du chéquier ; financement des routes de la soie ; achats de bases militaires à l'étranger (Djibouti) ; construction de bases aéro-navales sur des îlots, initialement déserts et inhabités, en Mer de Chine du sud ; financement de filières chinoises dans la high-tech ainsi que de programmes spatiaux  très ambitieux ; développement d'un réseau mondial d'espions et de hackers ; recherche-développement dans les armements nouveaux (missiles hypersoniques ; sous-marins en eau profonde ; intelligence artificielle...).....

C'est en réalité toute cette dynamique-là (qui prend appui sur l'OMC et sur les excédents commerciaux colossaux qu'elle permet à la Chine pour aboutir à la formidable irruption géopolitique de Pékin) que l'Administration américaine cherche aujourd'hui à enrayer  par une offensive très vigoureuse.

Quelles sont les réactions de l'économie chinoise pour essayer de contrer les effets de la guerre commerciale ?

L'économie chinoise n'existe pas en dehors de l'Etat chinois, lui-même complètement contrôlé par le Parti Communiste Chinois (le PCC). Celui-ci n'avait sans doute pas anticipé cette offensive ni dans son timing ni dans son intensité. Il entend maintenant réagir à deux niveaux.

 

Premier niveau : Neutraliser le plus possible l'impact des mesures douanières américaines. Le montant des importations américaines en provenance de Chine étant environ quatre fois supérieur au montant des exportations américaines vers la Chine, le jeu des tarifs douaniers devrait finir par limiter davantage les premières que les secondes. Cela pourtant ne se vérifie pas pour l'instant. Pékin joue deux cartes. 

La première carte est la dépréciation du yuan. Dès que Trump eut mentionné publiquement le projet de sanctions douanières contre le made in China, Pékin a ramené le cours du dollar en yuan de 6,24  (avril 2018) à 6,94 (octobre 2018), ce qui revenait à opérer, dans une grande discrétion, une dépréciation d'environ 11% du yuan contre dollar. Le principe des taxes à l'importation sur les produits chinois vise à renchérir leur prix en dollar pour limiter le volume et le montant de ces importations. En dépréciant le yuan de 11% contre dollar quand Washington instaurait des taxes à l'importation de 10% ou de 25% selon les produits, Pékin se donnait les moyens de neutraliser une bonne part de l'initiative américaine. Par ailleurs, en dépréciant le yuan contre dollar, Pékin a déprécié aussi le yuan contre euro, contre yen et contre toutes autres monnaies, ce qui à terme lui permettra de gagner des parts de marché au détriment de l'Europe et des autres pays tiers.

La deuxième carte est la réaction des consommateurs chinois. On a vu dans le passé que les autorités chinoises avaient su convaincre leur population de réduire leurs achats de produits japonais sans avoir même à organiser une campagne publique de boycott des produits chinois. On peut s'attendre à ce que les ventes de produits Apple sur le marché chinois souffrent à leur tour d'une consigne, discrète mais efficace, de ne plus acheter américain.

Deuxième niveau : Protéger la croissance en Chine. De fin 2010 à fin 2018, en dépit d'exportations qui restaient très dynamiques, la croissance du PIB est revenue de 10% à 6% et celle de la production industrielle de 13 à 6%. C'est essentiellement une consommation des ménages très décevante qui est à l'origine de ce grand mouvement de ralentissement. Le Parti Communiste est désormais nécessairement amené à anticiper sinon un recul au moins un ralentissement des exportations chinoises, et donc une accentuation du grand ralentissement intervenu depuis fin 2010.

S'il s'agissait d'un pays ordinaire, on pourrait voir le Parti Communiste se résoudre à stimuler la consommation. Il lui suffirait en particulier de donner un coup de pouce significatif aux rémunérations dérisoires des 240 millions d'ouvriers mingong. Ce n'est pourtant certainement pas cette voie-là que suivra le PCC. Aujourd'hui, plus que jamais, les décisions économiques du PCC ne sont pas inspirées par une gestion de la conjoncture intérieure mais bel et bien par son objectif et par sa stratégie géopolitique. On a mentionné plus haut que la base de sa stratégie consiste à accroître toujours plus sa part du marché mondial, ce qui repose sur trois piliers (l'OMC, la sous-évaluation du yuan contre toutes devises et  le niveau dérisoire des rémunérations des ouvriers mingong). Le Parti Communiste entend bien maintenir intacts les trois piliers de son succès. Les rémunérations des ouvriers mingong resteront verrouillées. La consommation des ménages en Chine continuera à freiner la croissance générale.

Mais alors ? C'est essentiellement les dépenses d'armement qui vont être sollicitées par le PCC pour maintenir une croissance satisfaisante du PIB en dépit d'un ralentissement prévisible des exportations. A vrai dire, il s'agira pour lui d'accentuer encore une progression des dépenses d'armement qui est déjà spectaculaire depuis l'arrivée au pouvoir de Xi Jinping. En sachant que pour beaucoup, ces dépenses ne consistent plus nécessairement en accumulation de missiles d'un type donné mais consistent le plus souvent en "recherche/développement" pour mettre au point des nouveaux armements ou des nouveaux logiciels d'intelligence artificielle...

L'initiative "Made In China 2025" devrait prendre quelle forme ? En quoi pourra-t-il être à même de répondre, en partie, au problème de l'économie chinoise ?

Le paradoxe est que le plan "Made in China 2025" annoncé par Li Keqiang en 2015 aura beaucoup contribué à ce que le Pentagone se raidisse face à Pékin et à ce que les milieux d'affaires américains eux-mêmes s'inquiètent du comportement de Pékin. En annonçant qu'il voulait qu'en 2025, ce soient des champions sino-chinois qui dominent mondialement sept des dix industries de haute technologie, le Parti Communiste Chinois inquiétait non seulement le Pentagone (déjà très inquiet des initiatives de L'Armée chinoise en Mer de Chine du sud) mais pour la première fois inquiétait aussi les milieux d'affaires américains eux-mêmes (ceux-ci réalisaient seulement alors que "le rêve chinois" passait par l'éviction des multinationales américaines du marché mondial). Cette annonce aura eu en quelque sorte un effet inattendu, celui de ressouder les milieux dirigeants américains (le Pentagone et les milieux d'affaires) face à la menace du Parti Communiste Chinois.

Il semble que cette annonce ait été reprochée à Xi Jinping dans les discussions à la tête du Parti Communiste. Et depuis fin 2018, les références au plan 2025 se font plus rares. Faut-il pour autant penser que ce plan est enterré ? Absolument pas. Le fait que l'Administration Trump ait envisagé publiquement de restreindre les exportations de semi-conducteurs à la Chine ne fait que renforcer pour le Parti Communiste de rattraper son retard dans une branche qui est absolument stratégique pour lui. Rappelons que les semi-conducteurs sont des composants essentiels pour les robots, pour les armements modernes, pour l'intelligence artificielle. Il est évident que la Chine va investir dans ce domaine encore plus activement qu'elle ne l'avait prévu en 2015.

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Ullman
- 04/06/2019 - 12:22
L’ART D’ÊTRE DES COUILLONS
« l'OMC interdit définitivement aux autres pays de se protéger des produits made in China », selon l’auteur !
Alors que le monde n’en finit pas de changer, l’OMC a figé pour l’éternité un AVANTAGE EXORBITANT voire DÉLIRANT accordé, non à la Chine, mais au PCC, le Parti Communiste Chinois !
Car cette Chine qui nous étrangle et qui nous vole, ce ne sont pas les Chinois, pas non plus les entreprises, mais bien le PCC, propriétaire de 1/4 du monde et qui veut s’approprier le reste.
Espérons que les dirigeants occidentaux ne font pas tout ça par pure légèreté et que les bakchichs sont à la hauteur. Pékin serait-il devenu un paradis fiscal ?
tubixray
- 03/06/2019 - 14:00
article limpide
Qui peut ouvrir les yeux à bien des consommateurs hébétés par la mondialisation sur les "bienfaits" d'une dictature communiste devenue l'usine du monde et désormais en situation de racheter ce que bon lui semble pour assurer son train de vie et assoir son hégémonie.
L'Europe lui a ouvert grand les bras, NDLR.