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© THOMAS COEX / POOL / AFP
© THOMAS COEX / POOL / AFP
Bonnes feuilles

"Un homme qui se vantait de ne jamais boire de vin ne pouvait pas raisonnablement présider au destin de la France"

Publié le 02 mai 2019
David Desgouilles publie "Leurs guerres perdues" (éditions du Rocher). Héros de cette fresque, trois militants nés au début des années 70. David Desgouilles raconte les meetings, les élections et les trahisons. Chirac, Sarkozy, Séguin, Pasqua, Chevènement ou Marine Le Pen, ils sont tous là. Ce roman choral et générationnel restitue les bouleversements et lignes de fracture idéologiques de ces trente dernières années. Extrait 2/2.
David Desgouilles
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David Desgouilles est chroniqueur pour Causeur.fr, au Figaro Vox et auteur de l'ouvrage Le Bruit de la douche aux éditions Michalon (2015).
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David Desgouilles publie "Leurs guerres perdues" (éditions du Rocher). Héros de cette fresque, trois militants nés au début des années 70. David Desgouilles raconte les meetings, les élections et les trahisons. Chirac, Sarkozy, Séguin, Pasqua, Chevènement ou Marine Le Pen, ils sont tous là. Ce roman choral et générationnel restitue les bouleversements et lignes de fracture idéologiques de ces trente dernières années. Extrait 2/2.

Christine et Jacques Deprayssac avaient accueilli Sandrine, son mari et la petite Camille pour les fêtes à Rocamadour. Cela faisait bien longtemps que le couple ne se disputait plus à propos des supposées infidélités de Sébastien. Jacques avait lâché l’affaire depuis un moment, sa femme lui faisant remarquer que le mariage de leur fille durait, que cette dernière semblait heureuse et l’inspecteur des douanes se montrait un mari et un père prévenant. L’époque où Jacques Deprayssac avait pensé engager un détective privé pour enquêter sur les écarts de son gendre était loin. C’est son épouse qui tenait les comptes du ménage ; tenter de lui faire des cachotteries en engageant de telles dépenses ne serait pas passé inaperçu. Il préférait désormais savourer la joie d’être grand-père. 

Camille ressemblait tant à sa mère à son âge. Deux gouttes d’eau. Les vieilles photos des albums familiaux en faisaient foi, nonobstant les différences de mode vestimentaire entre années Pompidou et années Sarkozy. Sandrine avait beaucoup parlé politique avec son père. Il se montrait moins hostile à Sarkozy que prévu. D’ailleurs il avait voté pour lui sans la moindre hésitation au second tour, après avoir voté pour Villiers au premier. Christine, quant à elle, s’était laissé séduire par François Bayrou, avant d’hésiter entre le vote blanc et le vote Sarko, ne se résolvant à la seconde solution qu’après le débat avec Royal. Cette histoire de femmes flics raccompagnées à la maison par leurs collègues masculins, « ça l’avait tuée », rigolait Jacques. Bref, les parents de Sandrine avaient voté contre Royal, exactement comme Sébastien. Plusieurs mois après, Christine regrettait déjà son vote, mais Jacques se montrait plus bienveillant, considérant que le nouveau président se montrait bien plus actif que son prédécesseur : 

— Au moins, il mouille la chemise, il fait le job. Chirac dormait ! Sandrine avait rappelé à son père que président n’était pas un « job », que la Ve République avait besoin d’un chef de l’État au-dessus de la mêlée et pas d’un « manager » intervenant sur tout et n’importe quoi, dégainant une loi à chaque fait divers, déambulant en jogging avec un « ticheurte » de la police new-yorkaise, pour faire moderne. Elle avait conclu, impitoyable, qu’un homme qui se vantait de ne jamais boire de vin ne pouvait pas raisonnablement présider au destin de la France. Elle sut immédiatement qu’elle avait marqué un point décisif : son père lui avait rafraîchi son verre de cahors 2003, avec un large sourire.

*

Greta et Nicolas patientaient, paralysés par la peur, dans une salle d’attente de l’hôpital de Sarrebruck. Les malaises de Jonas avaient débuté pendant les fêtes. Greta avait d’abord suspecté une indigestion, mais l’état de l’enfant ne s’était pas amélioré. Le médecin généraliste avait fini par demander des examens plus précis. Il n’avait pas osé prononcer le mot cancer, mais Greta et Nicolas y avaient immédiatement songé. Assis côte à côte, ils tentaient de se préparer au pire. L’optimisme de la Sarroise s’était évanoui. Son instinct de mère ne la trompait pas. Le crabe avait déjà pris de l’avance dans le corps de Jonas, une avance que seule une chimiothérapie énergique pouvait juguler. Il fallait commencer le protocole le plus rapidement possible, ne pas perdre le moindre temps. Nicolas était dévasté par la nouvelle. Ses deux parents avaient déjà été terrassés par cette saleté de maladie. Il adorait le fils de Greta, qu’il emmenait parfois à Saint-Symphorien ou au Parc des Princes, alors que le gamin rêvait plutôt du Westfalenstadion. Cette fois, il en était certain : aussitôt qu’ils le pourraient, ils iraient ensemble à Dortmund. Ils iraient chanter dans le mur jaune du fameux stade. 

Greta avait désormais deux visages. Celui, souriant comme il l’avait toujours été, en présence de Jonas. Et l’autre, quand il n’était pas là. Si triste. Toute leur vie devrait dorénavant être organisée en fonction de la lutte contre la maladie de Jonas. Il n’était plus question de venir en France. C’est Nicolas qui ferait tous les déplacements, avec ou sans Anaïs. Greta était salariée par Die Linke. Elle pouvait s’absenter autant qu’elle le voulait pour s’occuper de son fils, mais elle ne voulait pas abuser des bonnes grâces de son ami Oskar Lafontaine. Nicolas était émerveillé par l’attitude d’Anaïs, qui avait pris l’habitude depuis longtemps de se chamailler avec Jonas dans la langue de Goethe et qui se révélait être un soutien énorme pour le pré-ado malade. Elle se comportait en sœur, tout simplement. Enjouée, faisant comme si la maladie n’existait pas, charriant Jonas, venant avec un maillot du Bayern pour le faire enrager, puis avec un masque de Ribéry pour le faire marrer.

*

Sandrine avait convaincu Sébastien de se rendre le plus souvent possible à Sarrebruck pour apporter du réconfort moral à Nicolas, mais surtout à Greta qu’elle adorait. Bien que ces deux-là vivaient en union libre, Sandrine parlait naturellement de la Sarroise comme de sa « belle-sœur ». Sébastien n’était pas vraiment chaud pour ces déplacements. Il détestait tout ce qui avait un rapport avec la maladie. Il disait qu’il aurait voulu qu’on le laisse tranquille si un tel malheur s’abattait sur lui. Mais Sandrine ne lui laissait pas le choix. Cathou gardait Camille pendant leurs déplacements en Sarre. 

C’est à ce moment-là que Nicolas lui présenta tout à fait innocemment une fille qui avait travaillé pour Laurent Fabius et Michel Charasse. Elle était originaire de Franche-Comté et était économiste de formation : 

— Tu devrais la rencontrer et bosser avec elle. Elle est anti-euro et ose, paraît-il, le dire en réunion du Parti socialiste. Un caractère trempé qui ne craint personne. Il paraît que c’est le cauchemar de Moscovici, ce qui est bon signe. 

Les trois prirent rendez-vous dans un bar du 6e arrondissement. Lorsque la grande brune fit son entrée, il était déjà attablé avec Nicolas et la remarqua de loin. Elle avait enlevé son manteau et portait une robe. Son regard était tranchant comme la lame d’un sabre. À partir de ce moment, il n’avait plus qu’une idée : la baiser fougueusement, peu importe le lieu. Il ne participa guère à la conversation, ce qui n’échappa pas à la jeune économiste, de huit ans sa cadette. Nicolas, qui connaissait son frère par cœur, lui envoya deux ou trois coups de pied sous la table pour l’aider à se concentrer sur les questions monétaires et les histoires de titrisation, qui auraient dû le concerner davantage. Sébastien Simonetti avait fait la connaissance d’Anne-Sophie Myotte. Et on ne parvenait pas à baiser Anne-Sophie Myotte comme Marjorie ou Astrid. Quand il se retrouva à nouveau seul avec son frère, Nicolas l’enguirlanda : 

— Merde Sébastien, t’en as pas marre ? Je te présente la seule nana brillante que le PS peut encore produire et toi tu la regardes comme un chou à la crème au lieu de participer à la conversation. J’ai été obligé de soutenir la discussion alors que je connais ces sujets beaucoup moins que toi. C’est gênant. Tu ne pouvais pas faire un effort, pour une fois ? Ne pas penser à la chatte d’une nana alors qu’elle était en train d’expliquer que l’économie mondiale va sans doute s’effondrer comme un château de cartes dans quelques semaines ? C’est trop difficile, pour toi, cet effort ? 

— C’est vrai qu’elle est brillante. Cela participe de son magnétisme. 

— Putain, Sébastien ! Tu as écouté ce qu’elle disait ? Elle t’a posé quelques questions. Tu n’y as même pas répondu. Tu crois qu’elle n’a pas vu que tu ne t’intéressais qu’à son cul ? 

— Mon expérience, qui est plus riche que la tienne en la matière, m’enseigne qu’il n’y a pas tant de femmes, finalement, qui détestent qu’on s’intéresse à leur cul. 

— Tu me fais chier ! Et là, tu vas rentrer à la maison tranquillos, et jouer ta comédie d’homme fidèle avec Sandrine. C’est écœurant. 

— Pourquoi es-tu attaché territorial alors que tu aurais fait un si bon prêtre ? Nicolas ne répondit pas. Il se leva et laissa l’addition à son frère.

Extrait du livre de David Desgouilles, "Leurs guerres perdues", publié aux éditions du Rocher

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