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Apocalypse Now

Les règles qui ont permis au monde d’échapper à une guerre atomique sont-elles dépassées ?

Publié le 17 mars 2019
"Nous avançons dans un champ de mines, et nous ne savons pas d'ou viendra l'explosion". C'est ainsi que l'ancien ministre russe des Affaires étrangères, Igor Ivanov, s'est exprimé sur la question du risque de conflit nucléaire.
Philippe Wodka-Gallien est chercheur à l'Institut français d'analyse stratégique (IFAS). Contributeur fréquent de la revue Défense nationale. Auditeur de la 47eme session Nationale de l'IHEDN et auteur de plusieurs livres dont : Hiroshima et Nagasaki,...
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Philippe Wodka-Gallien est chercheur à l'Institut français d'analyse stratégique (IFAS). Contributeur fréquent de la revue Défense nationale. Auditeur de la 47eme session Nationale de l'IHEDN et auteur de plusieurs livres dont : Hiroshima et Nagasaki,...
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"Nous avançons dans un champ de mines, et nous ne savons pas d'ou viendra l'explosion". C'est ainsi que l'ancien ministre russe des Affaires étrangères, Igor Ivanov, s'est exprimé sur la question du risque de conflit nucléaire.

Atlantico : "Nous avançons dans un champ de mines, et nous ne savons pas d'ou viendra l'explosion". C'est ainsi que l'ancien ministre russe des Affaires étrangères, Igor Ivanov, s'est exprimé sur la question du risque de conflit nucléaire, au regard du contexte actuel, entre l'abandon du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire et les doutes qui pèsent sur l'avenir du Traité New Start de réduction des armes stratégiques. En quoi cette absence des cadres anciens pourrait-elle, ou non, conduire à un niveau de risque supérieur ? 

Philippe Wodka-Gallien : On peut tout à fait entendre cette inquiétude, cette alerte de l'ancien ministre Igor Ivanov. Son message est motivé par un monde violent qui amalgame des conflits régionaux aux puissances nucléaires. Il y a les puissances nucléaires reconnues par l'ONU (USA, Russie, Royaume-Uni, Chine et France), celles-ci étant souvent désignées P5. On y ajoute les trois ou quatre autres puissances nucléaires "de fait" que nous avons toutes identifiés suite à leurs essais nucléaires : Inde, Pakistan, Corée du Nord. On ajoute habituellement le cas très particulier d'Israel qui poursuit sa posture d'ambiguïté. Jusqu'à la crise ukrainienne, les points de friction entre puissances nucléaires étaient surtout concentrés sur l'Asie et le Moyen-Orient autour du problème iranien. Depuis 2014, les tensions sont revenues sur la zone Europe. Ce qui nourrit une nouvelle source d'inquiétudes. Les facteurs d'instabilité se sont donc étendus et le jeu des alliances et des solidarités a élargi géographiquement les territoires conflictuels.

On notera que l'´Europe, à travers l'adhésion de presque tous à l'alliance Atlantique, se retrouve désormais directement au centre des nouveaux différends apparus entre Moscou et Washington. Au delà des questions bilatérales qui agitent les deux diplomaties, les pays à l'Est de l'alliance redoutent la pression du retour de puissance de la Russie nouvelle. Mais il existe à l'inverse des facteurs plus rassurant. En Asie on se parle, comme l'attestent les sommets entre Donald Trump et Kim Jong-Un.

Le lien entre course aux armements et guerre nucléaire n'est pas non plus avéré. Il est à noter que les mécanismes de la dissuasion nucléaires continuent de fonctionner. La perspective d'un apocalypse nucléaire a toujours autant de force, invitant les acteurs en cas de tension extrême à un retour rapide à la raison. Même en situation de course aux armements, "le risque est toujours plus grand que l'enjeu" écrivait Hervé Coutau Bégarie dans son dernier Traité de stratégie, celui de 2011. L'arme nucléaire conserve son effet dissuasif entre puissances nucléaires. A l'ère nucléaire, la guerre ne peut plus être la continuité de la politique par d'autres moyens, selon la formule de Clausewitz. Le diagnostic du ministère russe illustre, avec une image forte, une nouvelle tendance dans les relations internationale et qui tranche quelque part avec la guerre froide. Cette nouvelle séquence renvoie à l'expression "de piraterie stratégique" de Thérèse Delpech de la FRS. Tournant le dos à l'esprit de la résolution de l'ONU 1887 du 24 septembre 2009, celle invitant à un monde sans armes nucléaires, les grandes puissances semblent préférer le conflit, le rapport de force, au besoin par des programmes d'armements, à la coopération, alors que les grands dossiers du moment imposeraient une approche commune. C'est une nouveauté par rapport à la sortie de la guerre froide décidée conjointement par Reagan et Gorbatchev. Mais les États nucléaires à l'offensive savent tous qu'il y a une limite à ne pas franchir : celle qui touche aux intérêts vitaux. Dès lors que les politiques de rapport de force ne visent pas ces intérêts vitaux, rien ne justifie un conflit direct. Dès lors, les libertés d'action sont repoussées, jusqu'à cette ligne rouge. La politique du fait accompli est alors possible : poussée maritime de la Chine, retour de la Crimée dans les frontières russes, interventions américaines. La guerre nucléaire reste bien hors du champ des options des capitales atomiques pour régler leurs différends alors même que la menace est brandie. C'est le paradoxe du monde actuel à l'ère atomique.

 S'agissant de l'abandon du traité INF annoncé par le Président Trump, cette décision unilatérale a pour effet de consolider le contrôle stratégique de Washington sur l'Europe dans cette perspective d'un possible réarmement du continent. À travers l'OTAN, l'exercice de ce contrôle est déjà  bien engagé, par exemple via le caractère nucléaire de l'alliance Atlantique que traduit le déploiement d'armes nucléaires US sur le sol européen. Depuis peu, il y a les déploiements de réassurance à l'Est et des batteries anti missiles prévues en Pologne et en Roumanie. On peut interpréter à l'identique le choix de l'avion F-35 par plusieurs pays européens (la Pologne vient de déclarer son intérêt).

S'agissant toujours de l'abandon du traité INF, cette nouvelle situation nous laisse-t-elle imaginer l'arrivée de nouvelles armes nucléaires en Europe ? Peut être. La rupture avec le Traité depuis le 1er février 2019 peut rester aussi sans effet. De nouvelles armes nucléaires en Europe ne sont guère nécessaire à sa sécurité au regard des principes de suffisance, chère à la doctrine française. Mais il y a bien là un effeuillage des dispositifs de limitations des armements. Déjà en 2002, Georges Bush s'était retiré du traité ABM. Mais cela concernait les armes défensives, les missiles anti missiles. Le traité INF restait encore jusque-là le seul traité de désarmement nucléaire jamais signé ! Il concernait des armes destinées à frapper chez l'adversaire. C'est très différent. A cet égard, le traité INF était emblématique.

Sur New Start, c'est tout aussi symbolique. Il présentait l'intérêt de permettre aux Russes et aux Américains de partager une vision plus ou moins commune en matière de stratégie nucléaire. Ce point était un facteur de stabilité. Pour autant, il n'intervenait pas sur les armes nucléaires tactiques- l'essentiel dès stocks. New Start est révélateur de la qualité de cette relation. Quelque soit le scénario futur, dans un monde durablement nucléaire, le principe de la MAD (la destruction mutuelle assurée) s'appliquera toujours. Rappelons que lors de la crise de Cuba en 1962, les États Unis disposaient de 2000 charges nucléaires et l'URSS de 250, et pourtant les deux ont préférer négocier que de se livrer à une escalade incontrôlable. L'essentiel réside dans la capacité de dialogue. Enfin, ce qui est plutôt rassurant, c'est que les armes nucléaires sont beaucoup plus sécurisées aujourd'hui, réduisant à rien le risque de tir accidentel. 

Quelles pourraient être les conséquences les plus dommageables du contexte décrit précédemment, notamment en termes de désarmement ? 

Le mot désarmement n'est plus du tout à l'ordre du jour. C'est nouveau. Durant les années 1990 et 2000, les objectifs de désarmement faisant encore partie du jeu diplomatique. On se souvient du discours du Président Obama, l'espoir d'un monde sans armes nucléaires. C'était il y a dix ans. C'est déjà loin. En cette fin de décennie 2010, tous les processus de désarmement nucléaire sont en panne. Plus encore, on observe une nouvelle dynamique stimulant les budgets affectés aux systèmes centraux de défense (cyber, défense anti-missiles, infrastructures spatiales, porte-avions) et, bien sûr, arsenaux nucléaires. L'objectif de désarmement s'est clairement éloigné ! Le chemin à parcourir s'est donc allongé et des obstacles nouveaux ont surgit. Sur ce plan, le réarmement est redevenu un objectif politique officiellement exprimé. Il se traduit en particulier par le développement de nouvelles catégories d'armements nucléaires offensifs. Citons en exemple les missiles hypersoniques, les corps de rentrée manœuvrant ou encore les drones nucléaires sous marins. Evidement, tout cela s'ajoute aux armes nucléaires patrimoniales en cours de renouvellement (sous marins, bombardiers, missile). Les programmes, dans ce registre, sont lancés dans toutes les puissances nucléaires.

S'agissant des Russes et des Américains, la course aux armements n'était jusqu'à peu qu'un processus de modernisation de l'existant. Elle est tout récemment sortie de ce cadre pour apporter des armes nouvelles. Ce n'est pas pour autant que les stratégies évoluent en recourant à ces nouveaux programmes vers des concepts  d'emploi.

Un mot sur la France. Au regard de cette situation parfaitement analysée dans le Revue stratégique d'octobre 2017, les composantes sous marine balistique et aéroportée seront modernisées, puis remplacées - à compter de l'horizon 2030 - selon le principe de suffisance. A la lecture de la LPM. On déduit que le nombre de charges n'augmentera pas. La France, tout en assurant sa défense dans un monde durablement nucléaire, par l'application de la stratégie de dissuasion, peut être un interlocuteur crédible sur ces dossiers, tout en démontrant sa solidarité atlantique. On n'occultera pas le rôle qu'elle a joué sur l'accord rétablissant l'Iran dans ses obligations au regard du TNP. Signataire de tous les traités (armes à sous munitions, mines anti personnels, armes chimiques, commerce des armes), elle sait porter un message pragmatique utile à tous. À ce sujet, l'approche française de la stratégie nucléaire fondée sur la suffisance pourrait aussi inspirer les processus de retour à une certaine stabilité des jeux nucléaires. Des instruments inédits pourraient aussi être activés, par exemple la francophonie. Ce réseau culturel et politique saurait être capable de porter des valeurs de paix et de développement. Cet instrument est pour l'instant encore étrangement absent de ce grand dossier. Deux députés, Michel Fanget et Jean-Paul Lecoq font des propositions dans ce sens dans un rapport sur le TNP publié le 11 Juillet 2018.

La prolifération est-elle le risque le plus sérieux pour l'avenir ?

En la matière, la référence reste le Traité de non prolifération nucléaire. L'ONU a clairement indiqué aussi dans sa déclaration du 31 janvier 1992 que la prolifération des ADM était une menace pour la paix et la sécurité. Il faut donc sauvegarder le TNP, seul système efficace de lutte contre la prolifération. C'est la clé de voûte de la sécurité mondiale. Constat aussi consigné dans le rapport parlementaire cité plus haut. Son réseau technique de surveillance mondiale de l'activité nucléaire confié à l'AIEA est sans équivalent. Certes l'article 6 du TNP, celui du désarmement nucléaire, est mis en sommeil pour longtemps par le jeu des rapports de force, mais cela n'affaiblit en rien l'efficacité des instruments de contrôle du TNP. Ce traité doit être préservé et consolidé. A ce titre, il se distingue de tout autre norme internationale part sa capacité inédite d'ingérence dans les États ne respectant pas ses obligations. On ne peut concevoir le désarment sans contrôle ! Plus encore, cette règle est acceptée par tous. Le respect du Traité d'interdiction des essais, le TICE, va dans ce sens. Je vous invite à consulter l'article de Lova Rajaoarinelina paru dans la Revue Défense Nationale de février 2019. Ce traité est quasi universel en comptant 189 membres. Seuls l'Inde, le Pakistan, la Corée du Nord et Israël n'en font pas partie, ce qui limite la prolifération à ces seuls pays. On comprend alors pourquoi le TNP et le TICE forment le dernier rempart préservant une planète nucléaire encore sous contrôle. 

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hoche38
- 17/03/2019 - 13:48
Pardon Monsieur Wodka-Gallien
Je n'ai compris que cet article n'était qu'une agréable plaisanterie que lorsque je suis arrivé au passage ou vous faites entrer la francophonie dans l'arsenal des moyens nucléaires. Ma sottise n'en est que plus grande.
padam
- 17/03/2019 - 12:46
un peu de réalisme
Analyse guère convaincante, ne serait-ce que sur ces deux points de référence du TNP:
- La non-adhésion de la Corée du Nord et d'Israel, déjà préoccupante, et surtout du couple antagoniste Inde / Pakistan particulièrement inquiétante;
- la possibilité d'ingérence dans les Etats signataires: peut-on imaginer sérieusement qu'aussi bien les Etats-Unis que la Russie acceptent benoitement des commissions de controle au sein de leurs arsenaux nucléaires? Quant aux Chinois!..