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Brexit : Theresa May joue sa survie politique et continue à prendre des coups

Publié le 16 novembre 2018
Suite à l'accord trouvé entre négociateurs britanniques et européens concernant le Brexit, Theresa May se trouve confrontée à une forte opposition du Parlement et à une série de démissions au sein de son gouvernement.
Michaël Bret est économiste, président de Partitus. Il a travaillé ces dernières années pour le Collège de France, l'Institute for Fiscal Studies de Londres, BNP Paribas à Hongkong, l'OCDE et AXA Investment Managers. Il enseigne à Sciences Po et...
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Michaël Bret est économiste, président de Partitus. Il a travaillé ces dernières années pour le Collège de France, l'Institute for Fiscal Studies de Londres, BNP Paribas à Hongkong, l'OCDE et AXA Investment Managers. Il enseigne à Sciences Po et...
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Suite à l'accord trouvé entre négociateurs britanniques et européens concernant le Brexit, Theresa May se trouve confrontée à une forte opposition du Parlement et à une série de démissions au sein de son gouvernement.

Atlantico : Comment analyser la situation politique intérieure à cette heure ? Comment envisager la capacité de Theresa May de se maintenir ?

Michael Bret : L’âpreté des échanges au Commons cet après-midi, et les sept démissions de ministres ou responsables du parti conservateur qui ont ponctués la journée l’ont montré : Theresa May joue sa survie politique. Mais les choses ont-elles vraiment évolué ? Cela fait déjà deux ans que c’est régulièrement le cas. Certes, pour la première fois, l’influent European Research Group, laboratoire des positions les plus anti-européennes, vient de demander pour la première fois la démission de la Première ministre. Son président, Jacob Rees-Mogg, s’en était toujours soigneusement abstenu. Si elle est pourtant toujours à Downing Street, c’est avant tout parce que peu de ses critiques se pressaient pour mener à sa place des négociations très difficiles. Les chances de parvenir à un compromis avec Bruxelles étaient faibles, et celles de trouver un accord qui satisfasse au moins une partie de l’échiquier politique britannique l’étaient encore plus. Du point de vue de beaucoup, il valait mieux laisser May aller au front et distribuer les coups plutôt que les recevoir. Maintenant qu’un accord est sur la table, l’existence politique de la Première ministre est-elle encore plus fragile ? Pas forcément. Revenir avec un projet d’accord est déjà un exploit dont elle peut se prévaloir à juste titre. Surtout, le processus n’est pas fini et les coups n’ont pas fini de pleuvoir. Même en cas de victoire au Parlement ces prochains jours, les étapes restent nombreuses et périlleuses. Gérer la période de transition prévue par l’accord où le Royaume-Uni continue de contribuer au budget de l’Union sans avoir son mot à dire sur les décisions communes, et mener en parallèle les négociations sur la future relation est une nouvelle mission techniquement difficile, politiquement minée et diplomatiquement périlleuse.

Pourquoi ne pas laisser Theresa May continuer à prendre les coups, elle qui le fait si bien ? Les deux seuls groupes qui n’y ont plus intérêt sont d’un côté ceux qui ne verraient pas d’un mauvais œil une sortie de l’Union sans aucun accord (scénario de “no deal” appelé de leurs vœux par certains partisans d’un Brexit dur) et de l’autre ceux qui veulent retourner aux urnes : soit pour des élections générales comme une partie des travaillistes et à leur tête Jeremy Corbin, soit pour un second référendum autour duquel le peuple britannique pourrait déclarer son accord ou son rejet d’un projet d’accord désormais connu. Cette somme des mécontents ne commande pour l’instant pas une majorité à la Chambre des Communes pour faire tomber la Première ministre, mais les choses évoluent vite et seule une majorité simple est requise. C’est alors soit la démission soit la convocation de nouvelles élections parlementaires, au choix de Theresa May.

Comment analyser l'approche des européens ? Les termes de l'accord proposés pouvaient-ils réellement être considérés suffisants pour passer l'épreuve du Parlement ?

L’accord a extrêmement peu de chances de passer l’épreuve du Parlement britannique. Aujourd’hui, après deux heures de débats, sur plus de 50 questions qui avaient été posées au Premier ministre, on n’en comptait que 7 qui marquaient un soutien à l’accord présenté par Theresa May. Le « vote significatif » sur le projet d’accord réclamé par les membres du parlement n’aura pas lieu avant que les derniers détails de l’accord politique sur la future relation entre l’Union et le Royaume-Uni auront été finalisés ces prochains jours. Mais on peut d’ores et déjà estimer qu’un succès est fortement improbable et serait un véritable tour de force inespéré de la Première ministre. C’était prévisible à la lecture des détails connus de l’accord de transition. Dans ce contexte, force est de se poser la question : pourquoi les négociateurs européens ont-ils conclu un accord si peu a même de passer le cap du vote parlementaire ? Est-ce une stratégie en deux temps pour défaire une partenaire difficile dans les négociations et l’amener à une défaite dans son propre camp, en vue revenir aux négociations avec un partenaire affaibli, voire dans l’espoir de faire revenir le Royaume-Uni sur sa décision de déclencher l’article 50 ? Une telle hypothèse complotiste ne tient pas le cas : l’Union ne peut pas se payer le luxe d’un tel calcul. Simplement parce que l’UE n’a aucune garantie qu’en cas de crise britannique, la dynamique politique britannique intérieure tourne à son avantage. Si le projet d’accord n’est pas validé par le Parlement, y aura-t-il un second référendum ? Et quel en serait le résultat ? Quelle en serait même la question ? Des élections générales ? Et qui les gagneraient ? Avec quelle plateforme ? Une sortie de l’Union sans accord ? Et quel accord de libre-échange pourrait alors être négocié ?

Si les négociateurs européens espèrent, malgré leurs protestations, influer à leur avantage sur le cours de la politique intérieure britannique, c’est qu’ils jouent aux apprentis sorciers et prennent des risques immenses et incontrôlables, tant pour le Royaume-Uni que pour l’Union.

Comment mesurer l'impact que pourrait avoir un "no deal" sur les économies des deux parties ? Un tel risque ne peut-il pas être considéré comme suffisant pour anticiper un "deal" de dernière minute ?

Le frère de Boris Johnson, Jo Johnson, le faisait remarquer en démissionnant il y a trois jours, aucune étude d’impact exhaustive sérieuse d’un scénario de “no deal” n’a été publiée par les pouvoirs publics, ni de comparaison avec un scénario “remain” et divers scénarios d’accord de libre-échange plus ou moins intégré au marché de l’Union. C’était même un des épisodes les plus rocambolesques des échanges entre Parlement été Gouvernement, lors que de telles études avaient été promises, puis non publiées, puis réclamées, pour finalement s’avérer n’avoir jamais été produites. Seules quelques fiches avaient été produites pour estimer la sensibilité de certains secteurs aux échanges transmanche. Sans étude d’impact sérieuse, comment les négociateurs britanniques pourraient-ils tenter de défendre l’intérêt de la couronne ? Comment les Parlementaires pourraient-ils s’exprimer de manière informée pour adopter ou rejeter un accord ?

L’argument avancé pour justifier que de telles études d’impact n’aient pas été faites est que, tant que les détails d’un accord, y compris de transition comme aujourd’hui, n’ont pas été négociés, il est impossible de les quantifier correctement. C’est en réalité un argument factieux. Des études d’impact sont lentes à réaliser, mais une fois la machine analytique mise en place, elle peut considérer de nombreuses options discutées par les négociateurs, ou souhaitées par les dirigeants politiques. S’avancer vers un choix de société, prendre collectivement une décision stratégique aussi importante, sans se donner les moyens d’explorer l’impact au moins approximatif des grands types d’options sur la table est inouï. Ne pas mobiliser ces ressources, c’est effectivement choisir de ne pas négocier ni décider en connaissance de cause. On peut tenter sans fin de deviner les raisons de ce choix qui a duré depuis plus de deux ans. Au premier chef, il apparaît que le jeu délicat des alliances de circonstance qui ont longtemps déterminé la survie de la Première ministre auraient été mises à mal par une mise à plat explicite des grandes options disponibles, et moins encore de leur impact relatif sur l’économie. Entretenir le flou pour assurer la survie d’une coalition n’est certes pas tactique nouvelle. Les ressources limitées des ministères ont également été continûment mobilisées par des urgences liées au Brexit : préparations de protocoles aux frontières, évaluation des enjeux juridiques, préparation techniques des cycles de négociations, etc. On peut allonger la liste.

Sans étude précise, chacun se convainc selon ce qu’il a envie de croire. Le “no deal” paraît peu coûteux à ceux qui le souhaitent, car ouvre la voie immédiatement aux opportunités d’accords bilatéraux de libre-échange. De l’autre côté, les coûts de désorganisation et ceux liés à la frilosité des acteurs pour une situation inconnue en cas de “no deal” paraissent incommensurables à l’Union et aux Ministres britanniques. C’est peut-être la bonne nouvelle : si l’on en croit par la faculté d’initiative des Européens pendant les crises à répétition de la Zone euro, des solutions politiques sont trouvées lorsque les 28 (ou 27) sont dos au mur. Le seul problème : le déclenchement de l’article 50 court toujours et l’heure tourne.

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Mots-clés :
Theresa May, europe, Brexit
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