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Pourquoi les agriculteurs s’apprêtent à se joindre en nombre aux gilets jaunes
Publié le 16 novembre 2018
Ce 17 novembre, la France doit assister à un mouvement inédit, sans leader véritable, né au départ des augmentations des carburants, mais qui recensera dans les faits les mécontents de toutes les formes d'atteinte au pouvoir d'achat. Les zones rurales seront particulièrement concernées, et in situ, bien sûr, les agriculteurs.
Antoine Jeandey est rédacteur en chef de WikiAgri, pôle multimédia agricole composé d’un magazine trimestriel et d’un site internet avec sa newsletter d’information. Lancé en début d’année 2012, WikiAgri a pour philosophie de partager, avec les...
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Ce 17 novembre, la France doit assister à un mouvement inédit, sans leader véritable, né au départ des augmentations des carburants, mais qui recensera dans les faits les mécontents de toutes les formes d'atteinte au pouvoir d'achat. Les zones rurales seront particulièrement concernées, et in situ, bien sûr, les agriculteurs.

Imaginez un peu. Ces dernières années, il n'y a pas eu un secteur agricole qui n'ait ressenti une crise, et plusieurs d'entre eux n'en sortent pas. Pourtant, dans cette tempête, un des contextes était resté favorable jusqu'en 2017, le poids des charges issues du prix du pétrole. Nous avons connu nombre de mises en redressement judiciaire, d'arrêts d'exploitation, quand ce n'est pas allé jusqu'à des drames tels le suicide, alors que les charges restaient relativement basses...

Aujourd'hui, le prix à la pompe a pris 50 % en à peine plus d'un an pour les particuliers qui roulent en diesel (pas d'après les statistiques officielles qui atténuent largement le phénomène, mais selon mes simples observations en tant qu'utilisateur de véhicule). Et les agriculteurs le ressentent également à leur niveau. Leurs fournitures (aliments notamment) mais aussi leurs productions sont transportées, et ce coût supplémentaire est, comme il se doit dans ces cas-là, répercuté sur les deux extrêmes de la chaine alimentaire, le producteur en amont, et le consommateur en aval. Au premier, on explique que les seconds doivent continuer à acheter, aux seconds que les premiers doivent encore survivre. Aucun des intermédiaires ne perd un centime dans l'affaire, en tout cas dans la très grande majorité des cas, tout le surcoût est supporté par les producteurs et les consommateurs. Et l'Etat remplit ses caisses par les taxes. En d'autres termes, sans même parler de l'utilisation de carburant pour les tâches agricoles (le fameux GNR a pour l'instant échappé à la surtaxation, mais uniquement pour cause de crise agricole, et personne ne se fait d'illusions sur le sujet, il grimpera à la première occasion), l'augmentation drastique du diesel impacte l'activité agricole (comme bien d'autres bien sûr).

Les agriculteurs en particulier ont du mal à comprendre la logique derrière cette taxation : ils doivent obéir à toujours plus de normes environnementales, et ils sont taxés de telle manière qu'ils n'ont plus les moyens d'assurer ces mises aux normes. On voudrait les "faire crever" (l'expression est très souvent reprise sur les forums agricoles ou autres groupes Facebook où ils s'expriment), qu'on ne s'y prendrait pas autrement...

Comment les syndicats agricoles gèrent la demande de leur base

Ce mouvement des gilets jaunes, on le sait, est une initiative citoyenne, et son organisation n'est inféodée à aucun parti ni syndicat. Pour autant, au niveau des têtes des syndicats agricoles, on sait que la base souhaite, en grande partie du moins, participer.

Du côté de la Fnsea, syndicat majoritaire, consigne est donnée : participe qui veut, mais à titre personnel, sans sortir les drapeaux verts identitaires. Et pas de mot d'ordre national.

Pour la Coordination rurale, pas de communiqué de presse officiel non plus, mais on estime légitime de s'associer au mouvement de protestation, la hausse du gasoil étant considérée comme une atteinte non seulement aux agriculteurs mais encore à toute la ruralité. Avec des conseils de prudence, pour ne pas identifier le syndicat avec un parti politique ni participer à des manifestations qui pourraient engendrer une forme de violence.

Même prudence dans la communication nationale du côté de la Confédération paysanne, toutefois un courrier de sa section de Savoie circule sur les réseaux sociaux où il est question, pêle-mêle, de la fermeture des écoles, des bureaux de poste, de la diminution des services publics, de la concentration des emplois dans les villes, de la rareté des médecins, de l’éloignement des hôpitaux... qui accroissent significativement les distances à parcourir pour les usagers, avec donc une consommation accrue de carburants pour les résidents du monde rural. Une façon d'inviter à participer également.

Sans doute faut-il rappeler aussi que près de la moitié des agriculteurs ne sont pas syndiqués, et qu'il existe aussi des mécontents parmi ceux-ci. Impossible toutefois de savoir comment ils vont se joindre aux mouvements citoyens.

Participer ? Pas si simple...

Au niveau de la forme de participation, dans la majorité des cas, les agriculteurs vont se contenter de suivre des rassemblements organisés par les comités départementaux des gilets jaunes. Pour bloquer certaines routes, ou autres échangeurs routiers ou entrées de grandes surfaces, des regroupements sont prévus. La répression de l'Etat est crainte par beaucoup, car dernièrement des syndicalistes manifestants agricoles ont été plus lourdement condamnés que ce n'était le cas par le passé. Du coup, pas question de s'engager dans un blocage sans assurance, cela dépendra aussi du nombre de manifestants : mettre 10 tracteurs sur une deux fois deux voies, c'est voué à l'échec et surtout au contrôle des forces de l'ordre. A moins de 50, pas question d'y aller.

Il y a aussi la question de la légalité des actions. Parfois, des demandes officielles ont été déposées comme il se doit en préfectures. Mais qui s'en est occupé ? Très souvent, des personnes connues également pour des engagements politiques et au fait de ces formalités. Or, l'organisation se veut apolitique, et les agriculteurs qui participeront veulent respecter cette vocation. Ce ne sera pas si simple d'y aller, tout en se démarquant de quelques autres intérêts que ceux visant montrant à montrer un ras-le-bol face aux atteintes au pouvoir d'achat.

Autre crainte, se trouver confronté à une intrusion à l'intérieur de la manifestation. On a vu des casseurs à l'œuvre récemment dans Paris, on imagine que si un groupe de 50 personnes décidées à tout casser venait s'ajouter à un cortège à l'origine pacifique, mais en province cette fois, loin des forces de l'ordre, cela pourrait faire des dégâts. J'ai vu circuler sur les réseaux sociaux des messages prévoyant ce cas de figure, demandant dès lors aux manifestants de se retirer au plus vite pour éviter toute confusion entre le mouvement et les casseurs.

Comment les agriculteurs vont participer

Les agriculteurs ne figurent pas, dans leur grande majorité, parmi les organisateurs. Ils vont amplifier le mouvement, sans être à son origine. Bloquer des échangeurs routiers ou autres actions de ce genre, ils savent faire. Cette fois, ils ne seront pas à l'initiative.

Sur un forum agricole, j'ai pu lire cette réflexion pleine de bon sens : "Ma position locale, est d'aller à ces blocages. Nous subissons une double peine, pour nos déplacements privés avec des services qui sont de moins en moins de proximité et pour nos entreprises. Ma consigne est d'y aller sans signe d'appartenance syndicale, afin de respecter l'esprit de ce mouvement citoyen. C'est une occasion d'échanger avec nos concitoyens sur notre métier. Pour une fois que nous avons un point commun de contestation, profitons-en." Elle montre bien l'esprit qui anime la majorité des agriculteurs qui participeront : pas de mise en avant particulière de leurs revendications sans les taire pour autant, et en étant actif sur le front.

Beaucoup aussi vont aller sur place et observer, leur engagement dépendra de comment ils sentent le mouvement. Le côté "mouvement spontané", sans chef ni mot d'ordre, peut sembler bizarre quand on est habitué à manifester avec son syndicat. Il faudra s'en accommoder...

Si le mouvement devait durer... Il faudrait le structurer !

Qui sifflera la fin du match ? Quand ? Comment ? Pourquoi ? Quelles sont les revendications précises région par région ? Pour l'instant, aucune réponse n'existe à toutes ces questions. J'ai appelé Thierry Merret, président de la Fdsea du Finistère qui fut aussi l'un des leaders des Bonnets Rouges, peut-être le dernier grand mouvement citoyen qui ait fait plier un gouvernement (celui de François Hollande), en l'occurrence en faisant reporter sine die le projet d'écotaxe en Bretagne. "Personnellement, je vais me rendre à une manifestation, me dit-il. Je ne sais pas encore laquelle, j'irai près de chez moi, simplement pour suivre en tant que citoyen, car j'estime que ces hausses posent de réels problèmes à notre profession. Je ne sais pas encore si je porterai le gilet jaune. Le bonnet rouge ? Je l'ai toujours dans la poche, ça m'arrive toujours de le porter. Vais-je le ressortir samedi ? Franchement, ça dépendra du contexte que je vais découvrir."

Mais au-delà de son cas personnel, sa réflexion est intéressante quant à l'organisation de telles manifestations, lui qui en a l'expérience. "Les organisateurs du mouvement seront-ils satisfaits dès le samedi soir ? Si oui, il faudra arrêter. Si ce n'est pas le cas, alors il deviendra obligatoire de structurer le mouvement. L'Etat, les préfets de région, les préfets, doivent avoir des interlocuteurs, doivent connaitre les revendications, nationales mais aussi locales. Les remontées de terrain seront indispensables. Je dis ça, personnellement je ne suis candidat à rien, ce n'est pas mon mouvement à l'origine, ce sera à des citoyens préoccupés par cette cause de s'en occuper. Pour obtenir des résultats, il faut une demande claire. Et celle-ci ne peut être transmise que par des interlocuteurs tout aussi clairement identifiés."

Beaucoup de questions restent en suspens par rapport à cette journée du 17 novembre, qui semble promise à être bien plus ressentie en province que dans les grandes villes. Aujourd'hui, une chose est sûre : de nombreux agriculteurs feront partie des participants. Et dans la réponse que le gouvernement devra apporter, il faudra intégrer, aussi, ce paramètre...

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