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© Thibault Camus / POOL / AFP
© Thibault Camus / POOL / AFP
Disraeli Scanner

Le fiasco du 11 novembre parisien

Publié le 12 novembre 2018
Lettre de Londres mise en forme par Edouard Husson. Nous recevons régulièrement des textes rédigés par un certain Benjamin Disraëli, homonyme du grand homme politique britannique du XIXe siècle.
Benjamin Disraeli (1804-1881), fondateur du parti conservateur britannique moderne, a été Premier Ministre de Sa Majesté en 1868 puis entre 1874 et 1880.  Aussi avons-nous été quelque peu surpris de recevoir, depuis quelques semaines, des "lettres de...
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Benjamin Disraeli (1804-1881), fondateur du parti conservateur britannique moderne, a été Premier Ministre de Sa Majesté en 1868 puis entre 1874 et 1880.  Aussi avons-nous été quelque peu surpris de recevoir, depuis quelques semaines, des "lettres de...
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Lettre de Londres mise en forme par Edouard Husson. Nous recevons régulièrement des textes rédigés par un certain Benjamin Disraëli, homonyme du grand homme politique britannique du XIXe siècle.

Londres, 

Le 11 novembre 2018

Mon cher ami, 

Pourquoi Theresa May n’était pas à Paris

Je suis heureux d’avoir pu vous obtenir une place à la cérémonie de Londres. Et merci encore pour les échanges d’idées longs et nourris que nous avons eus depuis votre arrivée vendredi soir. Mes amis du Parti Conservateur et du monde industriel ont apprécié votre regard extérieur sur la négociation du Brexit. J’ai admiré aussi, votre savoir-faire: il est plus que bienvenu que, dans les 35 secondes que vous avez eues avec Theresa, vous ayez pu lui faire passer votre point de vue. J’ai apprécié la concision de votre message: “Madame le Premier ministre, ne surestimez pas Bruxelles. Tenez bon. Une main de fer dans un gant de velours. L’avenir appartient aux nations libérées des contraintes bureaucratiques”.  Et j’ai bien aimé votre fausse hésitation pour traduire: “An iron fist, forgive me, an iron hand in a velvet glove”. Theresa sourit rarement.  

Je suis content, aussi, que mon ami français ait traité avec le ton direct qu’il mérite, ce vieux fripon de Jeremy Corbyn: “Il était temps, Monsieur, mais votre interview au Spiegel dit exactement ce que votre pays attend de vous sur le Brexit”. Croyez-moi, je n’ai jamais vu Corbyn sans répartie comme aujourd’hui. Bien joué. En plus, vous avez raison, il était temps qu’il rejette, comme il le fait à l’adresse d’un public allemand, l’hypothèse d’un second référendum et qu’il se projette dans le monde d’après. Je trouve même qu’il dresse grâce à cet entretien une vision convaincante du renouveau de la social-démocratie européenne, si elle retrouve un discours d’intérêt national dans chacun des pays où elle se redéploie. 

Ne sous-estimez pas le signal qu’a envoyé votre présence. Votre humble serviteur porte un nom prestigieux, qui lui ouvre beaucoup plus de portes que si l’on reconnaissait simplement son talent; et s’il présente un ami français au Premier ministre, c’est pour faire passer un message. Je peux déjà vous dire ce qui va se passer demain vers 7h30. Un proche collaborateur de Theresa va m’appeler pour comprendre si vous étiez mandaté, d’une manière ou d’une autre. Si c’est Oliver Robbins, son conseiller, l’homme qui est tout puissant sur le dossier du Brexit, je saurai que Theresa a vraiment besoin de soutien au moment de conclure l’accord. Si c’est Dominic Raab, le ministre des Affaires Européennes, je comprendrai qu’elle a le gouvernail bien en main. Dans les deux cas, je vous en préviens, je vous présenterai, sans avoir à bluffer, comme pouvant établir un circuit de négociation parallèle soit avec Paris soit avec Bruxelles. Je peux d’ores et déjà vous assurer qu’il s’est dit des choses importantes entre Theresa et le président fédéral allemand. 

Mon cher ami, permettez-moi d’ajouter que je suis assez sidéré que votre très officiel quotidien du soir ne comprenne pas ou fasse semblant de ne pas comprendre pourquoi Theresa May ni aucun représentant de la Maison de Windsor ne se sont rendus à Paris. Au mois d’août, votre président n’avait pas daigné se déplacer en Amiens, sa ville natale, pour accueillir le Premier ministre britannique et le Prince William, héritier du trône, qui venaient se recueillir sur les champs de bataille de la très sanglante bataille de la Somme. Comme Theresa est un peu trop bonne fille, elle a tout de même répondu à une invitation de votre président il y a deux jours. Mais elle avait envoyé un simple membre du cabinet à Paris, cette fin de semaine. Le message est décryptable. Surtout lorsqu’à Paris Emmanuel Macron met en valeur une chancelière allemande qui n’a presque plus d’influence tandis qu’à Londres se déplace le président de la République Fédérale, Franz-Walter Steinmeier, ami de Gerhard Schröder, et dont l’influence politique reste grande, au-delà de la réserve que lui imposent les prérogatives limitées de sa fonction. 

Un jeune homme bien mal élevé.

Après vous avoir laissé prendre votre train à St Pancras, j’ai pris le temps de regarder la cérémonie de la place de l’Etoile. Je suis d’autant plus heureux que Theresa ne s’y soit pas trouvée, que, franchement, votre président est un jeune homme bien mal éduqué. Vous me permettrez, au risque de chatouiller votre patriotisme, de faire le décompte de la série de bévues qu’il a commises dans la construction de la cérémonie ! 

1. Comme dirait notre ami Donald, il a été insultant ! Placer la Chancelière à côté de lui au lieu de s’entourer des représentants des pays alliés !  Emmanuel Macron aurait dû avoir le représentant de la Grande-Bretagne à sa droite et celui de la Russie à sa gauche. Il aurait dû ensuite proposer à Donald Trump de s’asseoir à côté du président Poutine. Il y avait toujours une position de repli à côté de la Grande-Bretagne pour le président américain. Et il aurait été essentiel de placer un autre allié, l’Italie, juste à côté. Quand on commémore l’armistice de la Première Guerre mondiale, on place à côté de soi les soutiens indéfectibles de la France à cette époque. Et non Angela Merkel - surtout quand elle n’a répondu à aucune de vos offres diplomatiques depuis que vous avez été élu! 

Où placer la Chancelière? Mais c’est élémentaire, mon cher, parmi les démocraties nées après la Première Guerre mondiale! Allemagne, Autriche, Tchécoslovaquie etc.... Si j’avais été chef du protocole français, j’aurais d’ailleurs proposé à mon président de prolonger un des deux côtés, celui de gauche, par l’ensemble des pays alliés de la France, y compris les Etats héritiers de l’Empire colonial. Et de mettre à droite, au-delà de la Grande-Bretagne et d’un autre pays vainqueur, l’Allemagne et l’Autriche.  Vous aviez aussi la possibilité de mettre la Chancelière au deuxième rang, juste derrière le président, mais je pense que cela aurait été déplacé et moins bien apprécié encore que ce que je viens de proposer.

Je suis sûr qu’à l’Elysée on me rirait au nez en lisant cela. Et pourtant, face à une Allemagne en position de force, votre président avait l’occasion de montrer qu’il était libre de ses choix, de manière symbolique. Personne, dans l’opinion allemande, ne l’aurait critiqué au-delà de quelques phrases de mauvaise humeur dans Die Welt et dans Der Spiegel. 

2. A quoi rimait ce défilé solitaire de votre président autour de la place pour passer en revue les troupes françaises rassemblées pour la circonstance? C’en était gênant. A quoi rime de faire venir 70 représentants d’Etats étrangers pour les faire attendre ainsi? Quel égocentrisme!  

Non! Il aurait fallu un scénario en deux temps: d’abord proposer à la chancelière allemande de s’avancer seule vers le soldat inconnu pour un geste d’hommage et de réconciliation, pour un renouvellement de la promesse allemande à ne plus jamais chercher à construire un empire en Europe; Emmanuel Macron se rend à Berlin la semaine prochaine et il aurait pu faire un geste symétrique à la Neue Wache, le monument de Käte Kollwitz, sur Unter den Linden, un renouvellement de la main tendue par le Royaume à l’ancien Empire, pour parler dans les catégories de Charles Péguy.  

Mais revenons à la Place de l’Etoile! Il aurait fallu que, dans un second temps, chacun des chefs d’Etat ou de gouvernement des pays vainqueurs se joigne au président Macron pour entendre la sonnerie aux morts. Les personnalités politiques auraient été accompagnés de leur chef d’Etat major interarmes. Et l’on aurait joué les hymnes nationaux des pays alliés. 

Imaginez-vous, mon cher ami, la puissance d’un groupe incluant, aux côtés du président français, entre autres, le premier ministre britannique, le président russe, le président américain, le premier ministre japonais? Concevez-vous l’influence et le respect que votre président y aurait définitivement gagné sur la scène internationale? Là encore je vous prie de croire que je ne sombre pas dans un antigermanisme primaire.  Au contraire, en incluant un moment propre pour la Chancelière, je fais la place qu’il faut à cette réalité, la démocratisation de l’Allemagne dès 1919, même si cette première tentative fut de courte durée. En même temps,  je rappelle que les Alliés se battaient pour la liberté de l’Europe. 

3. Aucun sens du protocole. Un cérémonial de goujat quand on fait venir autant de représentants d’autres Etats; et contreproductif du point de vue de l’influence de la France. Et le discours est de la même absence de format. 

Oh! Mon cher ami, heureusement que l’idéal britannique d’éducation n’a pas complètement disparu. On nous apprend à nous contenir, même quand nous n’avons pas d’autre public que nous-mêmes. Mais savez-vous que si je ne portais pas le même nom qu’un illustre Premier ministre, je me serais laissé aller à me taper les cuisses devant la déclamation indigente des cinq premières minutes. Cela vaut échec en première année du Conservatoire d’Art Dramatique. N’est pas Malraux - ni Gérard Philippe - qui veut. Heureusement que je n’étais pas près de la tribune, sinon il me serait venu l’envie de pasticher Cyrano de Bergerac et de faire disparaître ce Montfleury de scène. Non, rassurez-vous, je me serais bien tenu. Mais je peux vous promettre que si je m’étais trouvé, comme vous avec Theresa May, en position de serrer la main d’Emmanuel Macron, je lui aurais fait part de toute mon indignation: “Monsieur, vous n’êtes pas un gentleman! Non seulement vous oubliez de remercier nommément les coéquipiers qui vous ont permis de gagner (Russie, Grande-Bretagne, Etats-Unis). Mais vous faites tout pour donner l’impression à l’Allemagne que le match s’est fini sur un résultat nul. Disgusting! Non seulement vous montrez une totale absence de bonne manières mais, ce qui va avec, de bon sens !” Non! En fait, c’est le genre de choses que l’on peut dire dans un vrai tête-à-tête; en public, on peut encourager mais non humilier, c’est contre-productif. 

Une accumulation d’erreurs couronnées d’une naïveté diplomatique sans précédent

Et pourtant, le manque de sens commun et de bonnes manières, c’est bien le problème de ce discours. Il refuse d’appeler un chat un chat. Je veux bien qu’on célèbre cette paix, qui a mis fin à la guerre la plus horrible....avant la suivante. Mais que signifie célébrer LA PAIX. Monsieur Macron est président de la République, et non archevêque primat des Gaules. Et puis je crois me souvenir que les primats des Gaules ont sauvé l’honneur, durant les deux conflits mondiaux, en soutenant le moral de la patrie; et, durant la Seconde Guerre mondiale, en sauvant des Juifs! Que veut dire plaider pour la paix? Evidemment que tous les hommes de bonne volonté - et même les plus grandes crapules - aspirent à la paix. Mais ce qui s’est joué entre 1914 et 1918, c’est la liberté de la France, de la Grande-Bretagne, de la Russie, des Etats-Unis et de bien d’autres pays. Une fois que vous avez fait la part des erreurs stratégiques et tactiques des commandements alliés et que vous avez souligné - c’est bien nécessaire - combien cette guerre fut atroce, qu’auriez-vous souhaité? Qu’un gouvernement français signe une paix sur la base du plan établi par le Chancelier Bethmann-Hollweg en septembre 1914, qui prévoyait d’annexer, en plus de l’Alsace-Lorraine déjà intégrée au Reich, une deuxième annexion, celle de la France du Nord; et l’adhésion forcée de la France vaincue à une communauté économique européenne allant de la Scandinavie à l’Italie et aux Balkans?  Auriez-vous aimé que l’Allemagne mène à bien son plan de colonisation de l’Ukraine? Et lui savez-vous gré d’avoir infesté la Russie en laissant Lénine se rendre de Zurich à Pétrograd? 

My Goodness ! Comment peut-on, en étant président français, prononcer un discours pour le centième anniversaire de l’armistice de 1918, sans mettre la République au centre ? Comment peut-on oublier de nommer par leur nationalité les soldats britanniques, russes, italiens, américains, australiens etc.... qui sont tombés pour que vive la démocratie? Comment peut-on proposer au président russe, au président américain, au  premier ministre israélien et à bien d’autres un monde réorganisé selon les cercles concentriques suivants: l’alliance franco-allemande, l’Union Européenne et l’Organisation des Nations Unies?  Pardonnez-moi, mais on aurait dit une mauvaise copie de Sciences Po, avec le pont-aux-ânes obligatoire, la distinction entre patriotisme et nationalisme! 

Oui je m’abandonne à l’ironie, mon cher ami, mais vous devez comprendre tout ce qui bouillonne en moi. C’est de la France qu’il s’agit! Nous avons besoin de vous. Je ne peux pas supporter de voir vos médias, avec autant de complaisance, continuer à sussurrer à l’oreille de votre président qu’il est le champion du monde libre alors qu’en fait tout chef d’Etat ou de gouvernement sérieux et doté d’un avenir se rit de lui! Est-il normal que le président américain tweete que le meilleur moment de sa visite a été l’hommage qu’il a rendu au Mont Valérien aux soldats américains morts pour la liberté et la civilisation - et non la cérémonie à l’Arc de triomphe ? Est-il pensable que le président russe vienne, malgré les propos tenus mardi par le président français sur la Russie menaçante, à moins qu’il n’accorde pas la moindre valeur à ce que dit Emmanuel Macron? 

A vrai dire, nous ne sommes pas encore au bout de nos surprises. Il se dit avec insistance que l’Elysée aurait demandé à Donald Trump et Vladimir Poutine d’éviter d’accaparer l’attention des médias par un entretien qui aurait éclipsé la cérémonie de l’Arc Triomphe et le Forum sur la paix. Je n’ai pas de mal à croire que l’Elysée d’Emmanuel Macron soit tellement imbu du talent du président qu’on ait pu y formuler une demande aussi inepte. Vous rendez-vous compte de ce que cela veut dire? A l’occasion du centième anniversaire de l’armistice du 11 novembre, le président français avait l’occasion de susciter une rencontre entre les présidents américains et russe! Et il ne l’a pas saisie? 

En fait, il ne s’est sans doute pas rendu compte qu’il était manipulé! Donald Trump n’avait aucun intérêt à ce qu’une telle rencontre soit connue longtemps à l’avance, car cela aurait interféré avec les élections de mi-mandat, venant alimenter le moulin des démocrates. On a, du côté américain, flatté comme il faut la vanité du président français. A Londres, on me dit que c’est Donald Trump lui-même, lors d’un de leurs entretiens téléphoniques il y a quelques semaines. Mais le président français ne pouvait-il pas appeler le président américain et le président russe, mercredi, une fois passées les mid-terms, en leur proposant une rencontre tenue secrète, qui aurait suivi le déjeuner de l’Elysée? Ne devait-il pas tout mettre en oeuvre pour atteindre ce but? Quitte à forcer le destin jusque dans le plan de table du déjeuner?  Imaginez le prestige personnel qu’il en aurait tiré toute la semaine qui vient dans les médias du monde entier! Imaginez le renforcement du poids diplomatique de la France! 

Au lieu de cela, Trump et Poutine se rencontreront en marge du sommet argentin à vingt pays de la fin novembre. Et votre président est allé inaugurer son très inepte Forum sur la paix, ratatouille mondialiste où l’on parlera de tout sauf de l’essentiel: le bien des peuples et la prospérité des nations. Dur, dur, d’être aussi naïf quand on est président de la République Française ! 

Je vous comprends malheureusement très bien, mon cher ami, quand vous m’avouez craindre le pire lors du déplacement du président français à Berlin en fin de semaine prochaine. Nous allons en reparler cette semaine. 

Merci encore de votre visite. 

Bien fidèlement 

Benjamin Disraëli 

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