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Jérôme Besnard : "La droite est la seule à pouvoir tenir un discours compatible avec ce qui est en train d’arriver en Europe"
Publié le 11 novembre 2018
Dans son dernier ouvrage, Jérôme Besnard revient sur deux cents ans de déchirements, de réconciliations et d’unions des conservateurs en France et fait le constat que la droite affronte aujourd’hui une vraie crise.
Jérôme Besnard est conseiller national LR - Élu de Mont-St-Aignan. Né en 1979, il a travaillé pour différents médias (Le Figaro, Valeurs Actuelles, Le Monde, la chaîne Histoire). Il est l’auteur notamment d’un essai sur le philosophe Pierre Boutang et...
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Dans son dernier ouvrage, Jérôme Besnard revient sur deux cents ans de déchirements, de réconciliations et d’unions des conservateurs en France et fait le constat que la droite affronte aujourd’hui une vraie crise.

Atlantico : Votre dernier livre,  "La droite imaginaire, de Chateaubriand à François Fillon" (éditions du Cerf) fait un inventaire des deux cents années qui ont forgé l’imaginaire de la droite, faisant le constat que la droite affronte aujourd’hui une vraie crise. Votre dernier chapitre revient sur l’échec de la candidature de François Fillon. En quoi cette candidature s’insère-t-elle particulièrement dans l’imaginaire de la droite ?

Jérôme Besnard : La candidature de François Fillon restait sur les mêmes problématiques que celles décrites par Chateaubriand sous la Restauration : comment réconcilier le traditionalisme qui est un des piliers de la droite française avec les aspirations à la liberté qui sont l’horizon indépassable des temps modernes. On peut faire un parallèle entre l’échec de Chateaubriand et l’échec de François Fillon. Chateaubriand cherchait à conforter la Restauration en tant que régime venu apaiser tous les troubles résultant de la Révolution et de l’Empire. François Fillon de la même façon cherchait de la même façon à moderniser la droite sans renier l’héritage gaulliste qui était le sien.

Les grands hommes qui ont forgé l’imaginaire de droite sont souvent particulièrement critiques à l’égard du libéralisme dans vos pages. La droite semble aujourd’hui s’orienter vers une forme de libéralisme conservateur, à l’image de la campagne de François Fillon. Votre livre ne montre-t-il pas que ce libéralisme conservateur qui semble rassembler la droite est plus une tension entre libéralisme et conservatisme qu’une  complémentarité entre les deux ?

Je dirai qu’il s’agit plus qu’il s’agit d’une tension entre traditionalisme et libéralisme qui aboutit à ce que François Huguenin avait appelé dans un ouvrage paru il y a une dizaine d’année le « conservatisme impossible ». Tout le drame de la droite depuis le XIXe siècle est de ne pas être parvenu à ce niveau de maturité de conservatisme qui est celui des Anglais. En Angleterre, cette tension n’existe pas. Derrière la querelle des hommes entre François Fillon et Alain Juppé, il y a en fait une incapacité d’une partie de la droite à voir qu’elle ne peut pas se contenter d’être dans la course à la modernité. L’option de François Fillon consistait en une refondation programmatique de la droite. Mais de l’autre côté, il y avait une droite chiraquienne devenue juppéiste dont la seule caractéristique est d’essayer de donner un peu de souffle au renoncement devant les seuls acteurs économiques. Il y avait donc d’un côté une droite qui se voulait politique, celle qu’a tenté de tracer François Fillon, et de l’autre une droite qui s’est principalement reportée sur Emmanuel Macron et qui se trouve cantonnée à un pragmatisme économique en évacuant les questions régaliennes (sur l’immigration, l’Europe, les valeurs familiales). C’est une droite du refus du politique… et finalement on peut se demander s’il s’agit encore d’une droite, ou bien d’un radical-socialisme avec un verni gaulliste.

Cette ambiguïté se retrouve dans la personnalité de Jacques Chirac. D’un certain côté, Valéry Giscard d’Estaing était plus à droite que Jacques Chirac.

L’échec de la droite en 2017 s’explique par le fait qu’une partie de la droite a préféré courir derrière l’efficacité à court terme plutôt qu’essayer de refonder la nation.

Avec un aire de déjà vu : que ce soit avec l’Algérie, Dien Bien Phû, ou dans un pessimisme propre aux Hussards… on sent le panache propre à l’échec. Le paradoxe de l’imaginaire constitutif de la droite n’est-il pas qu’il semble surtout marqué par ses glorieux échecs, plus que par ses victoires ?

La droite en est souvent réduite à désespérer de l’abaissement du pays. C’est tout le drame de la France qui était une des premières puissances mondiales il y a deux cents ans, et qui aujourd’hui (ce qu’avait compris de Gaulle) en est réduit à être une puissance moyenne. Ce qui ne veut pas dire qu’elle a pour autant perdu toute possibilité de peser sur les affaires du monde. Mais elle devait s’adapter. Et le drame pour la droite est qu’elle s’est heurtée sur ce point à une série de défaite. Et le paradoxe de la droite est qu’elle a beaucoup de mal à arriver au pouvoir, mais que pour autant se maintient un continuum dans l’imaginaire de cette même droite. La droite n’est pas seulement une option politique qui serait dépassée, qui devrait se retirer au profit d’une modernité policée. Elle réapparait sous différentes formes : on l’a vu en 1958, au moment de l’école libre, pendant la Manif pour Tous et d’une certaine façon sur le Trocadéro en 2017 (et contrairement à ce qu’on croit, ce n’était pas la même sociologie que lors de la Manif pour Tous). Il y a une droite qui n’est pas passée par pertes et profits. Cela fait hurler les libéraux qui ne comprennent pas que se maintienne cet état d’esprit de droite aujourd’hui. De sorte qu’on pourrait retourner le titre de mon livre : c’est à la fois une droite imaginaire, parce que la droite est souvent dans un rêve qui n’arrive pas à se réaliser, et à la fois un imaginaire de droite, qui lui survit aux temps. Ce qui horripile la droite conservatrice est son incapacité à stabiliser le pouvoir (droite imaginaire) et ce qui horripile les libéraux est la permanence de ce fond culturel traditionnel (imaginaire de droite).

Depuis l’élection d’Emmanuel Macron ou de Donald Trump, le clivage gauche-droite est régulièrement décrié, voire nié, au profit d’un nouveau clivage qui opposerait partisan d’un monde « ouvert » et partisan d’un monde « fermé ». L’héritage de la droite permet-il d’intégrer ce nouveau paradigme ?

Le problème est que le monde ouvert est chaque jour un peu plus un rêve. Le décalage entre le discours d’Athènes ou de la Sorbonne d’Emmanuel Macron sur l’Europe et la réalité qui est le retour des vieilles nations devraient nous obliger non pas à continuer à sauter, comme le disait le général de Gaulle, « comme des cabris en criant l’Europe, l’Europe, l’Europe ! » mais à savoir comment faire alors qu’on avance non pas vers une Europe fédérale mais vers une Europe des nations. La où la droite peut encore jouer son rôle, c’est qu’elle est à mon avis la seule à pouvoir tenir un discours compatible avec ce qui est en train d’arriver sur le vieux continent. Le populisme qui monte soit avec la France Insoumise soit avec le Rassemblement National n’arrive pour l’instant pas à la ramener sur des positions rationnelles. Comme elle l’avait fait en 1958, quand De Gaulle avait digéré le poujadisme, le communisme et les populismes d’alors. Tout le problème pour la droite d’aujourd’hui est d’aboutir au résultat obtenu par De Gaulle, qui lui même est fantasmé, en ce qu’il n’est pas bonapartiste ou étatiste… Car De Gaulle ne peut arriver au pouvoir sans le soutien de René Coty et Antoine Pinay, d’où le plan Jacques Rueff, et sur ce point je vous renvoie à l’excellent livre que vient de faire paraître Jean-Louis Thiériot chez Tallandier « De Gaulle, le dernier réformateur ». Fillon s’inscrivait dans cette veine là : une volonté réformatrice sur le plan économique, et une vision de la place de la France dans le monde qui n’est pas le renoncement propre au macronisme.

 "La droite imaginaire, de Chateaubriand à François Fillon", de Jérôme Besnard, publié aux éditions du Cerf.

 

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