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Du rififi au Kremlin

La crise qui touche les services de renseignement russe que Poutine aimerait garder secrète

Publié le 04 novembre 2018
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Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la...
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De grandes réformes sont à l’étude pour renforcer leur contrôle par l’exécutif et leur redonner leur efficacité d’antan

Le président Poutine serait furieux de la manière dont ses services secrets ont défrayé la chronique ces dernières années, malgré ses déclarations du 2 novembre faisant l’éloge du « professionnalisme » du renseignement militaire russe, 

Suite aux affaires d’espionnage qui ont émaillé ces dernières années et qui, depuis les élections de 2016 au USA, ont surtout impliqué les services de renseignement militaires russes (le GRU auquel le président Poutine a pourtant rendu un vibrant hommage le 2 novembre) de nombreux « incidents » dans le plus pur style de l’ex-URSS sont arrivés en interne sans que l’on ne sache très bien de quoi retournait : remise de l’ordre façon musclée, règlements de comptes entre responsables ou, vraisemblablement les deux à la fois ?

Ainsi, en décembre 2016, le colonel Serguei Mikhailov du FSB était arrêté lors d’une réunion de responsables qui se tenait à la Lubianka. Devant toute l’assistance, il a été menotté, la tête recouverte d’un sac et emmené de force vers la prison de Lefortovo. Son subordonné, le commandant Dimitri Dokouchayev a connu le même sort peu de temps après. Les deux officiers appartiennent au Centre de la sécurité des informations du FSB, le FSB-CSI. Des autorité russes parlent de « suspicions de violation de l’article 275 du Code criminel » en clair de haute trahison ce qui est généralement peu apprécié du Kremlin. Il fut un temps où le « traître » était froidement exécuté après avoir « avoué » tous ses crimes.

Presque simultanément, Rouslan Stoyanov, le responsable du département des enquêtes de la société de sécurité informatique (spécialisée dans les antivirus) Kaspersky Lab était appréhendé. Stoyanov avait été embauché par Kaspersky Lab en 2012 après avoir servi depuis le début des années 2000 au sein du bureau moscovite de la police chargé de lutter contre la cybercriminalité au sein du ministère de l’intérieur (le Directorat K).

Officiellement, il serait reproché à ces trois personnes d’avoir espionné dans le passé de hautes personnalités russes. En fait, les deux Officiers de renseignement et l’informaticien auraient été placés sous surveillance depuis septembre 2016 au moment où le FBI accusait Moscou d’avoir hébergé des hackers qui auraient mené des cyberattaques contre les systèmes électoraux des États d’Arizona et d’Illinois. Le président Barack Obama avait nommément désigné le FSB et le GRU ainsi que neuf membres de ces organismes comme les responsables directs de ces attaques informatiques.

Plus grave encore, Mikhalov aurait été recruté comme Agent de renseignement (une « taupe ») par la CIA à laquelle il aurait fourni de précieuses informations sur les cyberattaques dirigées contre les USA - et en particulier visant le parti démocrate - ce qui expliquerait les « certitudes » de la centrale américaine sur la réalité de ces opérations d’influence russes. C’est en particulier en raison de ces actions hostiles que 35 diplomates russes et leurs familles ont été expulsés des États-Unis à la fin décembre 2016 et que deux de leurs résidences au Maryland et à New York ont été fermées par les autorités fédérales.

Ce serait grâce à des preuves fournies par la taupe de la CIA que 13 juillet 2018 le procureur spécial Robert Mueller aurait réuni les charges suffisantes pour inculper douze officiers du GRU et deux unités de ce directorat ayant mené des opérations clandestines illégales durant la campagne présidentielle US. Selon le presse américaine, non content de se faire prendre les doigts dans le pot de confiture, le GRU aurait poursuivi sur la même voie en s’intéressant à la campagne électorale US à mi-mandat.

Suite à ces arrestations, Andrei Gerasimov, le directeur du FSB-CSI a fort logiquement été contraint à faire valoir ses droits à une retraite méritée. Il n’était sans doute pas au courant mais en tant que supérieur hiérarchique des taupes démasquées, il avait au moins fait preuve d’incompétence dans le suivi de ses ouailles.

 

Plus dramatique encore, le 26 décembre 2017, le corps sans vie d’Oleg Erovinkin âgé de 61 ans est retrouvé à Moscou à l’arrière d’une voiture de fonction de la société Rosneft. Le malheureux est un ancien général qui a servi au sein du KGB puis du FSB avant d’être désigné en mai 2008 comme chef de cabinet d’Igor Sechin, le président de Rosneft. Or, Sechin est considéré comme l’« éminence grise » du président Poutine. Peu apprécié à Washington car jugé comme un « dur », il est frappé par les sanctions américaines et européennes depuis 2014 en raison de l’attitude « belliciste » de Moscou dans la crise ukrainienne.

Les autorités ont affirmé que Erovinkin était mort d’une crise cardiaque. Mais il se pourrait qu’il ait été une des principales sources russes de Christopher Steele, l’ancien officier du MI-6 qui a rédigé un rapport controversé de 36 pages (à la demande de l’équipe de campagne d’Hillary Clinton) sur Donald Trump daté du 19 juillet 2016. Selon ce rapport, en 2013 Trump à l’époque brillant hommes d’affaires, se serait livré à des frasques sexuelles (appelée la « douche d’or ») alors qu’il était en voyage professionnel à Moscou. Par ailleurs, Igor Sechin est cité à plusieurs reprises dans ce fameux rapport qui donne bien d’autres informations sur les relations supposées entretenues avec le clan Trump et Moscou. Erovinkin était très bien placé pour obtenir des renseignements émanant de son patron, Igor Sechin. À l’évidence, Erovinkin ne pouvait être présenté devant un tribunal sans mettre en cause, même de manière détournée, Sechin ce qui aurait été gênant pour le président Poutine.

 

L’affaire qui a le plus choqué l’opinion publique occidentale et celle de la tentative d’empoisonnement au Novitchok de Sergueï Skripal et de sa fille Ioulia à Salisbury en mars 2018. En septembre de la même année, la justice britannique a désigné formellement deux citoyens russes comme les deux suspects principaux dans cette affaire qui a ensuite touché accidentellement un couple britannique dont la femme n’a pas survécu. Il s’agit de Alexander Petrov (identifié par la suite comme le colonel Eduard Shishmakov) et de Ruslan Boshirov (identifié comme Anatoliy Chepiga, un officier du GRU décoré pour avoir organisé l’exfiltration du président Viktor Ianoukovytch d’Ukraine en février 2014 et le meurtre du combattant tchétchène Abdulvahid Edelgiriev à Istanbul en 2015.)

 

La chasse à l’« espion russe » étant ouverte (151 diplomates dont sept officiers observateurs auprès de l’OTAN, le reste étant en poste dans 26 pays, ont été expulsés en mars 2018 suite à l’affaire Skripal), les services de contre-espionnage occidentaux ont commencé à voir (et parfois à arrêter) des officiers du GRU un peu partout : en Finlande, aux Pays-Bas, en Suisse. Les enquêtes qui ont suivi aurait permis - entre autres - d’identifier 300 officiers du GRU dont les plaques d’immatriculation de leurs voitures personnelles en Russie étaient enregistrées à une adresse du GRU - ce qui leur évitait d’être verbalisés, on ne fait pas de petits profits quand on est fonctionnaire en Russie…-.

Cela démontre aussi que les services anglo-saxons ont accès à de nombreux fichiers en Russie, même relativement confidentiels. À n’en pas douter, ils ont développé dans ce pays un réseau d’espionnage très performant. Le président Poutine semble avoir raison de s’inquiéter de l’incompétence apparente de son contre-espionnage (qui est du ressort du FSB.) Il est bien loin le temps où il était très ardu de se procurer des cartes routières exactes de l’autre côté du rideau de fer. Elles étaient peu détaillées et comportaient des erreurs volontaires.

 

Comme cela a été évoqué ci avant, le président Vladimir Poutine est extrêmement mécontent de ses services secrets qui auraient fait preuve, au minimum d’incompétence si ce n’est de sédition certes pas directement dirigée contre lui mais dans des « luttes de chapelles » si courantes dans le monde de la guerre secrète. En l’occurrence, il est beaucoup question de rivalité entre le FSB et le SVR d’un côté et le GRU de l’autre. Les taupes au sein du FSB auraient révélé à leurs Officiers Traitants américains les turpitudes de ces « imbéciles » de militaires du GRU…

Poutine, lui-même ancien officier de renseignement aurait décidé d’y remettre bon ordre en envisageant une sorte de renaissance de l’ancien KGB, le Comité pour la sécurité d’État (Komitet gosudarstvennoy bezopasnosti), la principale agence de sécurité de l’ex-Union soviétique dissoute en 1991. En effet, il pense que le regroupement de la majorité des services de renseignement et de sécurité dans une seule entité permettrait de mieux les contrôler. Le souci d’efficacité opérationnelle est aussi au centre de cette réforme, d’autant que la Russie est confrontée à de nombreux défis parmi lesquelles les menaces représentées par l’OTAN, l’islam radical et le crime organisé.

En ce qui concerne l’OTAN, on retrouve là le « complexe de l’encerclement » qui a toujours prévalu depuis l’Empire russe en passant par l’URSS puis la Russie d’aujourd’hui. En fin de comptes, la peur réciproque ne sert qu’à augmenter les tensions qui risquent de dégénérer à tout moment : les Pays baltes et la Pologne - voire la Finlande et la Suède - craignent des actions de déstabilisation ou même d’être envahies (du moins, les autorités font croire qu’elles le craignent pour des raisons de politique intérieure et, au besoin, pour obtenir les bonnes grâces des Américains) et la Russie a l’impression d’être encerclée par des forces hostiles - ce qui n’est pas totalement faux quand ont regarde les cartes du déploiement des bases de l’OTAN -.

Cette nouvelle entité du renseignement russe pourrait porter le nom de ministère de la Sécurité d’Etat ou MGB (Ministerstvo gosudarstvennoy bezopasnosti,) appellation ayant existé entre 1946 et 1953. Le MGB avait succédé au NKVD (Commissariat du peuple aux Affaires intérieures, Narodnii Komissariat Vnoutrennikh Diel) à partir de la GPU (Direction politique d’État, Gossoudarstvénnoïe polititcheskoié oupravlénié), elle-même héritière de la Tchéka (Commission extraordinaire panrusse pour la répression de la contre-révolution et du sabotage, Vserossiïskaïa Tcherzvytchaïnaïa Kommissia.)

 

Le nouveau ministère regrouperait :

•          le Service de renseignement extérieur (SVRSloujba vnechneï razvedki Rossiskoï Federatsi) très actif mais moins connu que le FSB toujours désigné comme l’« héritier du KGB » alors que les hommes de l’art savent que le SVR est issu du prestigieux « Premier directorat » chargé de l’espionnage hors de Russie (ce sont dix espions russes du SVR qui avaient été échangés sur l’aéroport de Vienne contre quatre taupes russes, dont Sergueï Skripal, le 9 juillet 2010 ;

•          le Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie (FSBFederalnaïa sloujba bezopasnosti Rossiyskoï Federatsii), chargé des affaires de sécurité intérieure mais qui est compétent pour le contre espionnage sur toute la planète et plus généralement dans les pays considérés faisant partie de la sphère russe - par exemple en Ukraine -. En dehors de ses missions traditionnelles de contre-espionnage et de contre-terrorisme, le FSB a également sous sa responsabilité les interceptions des communications depuis qu’il a récupéré le FAPSI, l’Agence fédérale des communications gouvernementales et de l’information (Federal’naya Agenstvo Pravitel’stvennoy Svayazi i Informatsii) dissout en 2003.

•          le Service de protection fédéral (FSOFederalnaya Sluzhba Okhrany) ancien « Neuvième directorat » du KGB chargé de la protection des hautes personnalités et des installations gouvernementales, mais à l’exclusion du Service de sécurité présidentiel (SBP) constitué de 3 000 personnels en civil attachés à la personne du président. Ces services peuvent s’apparenter au Service de la protection (SDLP) français auquel il faudrait rajouter le Régiment de la garde et le service spécial des communications de Russie « Spetssvyaz » chargé de protéger les communications gouvernementales. Une autre différence est que les 50 000 personnels (dont une partie en uniforme) affectés à cette unité ont des missions de police très élargies et que les fonctionnaires qui protègent des personnalités renseignent aussi le pouvoir sur la conduite de leurs protégés.

 Comme par le passé, la Direction générale des renseignements de l’État-Major des Forces Armées de la Fédération de Russie (GRUGlavnoyé Razvédyvatel’noyé Oupravléniyé) renommé GU en 2010 (mais qui devrait retrouver son « R » dans les temps à venir car me Poutine parle de « GRU » et pas de « GU ») conserverait son indépendance. En fait, le GRU est un outil dans les mains du tout puissant ministre de la défense, Sergueï Koujouguétovitch Choïgouparfois présenté comme le dauphin du président Vladimir Poutine. En effet, si les directeurs du SVR, du FSB et du FSO (auxquels on peut raccrocher la Garde Nationale un peu comparable aux CRS) rendent compte directement au président Poutine, ce n’est pas le cas du GRU qui a comme autorité hiérarchique directe le ministre de la défense. C’est le GRU qui chapeaute une partie des forces spéciales, les fameux Spetsnaz qui ont été qualifiés de « petits bonhommes verts » lorsqu’ils se sont emparés sans tambours ni trompettes de la Crimée en 2014. La différence avec les unités spetsnaz de l’armée régulière est que ceux dépendant du GRU sont destinés à agir clandestinement et sans se soucier des lois internationales.

Depuis le 1er janvier 2016, le GRU est dirigé par Igor Korobov qui a été promu au grade de colonel-général (général de Corps d’Armée) et récompensé par la plus haute décoration russe : héro de la Fédération de Russie. Son prédécesseur, le général Igor Sergun est décédé soudainement en janvier de cette même année, officiellement d’une crise cardiaque à Moscou mais selon certaines rumeurs, à Beyrouth lors d’une mission secrète…

À noter que l’interdiction de déplacement US qui pèse sur Koborov depuis décembre 2016 ne l’a pas empêché d’être invité secrètement à Washington en janvier 2018 en compagnie du directeur du SVR, Sergei Naryshkin et celui du FSB, Aleksandr Bortnikov. Ils ont été reçus par leurs homologues américains pour discuter d’antiterrorisme… Il faut savoir que lorsque le courant du dialogue politique ne passe plus entre deux États par les canaux de la diplomatie, ce sont les services qui doivent assurer cette mission. L’espionnage n’est pas leur seule activité secrète !

Les disparitions mystérieuses font partie de l’histoire des diplomates russes affectés à l’étranger (dont celle de Vitaly Ivanovich Churkin, ambassadeur russe auprès de l’ONU en février 2017 mort à 65 ans) et des officiers du GRU. Ceux qui s’en approchent courent aussi des risques comme les trois journalistes russes assassinés en République centrafricaine en juillet 2018 ou leur collègue tombé du balcon de son appartement situé au cinquième étage d’un immeuble à Ekaterinbourg. Tous enquêtaient sur le groupe Wagner, cette unité de mercenaires officiellement déclarée en Argentine(1) qui a été active en Ukraine, en Syrie, au Soudan, au Yémen, en Libye et maintenant en Afrique. Fondée en 2014, il est difficile de croire qu’elle n’entretient aucun lien avec le GRU car bon nombre de ses membres en sont issus (dont leur chef, le lieutenant-colonel Dimitri Outkin qui servait au sein des Spetsnaz jusqu’en 2013). La dernière d’importance en dehors de celle d’Igor Sergun cité ci-avant est celle de son directeur adjoint, le major-général Iouri Ivanov dont le corps décomposé a été retrouvé sur une plage turque en août 2010. Selon la version officielle, il se serait noyé en se baignant dans la Méditerranée lors d’une inspection de la base navale russe de Tartous en Syrie. Décidément, dans le domaine de la guerre secrète, la réalitié dépasse souvent la fiction et sutrout, elle est beaucoup plus passionnante à suivre.

1. Pour l’instant, le mercenariat reste officiellement interdit en Russie.

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