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Injonctions contradictoires
Coup de fatigue pour Emmanuel Macron : les démocraties sont-elles devenues les bourreaux de leurs dirigeants ?
Publié le 31 octobre 2018
Le président de la République a allégé son calendrier pour la fin de cette semaine. Le chef de l'Etat expérimente le rythme intense de l'exercice du pouvoir.
Diplômé de l’IEP Paris, rédacteur en chef au magazine Famille Chrétienne, Samuel Pruvot a publié "2017, Les candidats à confesse", aux éditions du Rocher. 
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Eric Deschavanne est professeur de philosophie.A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxièmehumanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry (Germina...
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Le président de la République a allégé son calendrier pour la fin de cette semaine. Le chef de l'Etat expérimente le rythme intense de l'exercice du pouvoir.

Atlantico : L'Elysée a annoncé qu'Emmanuel Macron allait prendre un peu de repos. Il y a certainement des explications à cette fatigue mais au-delà de ce cas particulier, ne pouvons-nous pas constater que l'on impose à nos Présidents une sorte de "souffrance" au travail ?

 
Samuel Pruvot : Cette « souffrance » des Présidents est consentie. Elle a même été envisagée mille fois avant que d’être vécue. Le pouvoir abime par définition celui qui l’exerce. Mais pour une fois, n’allons pas trop vite et arrêtons-nous quelques instants sur cette « fatigue » du Président. Si Emmanuel Macron avait voulu paraître un « président normal », il n’aurait pas fait mieux que de donner une publicité à ces vacances forcées. Notre président a beau être jeune, hyper doué et insomniaque, il n’est pas pour autant un super héros ! Il a besoin de repos comme tous les simples mortels. Même le Dieu créateur fait une pause dans le livre de la Genèse. Le puissant Jupiter est aujourd’hui obligé de laisser reposer quelques jours l'éclair lancé par son foudre. Cela dit, tout est politique chez Emmanuel Macron y compris la mise en scène de sa fatigue. La santé du prince vaut bien un Conseil des ministres.   
 
Eric Deschavanne : Ce qui mérite un commentaire, c'est le fait même que la grosse fatigue du Président Macron fasse l'objet de commentaires. Comme si nous étions surpris de l'humanité ordinaire de "l'élu". Les progrès de la "transparence" et l'omniprésente exposition médiatique du chef de l'Etat qui va avec constituent en l'occurrence le fait remarquable. Rappelons que François Mitterrand a quasiment passé son second septennat alité, sans que nous n'en sachions rien, ou presque. Il s'est produit à la fin du vingtième siècle une révolution médiatique qui a transformé les conditons de la vie politique démocratique. La fin du monopole d'Etat, la multiplication des médias audiovisuels, le règne de la concurrence, l'apparition d'internet, des réseaux sociaux et des chaînes d'information continue, tout cela a contribué à la mise en place d'une scène médiatique diverse et complexe, destabilisante pour le pouvoir.
 
Ce nouveau cadre influe fortement sur ses conditons d'exercice de la démocratie et du pouvoir. On peut faire l'hypothèse qu'il a transformé le rôle du président de la République. Selon la lettre et l'esprit de la Constitution, celui-ci n'a pas vocation à régler tous les détails de l'action et de la communication de son gouvernement. Il doit laisser le Premier ministre qu'il a nommé diriger l'action du gouvernement en fonction des orientations qu'il a donné pour se consacrer principalement à la politique internationale. En mai 68, comme on l'a rappelé à l'occasion du cinquantenaire, le général De Gaulle n'était pas directement à la manoeuvre. Il a laissé son Premier ministre et son gouvernement agir et ses deux interventions, la première ratée, la seconde mettant fin à la crise, se justifièrent par le fait que ses ministres ne maîtrisaient plus la situation. Dans le cadre actuel, on imagine que le Président aurait suivi heure par heure les événements et les commentaires médiatiques. Une absence de réaction de sa part durant deux jours aurait immédiatement fait un buzz rendant impossible la distanciation.
 
 

Leur poste est aujourd'hui exposé à des injonctions paradoxales, avec par exemple d'un côté une perte de pouvoir du politique face à des acteurs non-publiques très puissants avec lesquels ils doivent négocier (marchés financiers, multinationales, institutions multilatérales, GAFAM etc.) et de l'autre une importante attente (sans y croire pour autant) de la part de la population ?

 
Samuel Pruvot : Emmanuel Macron n’a jamais été dupe de ces injonctions contradictoires. Il connaissait par avance le mal. Il a d’ailleurs consacré en 2011 un article à ce sujet – les « Labyrinthes du pouvoir » - dans la revue Esprit. L’auteur médite sur un paradoxe français… La présidentielle cannibalise toute l’énergie politique dans l’effort de conquête. Et ensuite elle laisse le Président vainqueur quasi impuissant. Le nouvel élu semble en effet condamné à la guerre des tranchées, toujours oppressé par les offensives de l’actualité qui lui dictent des urgences à l’infini. Emmanuel Macron écrit : « Le temps politique vit dans la préparation de ce spasme présidentiel autour duquel tout se contracte et lors duquel tous les problèmes doivent trouver une réponse. » L’élection de Macron n’a pas fait de miracle. Les problèmes de la France restent les mêmes voire s’aggravent. Dans cet article, il ajoute avec pertinence que le temps court et le temps long se font la guerre aux dépens du pouvoir en place. « Depuis une vingtaine d’années s’est progressivement créé un hiatus entre l’émergence des problèmes de long terme, complexes, structurels, parfois mondiaux, et des urgences économiques, sociales, démocratiques dont le non-traitement immédiat est perçu comme insupportable par les opinions publiques. » Avant même son élection, Emmanuel Macron est conscient de devoir piloter un Titanic à deux vitesses. Avec l’ambition démesurée de renverser la vapeur en faveur du politique comme un conquérant des âges anciens rhabillé avec un costume post-moderne.   
 
Eric Deschavanne : Le quinquennat n'a pas arrangé les choses. Il a été imposé lui aussi par le nouveau cadre médiatique, qui accélère le rythme de l'actu, raccourci le temps de l'action politique, sollicite en permanence l'intervention et la communication du pouvoir. Désormais, le chef de l'Etat est en permanence en première ligne, au côté du Premier ministre. C'est celui-ci, en réalité, qui se trouve protégé dans un contexte où le Président se trouve être la cible médiatique de toutes les attentes et de tous les mécontentements. Les deux présidents qui ont pris la mesure du nouveau contexte médiatique, Nicolas Sarkozy et Emmanuel Macron, ont compris qu'il n'y avait pas d'alternative à l'hyperprésidence. Ils ont tenté de dompter le "gros animal", pour parler comme Platon. En vain pour le premier, et sans doute aussi pour le second, à ce qu'il semble.
 
 

Le Washington Post expliquait récemment que l'agenda du Président Trump était très peu structuré, avec de très importantes plages horaires laissées vides pour permettre de s'adapter aux évolutions de la situation. Ce genre d'instabilité de l'exercice du pouvoir, fonctionnant à flux tendus, n'est-il pas opposé à une certaine idée de la stabilité du pouvoir, qui s'appuie notamment sur une certaine idée de l'ordre ? Cela ne favorise-t-il pas une pratique plus "populiste" - et souvent personnalisée - de l'exercice du pouvoir politique ?

 
Samuel Pruvot : Emmanuel Macron a la nostalgie du temps long. Non seulement il est persuadé que l’histoire de France a commencé avant 1789 mais en plus il garde de son maître Ricœur l’idée que le travail de mémoire est plus important que tout. La mémoire d’un peuple est pareille à un socle géologique multiséculaire qui résiste aux bourrasques alors que le sable de l’actualité est emporté par le vent chaque jour. Emmanuel Macron rêve d’une France insérée dans la grande Histoire. C’est pourquoi il va entreprendre cette « itinérance mémorielle » inédite sur les champs de bataille de la Grande Guerre. Il voudrait montrer par-là que le temps présidentiel se compte en siècles et non en heures.
 
La tâche est ardue car sa mauvaise popularité risque de rendre inaudible sa démarche. Ses conseillers ont l’intelligence de vouloir relier les souffrances du passé à celles du présent. Ces régions rurales dévastées jadis par la Grande Guerre sont aujourd’hui démolies par les effets de la mondialisation. On voit le message derrière… Le Président doit verbaliser ces souffrances de 2018 et compatir avec ses concitoyens. Casser cette image d’un dirigeant de startup qui a grandi à l’ombre des métropoles et des grandes écoles. Macron veut faire peuple. Son populisme à lui s’enracine dans l’Histoire au lieu de vouloir la balayer. Il a même l’illusion de pouvoir redonner à l’Europe – malgré la faiblesse politique de son partenaire allemand – un souffle qu’elle semble avoir perdu. 
 
Eric Deschavanne : Je conseille la lecture d'un ouvrage déjà ancien, "Principes du gouvernement représentatif", dans lequel l'excellent politologue Bernard Manin relate l'histoire et les métamorphoses de la démocratie représentative. Son interprétation permet de comprendre les évolutions les plus contemporaines. Son diganostic est que nous avons basculé de la démocratie de partis à la démocratie du public. Désormais, le mécanisme de l'identification aux représentants ne passe plus par l'identification à un parti politique incarnant une idéologie et réalisant la synthèse des quelques intérêts sociaux. Dans le cadre de la démocratie de parti, il existait une certaine stabilité : le pouvoir ne pouvait échapper à l'un des grands partis, ou à l'une des grandes coalitions occupant la scène politique; le pouvoir au sein d'un parti ne pouvait être conquis et exercé que par un homme d'expérience, rompu à l'art des compromis  et des alliances politiques.
 
Dans un tel contexte, un inconnu ne pouvait surgir de nulle part pour se faire élire. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. L'instabilité médiatique (c'est-à-dire l'instabilité du jugement du public) conditionne l'instabilité démocratique. Les partis n'en sont plus vraiment. Ils sont destinés, comme La REM et France Insoumise, à pousser comme des champignons ou à se dégonfler comme des ballons de baudruche en fonction du destin de leur leader. L'important n'est plus le parti mais la personnalité à laquelle l'opinion, ou une partie de l'opinion, s'identifie provisoirement. Le "populisme" exprime entre autre ce nouveau mécanisme de la représentation politique engendré par la nouvelle scène politico-médiatique.
 

Autre paradoxe : avec la prise d'importance d'une forme de "normatisation" de l'activité politique (paritarisme sexuel ou minoritaire, moralisation, transparence etc.), l'action politique n'est-elle pas en permanence sous contrainte ?

 
Eric Deschavanne : La parité, la diversité et la moralisation sont en effet des contraintes imposées par le nouveau cadre médiatique. L'omniprésence médiatique de ces thèmes illustre fort bien la manière dont les exigences de la communication dévorent l'impératif de l'action politique efficace, ou apparaissent comme un facteur indispensable à celle-ci. Quand on nomme un ministre ou un gouverment, ce qui importe est l'image, la manière dont celui-ci sera perçu par l'opinion. Le gouvenement n'est plus qu'une vitrine, de sorte qu'il n'y a plus qu'un seul gouvernant, le Président, entouré de  quelques conseillers et assisté par quelques conseillers. L'hyperprésident est en conséquence hyperresponsable, et pour cette raison hypercritiqué. On peut concevoir que cela fatigue...
 

 

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