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L’Euro, 20 ans après : l’euro a-t-il tenu des promesses ? La banque de France s’est posée la question

Publié le 01 octobre 2018
Ce lundi 1er octobre, la Banque de France organise une "conférence exceptionnelle" en présence de Jean-Claude Trichet et de l'ancien ministre des finances allemands Théodor Waigel pour répondre à la question "Vingt ans après : l'euro a-t-il tenu ses promesses".
Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.
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Mathieu Mucherie
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Ce lundi 1er octobre, la Banque de France organise une "conférence exceptionnelle" en présence de Jean-Claude Trichet et de l'ancien ministre des finances allemands Théodor Waigel pour répondre à la question "Vingt ans après : l'euro a-t-il tenu ses promesses".

Atlantico : Quelle serait la réponse à apporter à une telle question, dans quelle mesure l'euro a-t-il répondu aux promesses qui avaient faites aux différentes populations qui composent la zone euro ? 

 
Mathieu Mucherie : Un bilan de l’euro par Trichet et un ancien ministre allemand,… c’est comme si Brejnev et Souslov étaient invités à disserter sur le bilan de l’URSS à la fin des années 70 !! Ces gens là ont promis les soviets et l’électricité ; l’euro devait en effet permettre : plus de croissance (c’est raté !), concurrencer le dollar comme monnaie de réserve et de facturation à l’échelle globale (complètement raté, la part de marché de l’euro n’excède pas la somme de la part des anciennes monnaies nationales), canaliser l’inflation (pas la peine, elle est moribonde partout), plus de réformes structurelles (les pays qui ont le plus réformé sont tous en dehors de la zone euro), des avancées dans la construction européenne avec plus d’affectio societatis (échec, et même régression), plus de transparence dans les affaires monétaires (quelle blague !), la constitution d’un vaste marché de la dette, unifié, à l’américaine (réussite partielle, mais pas uniquement attribuable à l’euro, et les flux financiers s’inversent depuis quelques années).
 
Cet échec était écrit par avance. L’idée soviétique selon laquelle un petit groupe d’hommes dans un bureau pourrait déterminer le pouvoir d’achat d’une nouvelle monnaie par rapport à d’autres et pour l’éternité, par exemple dire qu’un euro vaut 1936,27 lires italiennes jusqu’à la fin des temps, cette idée est une superstition scientiste, un mélange de Lyssenko et de Jdanov. Pas de chance, c’est l’ADN même de l’euro.
 
Pour un bilan plus impartial, regardez les actes concrets, ceux réalisés avec de l’argent bien tangible à la clé. Ci-dessous, la performance relative des marchés d’actions depuis le début de la crise (dividendes inclus, en monnaie commune) ; les valeurs européennes sont à la traîne, systématiquement et dans les grandes largeurs, y compris celles soutenues par la BCE à l’aide de plusieurs centaines de milliards d’euros : 
 
De tels écarts, sur des boîtes matures qui sont gérées à peu près de la même façon qu’elles soient situées à Dallas, Munich, Osaka ou Milan, sont terribles, et n’annoncent rien de bon pour le vieux continent. Et si on constate une amélioration ou une convalescence depuis trois ou quatre ans, pourquoi le marché européen, dans sa grande distraction capitaliste, n’est-il pas au courant ? Parce que la reprise est une affaire de commentateurs, qui jouent avec des mots, pas une affaire d’investisseurs, qui jouent avec de l’argent.  
 
Cela me rappelle la confidence désabusée d’un investisseur, vers la fin 2008 : « cette crise, c’est pire qu’un divorce : non seulement j’ai perdu la moitié de ma fortune, mais en plus ma femme est toujours là ! ». Cette crise déflationniste européenne est pire qu’un divorce, non seulement on se japonise à vue d’œil (sans les avantages du Japon), mais en plus l’euro est toujours là. Le citoyen ne peut pas sortir, il n’a même pas la possibilité de mettre des actions non-européennes dans son PEA ; mais le reste du monde ne rencontre pas ce blocage, au début il perdait patience face à la procrastination eurolandaise, aujourd’hui il se moque de nous et, pire, il commence à nous ignorer. 
 
Que répondent nos élites eurocratiques ? comme pour la psychanalyse : “Si vous vous sentez bien et que vous n’utilisez pas l’euro, vous êtes considérés en situation de déni ; si vous vous sentez mal et que vous n’utilisez pas l’euro, vous êtes un idiot ; si vous êtes dans l’euro et que vous vous sentez bien, alors c’est grâce à l’euro ; si vous êtes dans l’euro et que ne vous sentez pas bien, alors c’est que vous avez encore plus besoin de l’euro“.
 
Mais on voit que le malaise progresse, peut-être parce qu’ils n’ont pas une culture du pêché mais une culture de la honte ; pas un début d’autocritique, certes, mais les propos les plus outrageusement pro-euro se font de plus en plus rares (« L'euro, c'est une grande réussite et c'est ce qui irrite », Valéry Giscard d'Estaing, Entretiens à Strasbourg, 25 novembre 2011). On nous dit maintenant qu’en effet la vie en zone euro n’est pas chose facile, mais qu’”on” va y arriver : comme pour les migrants, “on” va y arriver, “on” a bon dos.  
 
Le propos de Milton Friedman, par contre, peut aujourd’hui apparaître comme un avertissement prophétique : « La possibilité plus vraisemblable, disait-il en 1998, est qu’il y aura des chocs asymétriques frappant les différents pays. Cela signifiera que le seul mécanisme d’ajustement dont ils pourront se satisfaire sera budgétaire et fiscal, avec du chômage : pression sur les salaires, pression sur les prix ». Pour synthétiser sa pédagogie : un système de changes fixes laisse de petits problèmes devenir de gros problèmes, jusqu’à ce que la volonté de payer ne soit plus là, et alors le système implose. Ce qui n’est pas très éloigné des travaux de Jacques Rueff, qui considérait les taux de changes comme les égouts collecteurs des droits non gagnés ; au bout de 20 ans en zone euro avec des égouts bloqués, il est assez logique que cela ne sente pas très bon. Et, au rythme actuel, la durée de vie maximale historique d’un tel régime (les 4 décennies agitées de l’étalon-or) ne sera sans doute pas atteinte.
 

Est-il possible de dresser un bilan comparatif entre les pays qui en ont effectivement bénéficié, et ceux qui ont pu en subir les effets d'une manière négative ?

 
Je crois que l’euro sera, à la fin, néfaste pour tout le monde, et qu’en attendant il pousse à la divergence ; mais le graphique ci-dessous résume tout l’argument :
 
 
Si quelque chose un jour était bien une solution à la recherche d’un problème, c’était bien la création de l’euro ; et, bien sûr, cette solution a amené sa propre série de problèmes. Face à cette réalité, il ne reste aux nomenklaturistes de l’euro que le relativisme. Ou l’insouciance et le cynisme des puissants. Les autorités de Francfort nous disent : l’euro, c’est notre monnaie, et votre problème. Le corps social allemand ne dit pas au fond autre chose. « Il ne suffit pas de réussir dans la vie, écrivait Sacha Guitry, encore faut-il que vos amis échouent ».
 

Quelles seraient les corrections envisageables, et politiquement réalisables, qui pourraient permettre un meilleur résultat pour les 20 prochaines années ? 

 
On n’en est plus aux corrections politiquement correctes ; ça, c’était le débat des 10 dernières années, la critique contre une BCE autiste qui remontait ses taux en 2008 et en 2011, la promotion d’une détente monétaire face à des technocrates protégés qui ne voulaient pas entendre parler d’achats d’actifs par la banque centrale, le fol espoir d’un début de solidarité de la part de l’Allemagne, etc. Des milliers de pages ont été écrites, en pure perte. Ils ont fait trop peu, et trop tard, et maintenant on doit réfléchir à la déstructuration moléculaire de l’euro, ne serait-ce que par prudence ; quand, comment, à quel coût, remplacé par quoi. 
 
Au coût (incertain) de la sortie de la zone euro, il faut comparer le coût (certain) d’un maintien : l’usine à gaz des transferts, un marasme déflationniste sans fin, et une perte de souveraineté totale pour les nations. Coût sans cesse croissant, et nous n’avons encore rien vu. En Angleterre, une déflation de six années (1925-1931) n’a pas été capable de rééquilibrer les prix et les salaires, qui n’étaient surévalués que de 10% environ, c’est à dire beaucoup moins que les pays du sud de l’eurozone de nos jours. A la fin, les anglois, face à un taux de chômage à 20%, ont dévalué. A l’époque ce sont les premiers pays à avoir quitté le bateau des changes fixes qui s'en sont sorti le mieux.
 
Rien n’est plus délicieux que l’attente de ce qui parait inéluctable. Des signaux concordent, et pas seulement du côté des élections allemandes où l’AfD progresse ; les esprits évoluent. Des économistes organiques de grands établissements nous disent aujourd’hui que leur cher euro est devenu inutile avant même son implosion, puisque le capital ne circule plus en zone euro, et qu’après tout les banques paneuropéennes sont rares. Les partisans du « capitalisme rhénan » reconnaissent désormais qu’il n’existe plus, ce qui revient à dire que notre beau partenaire germanique s’est anglosaxonnisé grave (aurions nous fait l’union monétaire avec lui si nous avions su ?). Quant aux récalcitrants, de la Suisse à la Pologne, de la Norvège à la Suède, ils n’ont pas la moindre intention de rejoindre cette prison des peuples qu’est l’euro, ce qui devrait nous interpeller, d’autant que leur inflation est maitrisée et que leurs taux d’intérêt sont bas. Tout se met en place pour une révolution dans les affaires monétaires en Europe, pour un retour de la liberté des taux de changes.
 
Aujourd’hui, seule la peur fait tenir la zone euro (et l’agence de communication de la BCE). La peur (pas infondée) d’une nouvelle crise financière dans la période transitoire, la peur (exagérée) de la re-dénomination des dettes, la peur (très exagérée) du retour des fluctuations de changes, la peur (hypocrite) d’une fragilisation de la construction européenne à un moment où elle se porte déjà bien mal. La peur, dont on dit qu’elle est mauvaise conseillère. Reste à savoir si ce pilier de la peur sera assez solide, et pour combien de temps. 

 

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