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PMA, GPA, euthanasie

Bioéthique : comment s’étonner des doutes grandissants sur notre démocratie quand les consultations citoyennes sont superbement ignorées

Publié le 27 septembre 2018
Les états généraux de la bioéthique avaient pu révéler que 80% des participants étaient opposés à l'extension de la PMA, à l'inverse de l'avis rendu par le CCNE.
Chantal Delsol, philosophe, membre de l'Institut, poursuit une oeuvre majeure à la croisée de la métaphysique et du politique. Elle est l'auteur de nombreux ouvrages aux éditions du Cerf dont "Le Nouvel âge des pères" (2015), "Les pierres d'...
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Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.
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Les états généraux de la bioéthique avaient pu révéler que 80% des participants étaient opposés à l'extension de la PMA, à l'inverse de l'avis rendu par le CCNE.

Atlantico : Comment comprendre un tel cas dans un contexte politique qui tend à faire la promotion, en apparence, de la démocratie participative ?

Chantal Delsol : La démocratie participative n’est pas une « démocratie » au sens où nous l’entendons. La démocratie participative, c’est la palabre ancienne, qui permet à chacun de s’exprimer mais qui ne peut pas prendre des décisions. C’est une sorte d’exutoire, et je ne suis pas sûre que ce soit du respect pour les citoyens que de leur proposer de s’épancher sans que cela ait la moindre suite. C’est pourquoi je n’ai jamais été favorable à la démocratie participative. Pour moi, c’est une régression vers des palabres qui sous entendaient, derrière, un pouvoir fort : épanchez-vous, quoique vous disiez moi en fin de compte je décide. 

 

La question des 80% est une autre question. Les adversaires des réformes sociétales sont très motivés et très militants. C’est pourquoi, quoique représentant une minorité dans le pays, ils sont capables de manifestations énormes (voir les Manif pour tous) et d’un taux de présence élevé. Cela ne signifie pas grand-chose sur le plan strictement démocratique. Il n’a jamais été question de prendre les décisions sociétales en interrogeant les opinions de ceux qui étaient aux Etats Généraux de la bioéthique.

 

Vincent Tournier : D’après le CCNE, les avis qui se sont effectivement exprimés lors de ces Etats généraux étaient très majoritairement défavorables à la PMA, alors que, d’après les sondages, les Français y sont majoritairement favorables. Ce décalage peut s’expliquer simplement : les opposants à la PMA se font fortement mobilisés lors des Etats généraux, ils ont voulu saisir l’occasion pour faire passer leur message. Leur mobilisation n’a pas servi à grand-chose puisque le CCNE a maintenu son avis favorable, avis qu’il avait déjà exprimé avant les Etats généraux. En fait, tout ceci est un grand jeu de dupes : d’un côté les opposants à la PMA sont tentés d’utiliser l’occasion pour se faire entendre, de l’autre les partisans prennent prétexte du fait que les Etats généraux ont été noyautés par les opposants pour maintenir leur point de vue. On pourrait presque y voir un piège diabolique pour les anti-PMA : soit ils ne participent pas aux Etats généraux, et dans ce cas ils ont perdu le combat par abandon ; soit ils participent, et dans ce cas les partisans de la PMA dénient toute représentativité aux résultats, ce qui leur permet de dire qu’ils ont gagné. C’est la vieille blague : face, je gagne ; pile, tu perds. 

Cette stratégie est de bonne guerre, mais cela montre que la démocratie participative a surtout une fonction cosmétique, dont l’effet le plus évident est de laisser une large marge d’appréciation au gouvernement, lequel dispose d’une large marge de manœuvre dans ses choix tout en ayant une certaine caution populaire. 
 
 

La notion même de démocratie participative est-elle à ce point marquée idéologiquement qu'elle ne pourrait aboutir à une proposition défiant le corpus idéologique auquel elle appartient ? La démocratie participe est-elle en ce sens qu'une "arme au service du progrès" en opposition à toute forme de conservatisme ?

Chantal Delsol : Ceux qui prennent les décisions sociétales (ou autres) se moquent éperdument de ce que peuvent dire les citoyens qui débattent aux Etats Généraux de ceci ou de cela. Encore une fois, c’est un exutoire. Ils prennent leurs décisions en fonction de l’évolution de la société, évolution elle-même largement dirigée, voire déterminée, par des élites hégémoniques. Il peut arriver, et c’est le cas en ce moment dans certains pays, que la majorité balance du côté des conservateurs – la plupart des électeurs de Trump ne sont pas animés par des motifs économiques, mais sociétaux. Et cependant, il est extrêmement rare que même dans ce cas, un gouvernement conservateur parvienne à faire ce qu’avaient espéré ses électeurs, concernant les réformes sociétales. Trump ne repénalisera pas l’IVG, même s’il le voulait. Il faut une forte dictature pour faire cela, comme le gouvernement soviétique qui, ayant dépénalisé l’homosexualité en 1922 après la révolution, l’a repénalisée en 1934 : c’est très rare. Pourquoi ? Parce que l’histoire est une roue crantée. Cela me mènerait trop loin. 

 

Vincent Tournier : La démocratie participative est une fiction. C’est une invention des milieux favorisés, urbains et éduqués, convaincus que leur opinion est importante, et qui estiment avoir le droit d’être entendus par le pouvoir. Ils s’imaginent restaurer une authentique démocratie, un peu sur le modèle de l’agora de l’antiquité. Si on voulait être méchant, on pourrait dire que la démocratie participative, c’est un peu le populisme des nantis. 

 

Le problème est qu’avec ce type de rencontres, qu’on les appelle Etats généraux, Assises, Consultation nationale, etc., la sélection sociale à l’entrée est très forte : n’y participent quasiment que les militants et les personnes politisées ou fortement dotées en capital culturel. C’est une sorte de démocratie censitaire. De plus, les objectifs de ces rencontres ne sont pas définis. Quel est le but ? S’agit-il de recenser la diversité des points de vue, de mesurer leurs poids respectifs dans l’opinion publique, de rechercher les dénominateurs communs, de faire office de catharsis collective ? S’il s’agit d’évaluer les rapports de force, un sondage serait plus approprié, mais le CCNE s’est refusé à entrer dans ce type d’évaluation, ce qui en dit long sur son désir de ne surtout pas être prisonnier des demandes du public. Dans son rapport, le CCNE avance même un argument surprenant qui consiste à dire que les enjeux éthiques sont trop complexes pour « simplement formuler un avis pour ou contre ». C’est assez hypocrite puisque le Comité d’éthique va lui-même donner son avis et que, de toute façon, la finalité de tout ceci est bien de trancher. Le plus simple ne serait-il pas d’organiser un référendum ? D’autres pays le font, pourquoi pas la France ? 
 

 

Comment comprendre ce refus d'un conservatisme pouvant être exprimé par une partie de la population alors que le conservatisme des minorités - au motif du respect au croyance de chacun - est intégré dans cette approche du progrès ?

Chantal Delsol : Ce qui est considéré comme insupportable par le conformisme ambiant, c’est moins le conservatisme que la volonté d’hégémonie, des idées qui veulent s’appliquer à tous. Les minorités sont bien acceptées et même glorifiées, quelle que soit leur obédience, parce qu’elles n’appliquent leurs idées qu’à elles-mêmes : elles réclament juste le droit de faire ce qu’elles veulent, sans chercher à convaincre ni à catéchiser personne.

 

Vincent Tournier : En matière de mœurs, il est clair que certaines idées sont devenues totalement illégitimes, inconcevables. Les opposants à l’avortement ou au divorce n’ont plus leur mot à dire, et les partisans de la peine de mort doivent faire profil bas sous peine d’être taxés de fascistes. C’est tout le problème de l’espace public aujourd’hui, lequel s’est réduit comme peau de chagrin parce que le champ des opinions socialement acceptables s’est lui-même fortement réduit. C’est là-dessus que devraient travailler tous ceux qui se disent soucieux de valoriser le débat. Si l’on voulait être audacieux, on pourrait même essayer des expériences originales, y compris dans le cadre des Etats généraux, par exemple en réunissant des Français favorables à la PMA et en leur faisant écouter des opposants pour voir si cela les fait changer d’avis. 

 

En tout cas, il devient difficile de faire admettre que les questions éthiques n’appellent pas des réponses uniques. Il n’y a pas d’un côté le Bien et de l’autre le Mal. On est sur des sujets où les contradictions sont légion. Par exemple, ceux qui soutiennent l’avortement ne devraient pas interdire les recherches scientifiques sur les embryons surnuméraires : soit on considère que l’embryon n’est pas un être vivant, et dans ce cas on peut en faire ce qu’on veut ; soit on considère qu’il est un être vivant, et dans ce cas on interdit toute recherche. Il n’y a donc pas d’un côté les progressistes et de l’autre les réactionnaires. 
 
Il reste que, en matière d’éthique, certains ont tendance à vouloir imposer une lecture manichéenne. Cela tient au fait que le mythe du progrès n’a pas disparu, même s’il a pris de sérieux coups : pour certains, il n’y a qu’une manière possible de faire évoluer les lois, c’est d’accorder plus de droits et de libertés aux individus. C’est ce qui se passe avec la PMA : une femme seule veut-elle avoir un enfant ? Eh bien donnons-le-lui puisque la technique le permet. 
 
Cette survivance de l’idéologie progressiste est intéressante parce que, dans le même temps, elle cohabite avec une crise du progrès dans d’autres domaines, notamment dans celui de l’écologie. Ici, il n’est plus question d’accorder davantage de droits et de libertés, mais au contraire d’instaurer plus d’interdits et de contrôles. Souvent, ce sont d’ailleurs les mêmes qui soutiennent que le monde court à la catastrophe si on ne régule pas le consumérisme et les libertés, et qui plaident pour augmenter les droits et les libertés individuelles dans le domaine des mœurs. Ce conflit illustre le rapport complexe que nous avons avec la nature. La nature est tantôt décriée, tantôt adulée. Dans le cas des mœurs, l’idée qui prévaut est qu’il faut s’affranchir de la nature ; alors que pour l’écologie, l’idée est au contraire qu’il faut davantage la respecter, voire se soumettre à elle. Là encore, on voit qu’il n’y a pas d’un côté les progressistes et de l’autres les conservateurs. 
 
Un autre paradoxe est que, comme vous le soulignez, l’évaluation du conservatisme n’est pas la même selon qu’elle porte sur la population majoritaire ou sur les minorités ethno-religieuses. Tout se passe comme si on refusait d’appliquer les  mêmes standards. La moindre manifestation de conservatisme sera dénoncée lorsqu’elle émane de la population majoritaire mais les minorités vont bénéficier d’une incroyable indulgence. On passe par exemple beaucoup de temps à dénoncer le scandale des prêtres pédophiles mais beaucoup moins à parler des mariages précoces. C’est exactement la même chose pour le racisme : le plus petit début de commencement d’opinion raciste est aussitôt dénoncé lorsqu’il provient de Français de souche, mais pour les minorités, il faut quasiment attendre qu’un clip de rap appelle à lyncher des Blancs en montrant des Noirs en train de torturer et d’assassiner un Blanc pour qu’une réaction se produise. De plus, lorsqu’il s’agit de la population majoritaire, on n’hésitera pas à dire que tout acte raciste est le produit d’une idéologie, d’un contexte, d’une culture ; mais lorsqu’il s’agit des minorités, on sera beaucoup plus tenté de parler d’un acte isolé, dénué de toute signification culturelle ou idéologique. 
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