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© LIONEL BONAVENTURE / AFP
© LIONEL BONAVENTURE / AFP
Noms d'oiseaux

Eric contre Hapsatou : ce mal français qui se cache derrière la guerre (stérile) des prénoms

Publié le 19 septembre 2018
L'altercation qui a opposé Hapsatou Sy et Eric Zemmour ne fait que relancer l'éternel débat stérile sur l'assimilation, intégration ou communautarisme mais montre surtout notre incapacité à sortir du présent et notre difficulté à digérer ce que la démocratie signifie vraiment dans une société de plus en plus diverse.
Vincent Tournier
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Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.
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L'altercation qui a opposé Hapsatou Sy et Eric Zemmour ne fait que relancer l'éternel débat stérile sur l'assimilation, intégration ou communautarisme mais montre surtout notre incapacité à sortir du présent et notre difficulté à digérer ce que la démocratie signifie vraiment dans une société de plus en plus diverse.

Atlantico : En quoi le conflit entre Eric Zemmour et Hapsatou Sy, autour de la "guerre des prénoms" peut-il révéler une incapacité de la société française de se projeter dans un avenir en commun - la démocratie - pour les deux protagonistes, en se reposant sur la volonté de faire taire la position adverse (au moins dans le cas de Hapsatou Sy, par la voie légale) ?

Vincent Tournier :  Ce que révèle surtout cet échange animé sur les prénoms, c’est que le modèle républicain de l’assimilation n’est pas vu par des gens comme Hapsatou Sy comme pouvant faire partie du futur de la société française. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce modèle a du plomb dans l’aile. Il est censé appartenir à un passé mort et révolu, et c’est pour cela que les déclarations d’Eric Zemmour surprennent et choquent. Celui-ci est probablement le dernier à tenter de le défendre. Les réactions outrées qu’il suscite sont révélatrices : personne ne cherche à prendre son parti, du moins pas ouvertement, les risques sont trop importants. Le journal Le Monde s’est empressé d’invalider son analyse en expliquant que les Français ont toujours été libres de donner le prénom qu’ils voulaient à leurs enfants, ce qui est une curieuse manière d’analyser les choses puisque cela revient à confondre la règle et l’exception. Pourtant, la question de l’intégration par les prénoms a été au cœur de la stratégie française d’intégration, d’abord pour les juifs (ce que ne manque pas de rappeler Eric Zemmour) puis pour les immigrés européens. 

Le débat mérite donc mieux que les jugements à l’emporte-pièce, lancés dans le seul but de décrédibiliser Eric Zemmour, sans chercher à comprendre les enjeux qu’il soulève. Car la question des prénoms n’est pas un sujet anodin. Les études sociologiques montrent que le prénom est associé à des phénomènes sociologiques très lourds. Le prénom est un marqueur social, il révèle beaucoup de choses. Certains prénoms sont massivement surreprésentés parmi les élèves qui obtiennent la mention très bien au bac. Inversement, il y a des prénoms qui sont de véritables boulets car ils envoient des messages potentiellement négatifs. Que vont par exemple devenir les enfants qui s’appellent Jihad, soit environ 700 individus ? Pourront-ils se prévaloir de l’égalité des chances ? On peut difficilement prétendre lutter contre les discriminations et laisser les parents afficher librement leur identité, surtout lorsque cette identité est perçue comme agressive ou menaçante. Rappelons par exemple que, juste après la Seconde guerre mondiale, le législateur est intervenu pour faciliter la francisation des prénoms pour les enfants portant un prénom germanique, dont la vie risquait d’être très difficile. C’est un précédent que personne ne songe à évoquer. Le choix du prénom est souvent significatif d’une stratégie éducative, d’un projet de vie : si Mohammed Merah s’était prénommé Julien ou Etienne, aurait-il eu le même destin ? L’actualité récente a évoqué le cas de Maroine Benalla : le fait que celui-ci ait été renommé Alexandre par sa mère pour échapper à son père tyrannique ne lui a-t-il pas permis de connaître une certaine réussite sociale, au moins jusqu’à ces derniers mois ? 

 

 

En quoi cette pénalisation du débat, accentuant la polarisation de l'opinion rend vaine toute possibilité d'avancer "ensemble" sur ces questions?

Vincent Tournier : Il n’y a pas de quoi se réjouir de la tendance à vouloir systématiquement faire appel aux tribunaux pour régler des querelles ou des désaccords idéologiques. Ce faisant, on crée un contexte très préjudiciable au débat démocratique. Chacun sent bien que, désormais, une menace plane constamment sur sa tête, d’autant que tout le monde n’est pas prêt à assumer la liberté de ton et de réflexion d’Eric Zemmour, avec les risques que cela implique. 

Cela dit, le clash entre Eric Zemmour et Hapsatou Sy était prévisible. Cette dernière réunit tous les ingrédients qui promettaient une réaction explosive : il s’agit d’une femme, jeune, de couleur, fort belle au demeurant, entrepreneur à succès, à qui la vie a visiblement réussi, qui se vante d’être une self-made woman, et qui se retrouve désormais sur le devant de la scène médiatique. Tous ces éléments la placent dans une situation relativement confortable : qu’elle le veuille ou non, elle fait partie de ces personnes qui incarnent les valeurs dominantes du temps présent. C’est d’ailleurs assez paradoxal : on a affaire à des personnalités qui se considèrent facilement comme des victimes alors même qu’elles occupent des positions de pouvoir ou de prestige. Face à elle, on a Eric Zemmour qui ne fait aucune concession au politiquement correct et qui est capable de mobiliser une vaste érudition pour soutenir ces analyses. Quelle autre personnalité du monde médiatique est capable de citer dans la même intervention l’écrivain André Suarès et l’historien Henri Pirenne ? Mais ses qualités lui portent tort : en mettant à nu les faiblesses argumentatives de ses contradicteurs, il crée des rancœurs. D’ailleurs, l’annonce de Hapsatou Sy de saisir la justice peut d’ailleurs être vue comme un aveu de faiblesse : faute de pouvoir lutter sur le même terrain que lui, elle demande aux tribunaux de le faire taire. Dans tous les cas, il est hautement probable que Hapsatou Sy a très mal vécu cette mise en cause de la part de quelqu’un qu’elle doit probablement considérer comme une survivance inexpliquée d’une autre ère géologique. 

Comment dépasser cette volonté de faire taire pour en arriver à accepter la divergence des points de vue, et en arriver à se projeter dans un avenir commun?

Vincent Tournier : Rien ne dit qu’on puisse aller vers une réconciliation. Le clivage est très profond. On a ici affaire à deux conceptions de la société : l’une de nature républicaine, qui considère qu’une société doit être relativement homogène et unifiée ; l’autre de nature communautarienne, qui valorise la diversité et l’expressivité des groupes. Ces deux modèles ne sont pas compatibles, sauf à la marge. Aujourd’hui, il est évident que le modèle républicain a perdu de sa superbe car il n’est plus soutenu par les élites. Eric Zemmour est donc le vilain petit canard qui a l’outrecuidance de rappeler à tous ceux qui se disent républicains qu’ils sont en train d’enterrer la République à petits feux. 

Le problème est que, avec la judiciarisation croissante, ce débat de fond a tendance à être escamoté. C’est l’effet pervers du climat d’intimidation judiciaire qui s’est progressivement installé. La judiciarisation n’a certes pas que des inconvénients, et elle repose certainement sur de bonnes intentions au départ, mais le problème est que le champ de ce qui est acceptable a tendance à se rétrécir à vive allure. Eric Zemmour a beau être courtois, Hapsatou Sy s’est sentie insultée par ses déclarations. Où s’arrête l’argumentation, où commence l’insulte ? Lorsqu’on demande à un tribunal de trancher, il est bien difficile de savoir ce qu’il va dire. 

On vient par exemple d’apprendre que, suite à une plainte de SOS Racisme, Jean-Marie Le Pen a été mis en examen pour diffamation pour avoir déclaré en 2009 que « 90 % des faits divers ont à leur origine soit un immigré soit une personne d’origine immigrée ». Certes, la mise en examen est automatique dans ce genre d’affaire, mais on est quand même étonné : comment peut-on demander à un tribunal de trancher ce type de déclaration ? Un tribunal est-il un spécialiste de sociologie ? A-t-il accès à des statistiques sécrètes que personne ne connaît ? Sachant qu’il y a déjà très peu d’universitaires qui osent se lancer dans l’analyse de l’origine ethnique des délinquants, on peut craindre que ce type d’investigation soit amené à disparaître définitivement en France. C’est un problème auquel les universitaires feraient bien de se préoccuper sérieusement. Les historiens ont en leur temps protesté contre l’inflation des lois mémorielles ; il ne serait pas illogique que les chercheurs en sciences sociales en fassent de même avant que leurs disciplines ne deviennent totalement aseptisées.

Le problème est que, non seulement la judiciarisation crée un effet d’intimidation, mais elle contribue aussi à rendre les camps irréconciliables. Lorsque l’arène judiciaire remplace l’arène politique, cela veut dire que le dialogue mutuel n’a plus possible, que le compromis est exclu, que l’éclairage et l’enrichissement mutuels ne sont plus envisageables, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes à une époque où l’on vante tant les mérites du mélange. De fait, un séparatisme idéologique est encouragé par la judiciarisation : en se tournant vers les tribunaux, les plaignants entendent affirmer qu’ils n’appartiennent plus au même univers civique que leurs contradicteurs. C’est pourquoi il serait bon que les personnalités qui ont recours aux tribunaux s’interrogent un peu plus sur les conséquences de leurs décisions : est-ce vraiment la meilleure manière de préserver l’intégrité et la vivacité de l’espace public ?

 
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