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L’axe Paris-Berlin est-il en train de se fissurer dans la guerre commerciale contre Donald Trump ?
Publié le 11 septembre 2018
Les négociations entre l'Union européenne et les Etats-Unis tentent de trouver une issue à la guerre commerciale en cours. Cependant, les Européens ne sont pas d'accord entre eux.
Jean-Marc Siroën est économiste. Il enseigne actuellement à l’université Paris Dauphine et est professeur au sein du département Master Sciences des Organisations. Il est spécialiste d’économie internationale. Il participe également au programme de...
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Les négociations entre l'Union européenne et les Etats-Unis tentent de trouver une issue à la guerre commerciale en cours. Cependant, les Européens ne sont pas d'accord entre eux.

Atlantico : Dans le cadre la guerre commerciale initiée par Donald Trump, les négociations entre Europe et Etats Unis ont pu se poursuivre ce 10 septembre avec la rencontre entre Cecilia Malmstrom et Robert Lighthizer à Bruxelles. Serait-on en train d'assister à un début de désaccord entre une France désireuse d'exclure l'agriculture de ces négociations alors que l'Allemagne serait plus déterminée à tout faire pour éviter des sanctions pour son secteur automobile ? 

Jean-Marc Siroën : La défense de l'agriculture par la France et, par l'Allemagne, de son industrie automobile, n'est pas nouvelle. Faut-il sacrifier l'une pour préserver l'autre ? Toutes les négociations commerciales, qu'elles soient multilatérales au sein de l'OMC ou bilatérales avec les pays tiers dans le cadre de traités commerciaux se sont pourtant toujours accommodées de cette divergence d'intérêt. Ce fut notamment le cas dans les négociations avec le Canada et surtout, dans celles actuelles avec le Mercosur, l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Certes, dans ce cas, l'agriculture entrait dans la négociation, mais il s'agissait d'un cadre formalisé où la réciprocité était un principe incontournable. Si la France et d'autres pays européens notamment du Sud, acceptaient des concessions, notamment sur l'importation de viandes bovines, ils pouvaient en obtenir de leurs partenaires sur les produits laitiers ou les appellations d'origine (fromage, charcuterie, vins,…). Une des raisons pour lesquelles la France souhaite exclure l'agriculture est que si cette réciprocité s'est heurtée à un mur lors des négociations transatlantiques (TTIP), interrompues en 2016 sous l'administration Obama, on voit mal pourquoi l'administration Trump les accepterait aujourd'hui. Personne n'est prêt aujourd'hui à rouvrir cette boîte de Pandore qu'on a dû refermer trois ans après le début des négociations. Loin d'être disposés à accepter les appellations d'origine, les Etats-Unis veulent plutôt négocier leur suppression. Sur ce genre de questions, la France est loin d'être isolée et ses priorités ne sont pas inconciliables avec celles de l'Allemagne. La France est aussi un producteur et un exportateur d'automobile et l'Allemagne qui n'a jamais abandonné son agriculture n'est pas prête à accepter des viandes traitées aux hormones. 

La divergence d'intérêt entre les deux pays est donc une vieille question, jusqu'à maintenant bien maîtrisée. De fait, l'Union européenne a jusqu'à maintenant protégé à la fois son agriculture sensible et l'automobile. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle elle taxe à 10% les importations automobiles (2,5% aux Etats-Unis, ce qui agace le Président…), très au-dessus du droit de douane moyen qu'elle applique aux produits industriels (autour de 2,5% en moyenne). 

De plus, l'Union Européenne a affirmé son attachement à l'OMC et son point de vue n'a aucune raison de changer. L'acquis du système multilatéral, aussi malmené soit-il, donne une légitimité, sinon une protection, à la politique commerciale de l'Union et elle facilite la formation de fronts communs pour sa défense. Ce respect des règles contraignantes de l'OMC implique que les concessions qui seraient accordées aux Etats-Unis seraient généralisées à l'ensemble des pays membres au titre de la "clause de la nation la plus favorisée". Le seul moyen d'y échapper serait de rouvrir la négociation transatlantique pour aboutir à un traité de libre-échange, ce qui est inenvisageable. Donc, si demain, l'Union Européenne supprimait son droit de douane sur les importations d'automobiles américaines, elle devrait aussi le supprimer pour la Chine ou l'Inde (voire l'Angleterre post-Brexit "dur"…) sans que les constructeurs européens ne puissent demander à ces pays une quelconque réciprocité. Cette ouverture unilatérale du marché européen qu'imposerait les Etats-Unis à l'Europe limite de facto les concessions qui pourraient être envisagées en faveur des Etats-Unis.  

Quels seraient les risques d'un désaccord franco-allemand sur ces questions ? Ne peut-on pas voir ici un agenda correspondant à la vision de Washington qui serait de provoquer une division au sein même de l'UE ? 

Le Président Trump n'a jamais caché son aversion pour l'Union Européenne et a même encouragé les pays européens à s'inspirer du précédent britannique, sans beaucoup de succès jusqu'à maintenant. Trump adepte de négociations fondées sur le rapport de force, théorisées dans son livre The Art of the Deal, ne peut pas s'accommoder d'une Union qui, pour lui, n'est puissance que par une agglomération de nations divisées qu'il serait facile de briser. La stratégie américaine ne peut être que de chercher à diviser l'Europe ce qui ne signifie pas qu'elle réussira. La manœuvre est assez grossière (dans tous les sens du terme) et face aux assauts, les pays européens, même eurosceptiques et populistes, comprennent qu'ils se défendront mieux groupés que dispersés. A l'heure actuelle, l'Europe affronte suffisamment de défis internes qui poussent à la division, pour que le couple franco-allemand éclate et affiche trop ses divergences sur un défi qui vient d'Outre-Atlantique et qui ne peut servir aucun pays européen.

Même si le Président Trump rêve de faire éclater l'Europe c'est surtout l'Allemagne qui est visée. Elle exporte à peine moins que les Etats-Unis et, surtout, connait un excédent commercial insolent. Ses récriminations ne sont pas toutes injustifiées. L'excédent allemand contribue à ralentir l'économie mondiale et sa participation à la défense européenne est manifestement en deçà de ses moyens. Mais on pourrait tout autant affirmer que sans ces excédents (ainsi que ceux de la Chine ou du Japon) les Etats-Unis auraient beaucoup plus de mal à financer leurs déficits qui perturbent bien plus encore l'économie mondiale.

Comment évaluer la suite concrète qui pourrait être donnée à l'accord qui avait pu être annoncé entre Donald Trump et Jean-Claude Juncker ? Le précédent de l'accord entre Etats-Unis et Mexique pourrait-il être un indice qu'un accord "gagnant-gagnant" reste possible ?

Cet accord n'était pas un accord sur des mesures, mais à peine un accord sur les sujets. Comme le dit joliment la Commissaire chargée du Commerce, Cecilia Malmstrom, "nous n'étions pas complètement d'accord sur le cadre des discussions". Compte tenu de ce qui a été dit précédemment, notamment que l'unité européenne et le respect des règles multilatérales devraient l'emporter sur la tentation d'un accord séparé avec les Etats-Unis, il est peu probable qu'on avance très vite dans une négociation qui laisse si peu de grain à moudre. Trois scénarios sont possibles. Le premier serait un accord de façade qui reprendrait des points acquis, énoncerait des grands principes et glisserait même quelques concessions mineures. Le second serait celui de l'enlisement, pour lesquels les négociateurs commerciaux ont une certaine expertise (ils ont l'expérience du cycle de Doha et du TTIP !) : les discussions s'éternisent pour être suspendues au moment important (pour le TTIP c'était avant les élections présidentielles de 2016). Le troisième, le scénario catastrophe de guerre commerciale, serait l'exécution des menaces qui ne manqueraient pas alors d'entrainer des représailles européennes. Il pourrait survenir assez rapidement si, par exemple, les sondages laissaient présager une défaite aux élections de Midterm. 

Je ne pense pas que la comparaison avec le Mexique soit pertinente, sauf, peut-être si on se dirige vers un accord de façade. D'abord, il s'agit d'un traité de libre-échange appelé à remplacer l'ALENA entré en vigueur en 1994 et qui impliquait aussi le Canada. D'après les règles de l'OMC, ce type de traité permet d'échapper à la "clause de la nation la plus favorisée" et n'impose donc pas de faire bénéficier les pays tiers des mêmes avantages tarifaires. Par ailleurs la négociation a surtout porté sur les règles d'origine, notamment dans l'industrie automobile. Celles-ci définissent les conditions de production à respecter pour que les exportations mexicaines bénéficient de l'exonération des droits. Mais ce sujet ne se négocie que dans la perspective d'un traité de libre-échange qui, on l'a vu, n'est plus à l'ordre du jour car ni les Etats-Unis, ni l'Europe ne souhaitent revivre le cauchemar du TTIP. Enfin, ce qu'on connait du traité, c'est-à-dire pas grand-chose, est presque ubuesque : les entreprises qui ne respecteraient pas les très restrictives règles d'origine -notamment que 40% à 45% de la valeur du véhicule soient produits par des salariés payés au moins 16 dollars de l'heure (bien plus que le SMIC français !)- devraient supporter un droit de douane de …. 2,5% seulement. Tant de dramatisation et complications douanières pour si peu… on croit rêver.  Rien ne dit, d'ailleurs, que le Canada rejoindra cet accord même si le marché américain est vital… Le Canada pourra supporter sans grand dommage un droit de douane de 2,5 % (pour l'automobile) mais peut-être pas des surtaxes que lui imposeraient les Etats-Unis.

 
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